L’hospice.

L’hospice : maison d’assistance où l’on reçoit les vieillards démunis ou atteints de maladie chronique ; asile.

Aujourd’hui j’accompagne mon père, voir sa mère et par là-même ma grand-mère, à l’hospice. Chez nous on dit « l’hospice », jamais « maison de retraite ». Car chez nous qui dit maison dit  : « paisible… refuge… amour ». Pas non plus maison dans la prairie, mais pas loin. Cette définition assez précise à bien y réfléchir nous classait-elle en définitive parmi les « sans domicile » ?

De toutes les façons notre idée de la maison était bien loin de cette bâtisse, où la condition humaine périmée vient s’échouer, puis glisser. L’humain a donc mauvais genre incapable de respecter le encore vivant, même si bientôt mort. Mettre la vieillesse de côté, est-ce autre chose qu’un déni d’initié ?

Inutile de tourner autour de pot, la désormais visite annuelle est une corvée, aller voir « nos deux vieilles » était assez vite devenu un pensum, un jour manque de pot en somme.

Oui j’allais oublier de préciser que la visite était un doublé, un doublé perdant, où aucun participant ne s’endormirait bienheureux, mais au mieux frustrés, au pire nauséeux. Alors à quoi bon ? Pourquoi s’imposer pareille affliction ? Peut-être pour mériter sa place au paradis des athées et puis si c’est pas assez, si on s’fait j’ter, on pourra toujours essayer de filer à côté et tenir bonne place au paradis des ratés.

Ma grand-mère a une jumelle, soudain j’y pense, sans doute il vient de là son regard originel acéré sur les autres : la paire de jumelles. « Ces pauv’ gens » comme elle dit, ce n’est pas qu’ils manquent d’argent, non pas vraiment mais ils souffrent à ses yeux d’une terrible carence : leur différence.

Sa jumelle est sa voisine de purgatoire : sa chambre c’est la porte à côté. Au début, nous avions pensé que cette proximité serait un réconfort, une source de satisfaction et bien nous nous leurrions. Elles peuvent plus se voir en peinture les deux sœurs, après 90 ans de cohabitation, faire semblant de s’aimer visiblement, elles n’en peuvent plus. A croire que lorsque la fin s’entête à approcher sans daigner arriver vraiment, çà revient à crever longtemps et l’agonie c’est crever seul inéluctablement.

La porte vitrée s’ouvre devant nous. D’un pas pressé, nous nous dirigeons vers l’ascenseur, nous sommes dans un état d’urgence : celui de vouloir en avoir fini avant même que cela ne commence. Dans le couloir, le service d’accueil est là : l’odeur de rance, d’aigre sans douceur, d’aigreur et le groupe de vieux à roulettes, sourire au bec pour les plus vaillants des édentés. La bande est là du matin au soir, stationné en bataille, au même endroit, près du réfectoire, le prochain repas désespérément trop tard.

Notre allure fait l’effet d’un courant d’air, c’est celle des visiteurs en coup de vent. Et si la décrépitude des vieux c’était contagieux ? Avec p’pa, nous nous sommes mis d’accord pendant le trajet, nous resterons une heure porte à porte : de la chambre à la voiture. Ce laps de temps est discuté à chaque visite et immanquablement nous tombons d’accord sur une heure de visite. Pourquoi pas moins longtemps ? Faut pas pousser mémé dans les orties, ma visite annuelle doit marquer l’esprit de mamie. Un peu d’enfer sur terre, c’est bien une poignée de points supplémentaires pour le paradis !

Je franchis le seuil de la porte et claironne « bonjour Mamie ! ». Une arrivée en fanfare rien de tel pour faire fuir le cafard.

La mamie en question n’a pas l’air surpris, pourtant cela fait plus d’un an, que ni mon tambour, ni ma trompette ne se sont déplacés jusqu’à son chevet.

Son visage s’éclaire un peu «  oh ma petite fille ! ».

Je ne parviens pas à retenir un mouvement de recul, tout son être tremble, petit oiseau ratatiné dans son fauteuil. « Et bien dis-donc  ça fait longtemps. Au fait combien de temps exactement ?», persifle la grand-mère, entre ses dents, lesquelles manquent de s’barrer, putain de dentier.

Mon esprit fulmine « Bon mamie à ton âge on s’en fout du temps qui passe non ? Alors t’embête plus à compter, profite, savoure la présence de ta petite fille. En plus t’as de la chance aujourd’hui, c’est la sacrée qui vient te visiter, tu sais « la méchante » comme disait papi ! Tu as même repris l’expression à ton compte, manque seulement la tendresse dans l’intonation ». Mes ruminations s’envolent, quand j’entends la voix du paternel.

Il hurle un « salut Man ! ». Je me retourne vers lui étonné, cette voix de stentor d’habitude c’est pour les grandes occasions : celles où, excédé, il finit par aboyer. Il me regarde en bais, hausse le sourcil droit, qui veut dire « y’a un problème ».

De toute la visite, il ne cessera de crier. Au début j’ai pensé que c’était par égard pour la vieille, un peu dure de l’oreille, lui aussi je crois qu’il voulait croire à cette version.

Les minutes s’écoulent longues comme des heures, nous échangeons quelques nouvelles, mais une conversation sans répondant, c’est vite un monologue usant.

A dire vrai, la grand-mère ne vit plus vraiment, elle attend à longueur de temps. Elle attend d’aller se coucher, alors elle attend le sommeil, elle attend la fin de l’année, puis elle attend le petit-déjeuner, qui sonne l’heure du lever, elle attend d’être lavée, alors seulement elle pourra s’habiller, elle attend l’en-cas de 10 heures, le déjeuner n’est plus si loin, puis le café de 16 heures, ouf le souper est à portée de main. Bonne nuit les petits. Elle n’a plus peur quand vient le soir et que la nuit tombe toute noire. Une journée de moins à attendre la grande faucheuse. Elle devrait plus tarder car le blé y’en a plus !

Alors j’essaie de gagner du temps, je meuble pour qu’elle perde un peu du sien un peu plus vite, je fais du bruit, je répète les mêmes histoires, comme çà le râle du chagrin, on l’entend moins.

« Tu sais ma petite fille, j’en ai marre de vivre »

« Je comprends mamie, je comprends …»

Je caresse sa peau translucide maculée de taches, de bleus et d’ulcère, je caresse encore, je m’oblige à le faire. Je sens sa peau frémir, le contact lui fait plaisir. Elle n’en dit rien mais lorsque cesse le geste, elle bouge sa main subrepticement et frôle la mienne. Allez ma méchante, encore un peu de tendresse ! Je me force à la caresser, non parce qu’elle est vieille, non parce que ça transpire la mort de partout, mais parce que de la tendresse entre nous il n’y en a jamais eue. Alors mon esprit rumine, encore lui : « c’est du cirque tout çà, c’est du faux semblant, du faux-cul », Pour m’aider, j’imagine que la vieille dame à côté de moi est une inconnue et j’ai plaisir à soulager mon prochain dans la rue alors…

« Aide-moi à aller aux toilettes », elle a dit ces mots de manière précipitée, elle a dû retenir ce satané dentier. Je me lève sans plus me poser de questions, j’aide une personne vulnérable, n’est-ce pas cela être charitable ?

Mon père se lève derechef, il a la bouche pincée : « tu n’es pas obligée, je vais le faire ». J’insiste. Il reste assis. Il le fait à longueur d’année, alors merde cette fois je peux bien m’y coller. Je l’aide à soulever sa robe, à baisser sa couche-culotte, je tiens fort son avant-bras pour ne pas la laisser tomber, la pauvre femme s’agrippe à moi, comme un naufragé à une bouée.

« c’est bon », dit-elle, je regarde de biais, suis tout de même pas obligée de me fader la vérité en face, mais il est trop tard pour faire volte-face.

« j’ai fini »

Je me retourne pour l’aider à se relever,

« Est-ce je me suis souillée ?… »

« Quoi grand-mère ? », j’ai parfaitement entendu, mais c’est l’unique issue qui s’offre à moi, faire la sourde oreille et la question disparaît…

« Est-ce que ma culotte est propre ? ».

Je regarde vite fait, merde, là il va falloir appeler l’aide-soignante.

« Non Mamie elle est pas propre ».

J’appuie sur le bouton rouge, je m’éloigne des wc… les secondes s’étirent,

« mais appelle donc, appuie-donc sur le bouton »

« j’ai appelé mamie »

L’aide-soignante bienveillante arrive en s’excusant pour l’attente.

Elle me sourit tristement, « vous n’aviez pas à faire ça, vous n’aviez pas à voir ça, fallait appeler, fallait m’attendre. Vraiment désolée ».

Je souris lasse. Est-ce qu’un SMIC justifie de mériter ça, de voir ça ?

Sur le journal local posé sur la table de chevet, le gros titre en une : Neymar au PSG, un transfert de plus de 200 millions. Le prix de l’utilité, le prix de la dignité ?

Un SMIC et plus si travail de nuit. J’ai envie d’hurler ou de pleurer, les deux en fait, mais je ferme ma gueule évidement, parce que « tu confonds tout », parce qu’« arrête de comparer ce qui n’est pas comparable », parce que « tu manques de nuance franchement, grandis un peu ».

Mon père rase sa mère, en moi-même je me dis « c’est injuste car c’est tout de même pas lui le plus barbant ». J’essaie de décompresser un peu dans ma tête, il reste ½ heure, putain de cadran. Ma grand-mère a demandé à mon père de bien vouloir lui ôter les poils au menton. Fiston s’exécute avec plus ou moins de bonne grâce, depuis notre arrivée c’est bien simple tout l’agace. L’effet miroir nous rend nerveux peut-être, encore combien d’années avant d’être le visité, avant de mourir d’ennui avant de crever. L’idée est effroyable moins que le lieu, c’est la fin du désir qui fait froid dans le dos.

« Dis donc, tu as bien engraissé mon fils ». Les paroles de la grand-mère me font sortir de ma torpeur. Voici l’unique pensée d’une mère à son fils aîné, en rémission d’un cancer, je regarde l’horloge une heure passée.

« Ce n’est pas très gentil ça mamie », le son de ma voix me fait sursauter. J’ai hurlé les mots et c’est pas parce qu’elle est sourde comme un pot, je crie car la grand-mère m’exaspère !

« Tu sais ma petite fille je préférerais être morte. »

« Je comprends mamie, je comprends. Nous aussi on préférerait ! »

« Que dis-tu ? »

« Je disais, nous aussi dans la même situation. Mais au moins tu as la chance d’être croyante et pratiquante de surcroît. Prie toi qui sais, aide-toi de ta foi, à ta place c’est ce que je ferais »

Une aide-soignante entre dans la chambre « voulez-vous un café », son accent des Antilles réchauffe un instant l’atmosphère.

A peine l’infirmière partie, «  tu crois que les noirs aussi ils vont au paradis ? ».

Il est 17h34, mon père et moi nous nous croisons du regard, d’un air entendu nous nous levons de concert. En refermant la porte derrière moi, je mets un voile sur le visage austère de ma grand-mère, je ne vois plus que son corps tremblant. Face à celle qui n’est plus qu’une petite chose fragile, l’émotion manque de s’emparer de moi. Pourquoi la vulnérabilité des enfants nous touche tant, quand celle des vieux nous effraie, voir nous rebute vraiment ?

En traversant le couloir, je regarde mes pieds, je ne veux plus voir leurs regards.

« Au-revoir M’sieurs, dames ». Je me mords l’intérieur de la bouche pour ne pas céder à la facilité des larmes aux yeux.

Sur le parking, je souffle un bon coup, je me force à sourire, puis je ris finalement à pleine gorge. Je savoure ma chance, laquelle quelques années en arrière me semblait punition : ma grand-mère n’a jamais été aimante. En retour j’avoue ne jamais avoir aimé non plus, celle par laquelle ma propre mère a tant souffert. A la nuit tombée je savoure ma félicité, autant de larmes réservées à d’autres peines.

Ma grand-mère va mourir demain ou après et je m’engage à ne pas pleurer.

Sans enfants, ni neveux, je songe que personne ne s’imposera de visite annuelle à la vieille et j’en suis soulagée, encore que… D’ici là, j’espère que le droit de disposer de soi-même ne sera plus une chimère, courageuse mais pas téméraire la future grabataire.

 

 

Deux jours après avoir posé ces mots sur le papier, un drame s’est joué : nous t’avons enterré grand-mère. Je pleure sans plus pouvoir m’arrêter mais c’est pas ce que vous croyez. Je pleure sur l’absurdité de la condition humaine : une vie passée à ne savoir aimer.

Libre…de s’attacher

Je marche vers la voiture ou plutôt je virevolte, je vole, ce soir j’ai rendez-vous avec un ami, mon cœur sautille.

Après une journée de travail plus décevante, qu’harassante, c’est l’heure de la satisfaction, l’instant de la réconciliation, où on se déleste du superfétatoire, bas le masque et le costard.

Excitée j’ai attendu ce moment toute la journée, derrière mon écran à l’encéphalogramme plat, mon cœur n’a cessé de battre anarchiquement angoissé par des chiffres en séries, serial killers de mon esprit. Des données partiales qui ne tombent jamais juste, prises au piège de tableaux et graphiques à la virtuelle réalité, manipulées en vue d’objectiver des décisions stratégiques où la ressource humaine est une variable d’ajustement, l’Homme une marchandise comme une autre exactement…

A la fin de la journée, mes pensées évanouies sous une vague de tristesse peinaient à refaire surface. Ce nouveau job pourtant, je m’étais battue le mors aux dents pour le décrocher. 5 mois après mon arrivée, en cette fin de journée ma mâchoire était toujours endolorie.

Vous vous demandez sans doute, pourquoi je souris alors bêtement, malgré cette rage dedans ? C’est seulement que les paroles de ma psy résonnent irraisonnées dans ma tête de mule : « Samuelle, vous avez cette faculté de mettre du combat, de l’âpreté dans tout ce que vous entreprenez, pourquoi exceptionnellement ne pas envisagez d’emprunter la voie de la facilité  ».

Merde tout cela ne serait donc qu’une question de choix ? Rien à voir avec ce chien de destin, putain la chienne c’est moi. Mais je m’en fous : un j’aime les animaux, plus que bien des hommes enfants de salop et deux ce soir rien ne peut gâcher mon plaisir : je vais voir mon ami, l’homme qui n’a pas de prix. Ah j’allais oublier voici 50 balles et gardez la monnaie, c’est pas cher payer la vérité.

Une nouvelle fois, j’avais cru trouver le compromis, j’étais fière de moi, beaucoup disaient que j’en étais d’aucun. J’étais fière à 40 ans et des poussières d’étoiles de préférer la voie de l’harmonie. Cette organisation à but lucratif, ce n’est pas la moindre des concessions, avait stipulé dans l’annonce d’emploi : « Coopération, autonomie et démocratie : un homme, une voix ». Idéaliste ou naïve, je n’avais pas réalisé que ces voix dissonantes seraient pareilles au cri d’effroi du Horla.

L’autonomie prônée dans la société autogérée, idéal de liberté longtemps rêvé était un cauchemar de solitude et d’isolement. L’esprit de coopération tant vanté, se limitait à une relative discussion lors de la répartition du bénéfice. Dans les habits du compromis, la compromission s’était travestie, je me sentais trahie.

« Bon dieu que vous êtes idéaliste, descendez un peu de votre cocotier ». Fuck la psy, je suis comme je suis.

Et puis je me fous de cette journée, je me fous de m’être une nouvelle fois trompée. A l’heure qu’il est mon ami m’attend, bientôt je vais réchauffer ma pauvre peau, à un rayon de soleil dans un ciel peint en gris de mes griffes chiennes. Je suis gênée, je dois l’avouer, par la gratitude de mon ami, il n’arrête pas de me remercier de l’aider, de lui donner mon temps et il me fait jurer de toujours se voir « ami pour la vie ? ». Juré craché.

En réalité mon ami l’ignore mais il m’aide bien plus encore, il m’offre un supplément d’âme, des élans d’humanité, autant d’instants d’éternité dans un quotidien mortel.

Dans ma voiture, vitres ouvertes aux vents marins, j’oublie, je me déleste doucement de cette journée inféconde, pied au plancher, musique à fond, je chante comme je crie, j’aimerais tellement savoir siffler.

Je stoppe ma voiture devant la boulangerie, je ne sais pas me garer, suis à moitié sur la route, je mets mes warning, je n’ai pas le temps, la vie m’attend. Mes yeux comme des billes devant les pâtisseries sont comme des billes, ça fait rire la boulangère. Incapable de choisir je dévalise le rayon viennoiseries…

Devant mon hésitation, la vendeuse me demande esquissant un sourire attendri « c’est pour combien de personnes, Madame ? »

« Deux mais mon partenaire d’orgie gustative est mon ami, alors je veux pas lésiner alors ajouter donc une tarte sucrée ». Je me mords la lèvre, il faut toujours que je raconte ma vie, malgré l’esprit de synthèse mentionné sur mon CV.

En route vers mon ami, je tremble un peu à l’idée de ne savoir le sustenter.

Je traverse la cour dans un train d’enfer, mes pieds s’enfoncent dans les graviers, enfin j’arrive à destination, je cogne à la porte en PVC.

Mon ami m’attendait, la porte s’ouvre, son sourire, lui barre son visage encore juvénile, il tapote sa montre de son index la malice au coin des yeux. Qu’importe l’heure, un ami est toujours en retard dans le cœur de celui qui l’attend.

Mon ami me fait signe d’entrer, j’ôte mes chaussures sans ôter les lacets, je lui tends les gâteaux, la bouilloire siffle déjà la joie des retrouvailles. De la main il m’invite à m’asseoir sur son matelas, qui fait office de sofa et de lit. Délicate je me laisse basculer en arrière, il retient mon geste et s’empresse de saisir le premier vêtement venu. Il prend soin de le mettre en boule et le glisse rapidement entre le mur et mon dos.

Il verse généreusement plusieurs cuillères de sucre dans deux petits verres, il place délicatement le sachet de thé à la menthe, entre le verre et la petite cuillère, puis verse l’eau frémissante dans un mouvement preste et aérien de bas en haut. Les pieds nus en tailleur, nous nous faisons face, assis à même le sol il se tient bien droit. Il pose à mes pieds un tee-shirt troué en guise de napperon, sa main dans un va et vient décidé s’applique vainement à défroisser le tissu. Il ouvre la valise derrière lui, en extirpe une assiette la place au milieu du napperon exactement et place méthodiquement les viennoiseries. Nous trinquons à la française, je coupe en deux les gâteaux afin que nous puissions goûter à chacun d’entre eux. Nous engloutissons les gourmandises entre deux fous rires et manquons plus d’une fois de nous étouffer, nos rires font écho dans la cour. Comme deux enfants, nous léchons avec gourmandise nos doigts recouverts de sucre.

« Nous pouvons commencer la leçon Dooran ? »
« Tchai encore ? ».
Assise sur le lit de Dooran posé à même le sol, entourée des 4 murs du conteneur, au cœur du village mobile, certains l’appellent «  le camp des migrants », je me sens au bon endroit, au bon moment, il n’y aura pas de cours de Français ce soir, seulement une discussion entre deux personnes heureuses de se voir. Nous sourions benoîtement en sirotant notre thé à la saveur des milles et nuits et palabrons de choses et d’autres dans une langue qui n’appartient qu’à nous, mélange éloquent de français, d’anglais et de farci, langue universelle, celle de l’amitié.

Dooran dans un sourire déclare « toi professeur, moi Dooran, nous amis pour la vie… »

Amis pour la vie, mais il ne faut pas l’ébruiter, les professeurs bénévoles comme les éduc. spé nous ne devons pas nous attacher, juré, craché, doigts de mains, doigts de pieds croisés. Croix de bois, croix de fer, oui je mens et l’enfer attendra, car le paradis c’est ici.

En refermant la porte métallique du village, je me sens légère, professeure de français bénévole, je donne des cours du soir à Dooran mon ami afghan, afin de l’aider à intégrer notre société, moi il me donne des leçons d’humanité, qui me donnent le courage d’y demeurer. De nous deux, le plus altruiste n’est pas celui que l’on croit et c’est beau comme ça, libres l’un l’autre de nous attacher…

Une bonne leçon…

De l’autre côté de la porte en fer, j’entends le pépiement des oisillons du paradis. La piqûre de la sonnette « bzzz » me fait sursauter. A peine le signal a retenti, à peine ai-je foulé du pied la terre d’asile et déjà ils sont autour de moi, tout autour, mes marmots arc-en-ciel.
Je ne peux m’empêcher de caresser les têtes brunes tendrement offertes, aurais-je le temps de les frôler toutes avant qu’ils ne s’envolent. J’essaie de contrôler ma liesse, de mesurer le geste, chaque caresse est une promesse, je le sais et je souffre de ne pouvoir les honorer toutes.

S’investir, s’impliquer, donner de soi, recevoir en soi aussi, mais ne jamais rien attendre, car ici plus qu’ailleurs rien n’est jamais acquis.

Je retiens l’émotion, elle brûle les yeux, incendie mon cœur, ces enfants si réels sont si vivants, en demande d’amour tellement ! Ma joie éclate avec leurs rires.

L’un me raconte la piscine hier et imite son plongeon avec conviction. Il ferme ses yeux bridés, ses yeux sourire d’hiver en été et se pince fort le nez. Doucement je l’entoure de mes bras, doucement nous remontons à la surface : « t’as vu zé même pas bu la tasse ! ».

L’autre manque de tomber de son vélo à mes pieds, à force de dérapages incontrôlés « eh ! Regarde, je freine qu’avec les pieds ! ». Je me retiens de les serrer tous contre mon cœur, de les embrasser avec ardeur, de les prendre dans mes bras, de les porter en moi et oublier mon incapacité à engendrer autre chose que des étincelles de vie. Et de 3 depuis hier, les étoiles filantes dans mon ciel d’infortunes se multiplient. Alors je lutte pour ne surtout pas effrayer ni les enfants, ni les parents, un feu d’artifices d’effusions, ça trahit toujours l’être infécond. Je me ressaisis, je ne suis pas leur mère, peut-être un repère, nullement un parent bis.

Besmella arrive et me sauve de moi-même. Rasé de près, il sent bon le savon, la mèche bien peignée sur le côté, il a fière allure. Mon élève est prêt, la leçon va pouvoir commencer. Je lui rappelle quelques mots de vocabulaire, une ou deux notions de grammaire sans en avoir l’air.

Il m’interrompt, sa voix est grave, son ton solennel « t’as vu les attentats à la télé ». En moi-même, je me dis « ben oui Manchester ! Londres ! ». « Oui j’ai vu », je réponds peu loquace, le terrain est miné, son visage l’est plus encore. « Kaboul, 150 morts » murmure-t-il. Les larmes coulent sur mes lèvres, gênée je les ravale vite fait, tristesse et honte mêlées sont amères dans ma bouche. Je me mords les lèvres, tout n’est donc chez moi qu’affaire de maternité.

A dire vrai, à la radio j’avais vaguement entendu l’attentat en Afghanistan, par contre mon cerveau se souvenait parfaitement qu’une victime de Londres était un serveur, français, de Caen précisément.

J’articule doucement presque inaudible « oui c’est affreux Besmella, je comprends, je suis désolée ». Nous parlons de sa famille, grâce à son Dieu tout le monde va bien. Nous parlons de ses enfants, de sa femme, grâce à son Dieu, ils vont bien. Il me dit l’espoir d’un jour peut-être pouvoir sauver sa mère de cet enfer et de la faire venir jusqu’à lui, en France sa nouvelle patrie. Peu à peu nous retrouvons le sourire, parce que par respect des morts au moins, il faut du savoir-vivre.

« Besmella c’est fini pour aujourd’hui, Dimanche nous ferons un peu de conjugaison, tu sais : « je suis, tu es… ». Je ne peux finir, il s’écrie « qui tué, qui mort ? ».

Nous nous serrons la main fort comme d’habitude ou sans doute un peu plus. Le cours de français est terminé.

« A la semaine prochaine Besmella ! »

« A la semaine prochaine Samuelle ! »

La leçon est terminée, je l’ai reçue en plein cœur, merci Besmella !

Le sang ne coule plus, les larmes non plus.

Le sang ne coule plus, la guerre est terminée ou plus exactement sa température a chuté, elle est glaciale désormais. L’ennemi n’a plus de visage, la cause est perdue.

Les belligérants de guerre lassés n’éprouvent aucun soulagement à l’arrêt des combats.

La lutte nourrissait la guerrière, l’incarnait, la faisait femme tout à fait.

Aujourd’hui la femme enterre la mère, son amer solitaire, mis à l’index, l’éternelle fiancée n’est plus bonne à marier. La colère sourde a laissé la place à la tristesse muette, son ventre ne portera plus l’espoir embryonnaire. L’espérance avortée, plus de combat à mener, la femme reniée se recroqueville dans le berceau vide. Plus rien à bercer, ni tendres illusions, ni petit garçon, ses pensées mortifères fredonnent la douce chanson apprise en prévision. Do, do, l’enfant d’eau, l’enfant de sale eau.

Le sang ne coule plus, il faut poser les armes, ravaler les larmes, il est des combats auxquels il est difficile de renoncer, sans perdre son identité. La jamais plus mère à venir, condamne la femme à demeurer en devenir.

Pourquoi cette impossible résignation à ne savoir créer chair. Médicalement assistée, sans doute apprendra-t-elle à concevoir autrement, miraculée conception.
La création n’est-elle pas existentielle ? Être debout, vivant, n’est-ce pas sculpter sa matière afin d’habiter son existence pleinement, charnellement, spirituellement ?

Le sang hier coulait en corps, pourtant alors nul soulagement. Car ce sang versé, ce n’était pas le prix de la liberté mais une chaîne à son pied, un verdict, le couperet. Impuissante, elle regardait hébétée l’hémoglobine s’échapper de ses entrailles. Une fois avec ses mains, elle avait même tenté hystérique d’empêcher la vie de fuir. Puis une voix dans le couloir l’avait rappelée à la vie. Les mains ensanglantées, elle avait saisi le papier WC, bientôt rien ne resterait, aucune trace du rêve assassiné. Au fond elle comprenait la vie, la déserteuse, elle l’enviait en secret, s’échapper, se fuir elle l’avait souvent désiré.

Aujourd’hui, son corps ne saigne plus, et pourtant la blessure est plus béante. Les autres pensent qu’elle cicatrise, voir même qu’elle est s’en est déjà remise. Refuser la destinée, c’est comme cracher en l’air, ça finit par vous retomber dessus, alors à la colère s’ajoute l’humiliation. Prisonnière de son patrimoine biologique, la hors la loi de la nature inique a vu sa peine commuer à la perpétuité. Exclue de l’œuvre originelle à jamais, elle demeurerait au ban de la société, au ban de la création, la vie est trop courte pour rester assise et la regarder filer.
Comment avait-elle osé imaginer porter la vie, quand bien souvent elle ne savait supporter la sienne ? Son désir d’enfantement n’était-il rien d’autre qu’une tentative narcissique de réparation de l’enfant intérieur antérieur ? Un enfant pour secourir, pour guérir, une vie contre une vie. Stop ! Si elle n’aurait pas eu seule le courage, le destin lui traçait le chemin pour mettre fin à la malédiction de l’enfant médicament. La loi du talion de génération en génération stop ! Après elle, les anges demeureraient au ciel, l’arbre aux racines pourries ne voit pas ses branches bourgeonner, elles résistent un temps puis finissent par se briser. Pas de drame, elles feront du bon feu dans la cheminée et réchaufferont pour un instant les cœurs frissonnants.

Le soir sur l’oreiller, impossible de ne pas prononcer les mots assassins,  clap de fin ? A la nuit tombée, le souffle court, elle était parvenue à chuchoter « le sang ne coulera plus mon amour, je ne serai jamais mère et ne te ferai père. Vois tu mon amour, hier je te promettais des toujours et aujourd’hui je t’offre ce terrible jamais. Notre amour chaque jour plus grand ne s’incarnera pas dans un enfant ” .

Après un silence aigu, parce que de la gravité l’oiseau n’en pouvait plus, dans un bruissement d’ailes, il lui répondit «  ne t’en fais pas mon amour, la vie nous a offert l’un à l’autre, depuis la lumière dans nos vies a jailli et plus jamais je ne veux dans les ténèbres replonger. Le désir d’enfant devenu obsession aurait fini par obscurcir notre horizon ». L’oiseau embrassa la tristesse au coin de ses paupières, le souffle d’amour fît naître la joie dans ses yeux.

L’amour dans l’âme, il et elle s’enlacèrent violemment, lassés d’une lutte à vie qui aurait fini par les tuer, ils s’endormirent rassérénés, reconnaissant d’être ensemble, vivants. Non les sentiments n’étaient pas toujours suffisants. Toute la nuit, le visage niché dans son cou, elle s’enivra de lui, de son être, sans avoir.

Leur amour était l’enfant, leur œuvre originale et chaque jour il leur faudra veiller sur lui, comme une louve sur ses petits, le nourrir, le désaltérer et le protéger, en le tenant éloigné de la rancœur prédatrice.

Vivre sans enfant est une blessure incurable mais non mortelle, vivre sans amour est une mort éveillée, corps et âmes muselés.

Au petit matin chagrin, le vent souffle, la mer est agitée, elle s’arrime à la taille de son amoureux, lui vivant elle sait son combat : le rendre heureux et apprendre à le devenir à travers la mire de ses yeux.

Elle va lutter pour ne pas se laisser tenter par la facilité de tout détruire, orgueilleuse elle a toujours préféré ne pas avoir l’opportunité de, à ne pas être en capacité de…l’amour c’est aussi l’humilité, d’être aimée à l’imparfait.

A ses côtés, elle se sent aimée et aimer en entier, son gris, son clair et même ses abysses mortifères il en fait son affaire. Alors avec lui elle veut grandir et même vieillir, accepter ses impossibles pour s’ouvrir au possible, à la vie, à l’envi. Parce que c’est lui, parce que c’est elle, et parce que le temps presse, chasser la tristesse, emplir leurs cœurs de liesse.

Maintenant elle voit la vie différemment, l’existence n’est ni plus, ni moins une aventure humaine, une succession d’expériences aux suites incertaines. Au-delà de l’échec, à distance de la divine remontrance, loin des sentiers battus, aux idées rabattues, trouver le courage de quitter le tohu-bohu du prêt-à-exister et se coudre son propre habit, en se perdant sur les chemins de traverse, le revêtir enfin et se sentir arrivée, le bon moment, la bonne adresse …

Résister à la conformité : ne jamais se retourner, ne pas céder au chant des sirènes nostalgiques d’une existence onirique.
Remercier l’existence, tortueuse et impétueuse de nous avoir fait nous deux, ventres vides et cœurs pleins, affamés d’une vie plus grande que nous-mêmes.

PS : des amoureux sans enfants que reste-t-il ?
Le battement d’ailes des papillons, ceux qui virevoltent à l’infini dans leurs ventres cocons, toutes les fois où ils s’enlacent corps et âmes en ébullition.
Vous connaissez l’effet papillon ? Il change la face du monde de belle façon.

 

3 jours à tuer, jour 3

  • Jour 3 : samedi –tuer l’enfant

Tuer l’enfant, assassiner les rêves, éteindre l’inaccessible étoile et donner naissance à la femme. La laisser vivre, l’autoriser à exister, même trop, même mal, lui permettre de se perdre sur les chemins de traverse en route vers son destin. La mère avortée, mains sur le cœur berce doucement son enfant intérieur asphyxié par son amour. Son râle lui déchire les entrailles, elle regarde tétanisée le sang couler sur ses cuisses. Soudain les pas de son père dans l’escalier la font sursauter, l’être à sauver c’est lui. Le mot stérile exhibe l’inutile, il ne guérit pas, il mutile. La douleur est un couteau à double lame, il faut la museler, épargner nos chers, au moins la taire à son père.

La terre à son père avait le goût de l’enfance trop prononcé désormais, alors ils ont semé de l’herbe dessus, l’enfance mange les pissenlits par la racine depuis. Papa déteste la nostalgie, il dit « la nostalgie est un poison mortel, qu’il faut boire seulement une fois par an et au cimetière uniquement. « joyeux Noël Maman ! ».
L’enfant enseveli dans le jardin, avec les autres animaux de compagnie, les souvenirs enfouis elle peut respirer, prendre l’air. A ciel ouvert les déchets du passé empoisonnent l’atmosphère. La femme avance, enfin, elle titube, oublier l’enfant qu’on n’a pas su porter, c’est se condamner à une existence sans innocence, à perpétuité.

Mais Papa a raison : parterre les fleurs repoussent, la vie toujours rejaillit en douce. Grandir, sortir de terre et oublier l’enfant parti à son tour en fumée. Quitter le nid les yeux rougis par la fumée et embrasser son horizon avec fougue et appréhension. La femme renaît des cendres de l’enfant, bras et cœur béants elle est prête à accueillir son père vulnérable, son héros ordinaire, car palpable.
Son petit soldat désarmé par l’ampleur du combat, vaillamment lutte à mains nus  au fond de la tranchée. Lui au moins il sait vivre, elle n’a pas cette politesse, l’effrontée manque de savoir-vivre. Un jour, sa mère a proposé ses services pour lui apprendre, et puis finalement ça s’est pas fait. « Toi sale gamine, je vais t’apprendre à vivre ! » avait-elle hurlé, mais c’était sous le coup de la colère, au fond sa mère ne le pensait guère, car de la vie elle-même ne savait que faire. Comment avait-réagi le père ? Il n’avait rien dit, absorbé à refaire ses lacets, pour la dixième fois de la journée.

Son père héros ordinaire, fantastique car réel, au garde-à-vous, il se tient prêt pour le combat dernier. La résilience c’est lui, c’est avoir le sens du compromis, c’est savoir respirer malgré la terreur et les mots noués dans la trachée. Le valeureux griffé par le crabe pisse le sang, le sang doit couler tout le temps. Le héros se tait. Il ne dit mot ni de la douleur, ni de la peur. Le silence c’est sa façon à lui de les protéger elles, de les tenir à distance de l’ennemi. Le silence est un acte inouï de résistance de l’homme de paix. Pendant ce temps Mme « j’aime dire les choses » fait ce qu’elle sait faire, elle fait du bruit. Du fond de son lit, elle gueule, hurle, crie : « putain de maladie, fille de pute tu l’emporteras pas au paradis j’te l’dis !!! ». Au petit matin, elle tremble de froid, les draps sont glacés d’effroi. La jeune femme se pisse dessus toutes les nuits et les jours aussi. Mme sincérité a le courage de ses opinions mais pas celui de la situation.

Pugnace et digne, le héros embrasse la vie, pas comme on embrasse une pute, mais comme une déesse. Jamais de guerre lasse il ne songe à cesser d’enlacer la catin, il aime la faire danser. Son dernier souffle sera je le sais pour la bouche de la traînée. L’enfant assassiné, la femme envisage de se taire car aujourd’hui elle sait le courage dans les silences. Elle voudrait comme son père trouver celui de vivre sa vie, quel qu’en soit les habits. Roxanne you don’t have to put your red dress tonight !

Aujourd’hui elle ne meurt pas encore, sa vie passe, elle attend. Lui Il meurt sans attendre, et est toujours meilleur vivant pourtant. « L’existence est une chance », dit-il. Alors la jeune femme n’a pas manqué de chance : sa vie n’a pas manqué d’existence, même si parfois elle lui a manqué en revanche. Elle ne craint pas « l’autre » monde, l’inconnu, l’un ne lui est pas si familier non plus. Cependant elle aimerait un supplément de temps, pour soigner la tendresse et caresser la beauté de leurs vulnérabilités.

« Allez Papa prends mon bras, allons- nous promener dans les bois tant que le loup ’y est pas ! ».

 

3 jours à tuer, jour 2

  • Jour 2 : vendredi – tuer le héros

Epargner le père. Se sauver soi. Mais la vie c’est le sang, la vaine existence s’en nourrit. Alors puisque le sang doit couler…saigner le héros fantastique, comme une purge inique et pourtant libératrice. Le trucider bien et vite, avant le jaillissement de la vérité, dos au mur impossible de reculer, impossible d’ignorer les faits. Faire la peau au héros, crever le rêve avec ses ongles, mais surtout ne pas l’égratigner. Préférer le soleil aux étoiles, s’aveugler à la lumière et caresser ses ailes brûlées à l’enfer de la réalité. L’extraordinaire est une chimère, mère chimique et père d’une réalité de substitution, gare à l’addiction. A confondre ciel et terre, la vague à lame aiguisée de la mer nous submerge et nous attire par le fond.

Oublier le mythe, le héros de fiction, le remercier du travail bien fait par le passé, grâce à lui les nuits de l’enfance sans sommeil finissaient. Tuer le héros fantasmagorique, pour accueillir le héros ordinaire, aimer le père au présent et bien vivant. Cracher sa peine sur la tombe du père onirique, pleurer la mort du sauveur sur la terre, comme au ciel, se consoler en goûtant l’amour imparfait, inconditionnel. Le rêve est une malédiction, quand il s’ignore et se pense réalité, une machine maléfique, la fabrique à désenchanter. Le ressenti ment souvent, joue des tours, prendre de la hauteur, vomir la rancœur, s’éloigner de soi, ou plus exactement déloger l’enfant dans son cœur battant et connaître la paix d’aimer vraiment entièrement.

L’enfant né sur le terreau de l’absence passée sous silence avait crié à la naissance, on s’en était réjoui. Mais… le cri n’avait jamais cessé depuis ! Le fruit du silence était un cri, quelle ironie !
Se taire ou hurler ? Acte désespéré dans les deux cas, la douleur laisse sans voie parfois. Un père passe sous silence, faites vos jeux, rien ne va plus pour l’enfance, née dans une impasse.

Pour survivre à la mort du héros, il faut en finir avec l’enfance devenue fardeau, en finir avec la désillusion arracheuse d’ailes, voleuse d’horizon. Ne plus fuir le réel, course folle sans ligne d’arrivée, et trouver enfin le courage de mettre fin à l’errance, ce voyage sans destination. Alors il n’est pas d’autre solution que d’achever l’enfance blessée, lui asséner l’imparfait et enfin tendre la main à l’adulte, désormais prêt à exister malgré les trous, les difformités.

3 jours à tuer, jour 1…

Jour 1 : jeudi – tuer le père.

Tuer le père avant qu’il ne la tue. Mais le père n’est-il pas déjà mort, la dépouille de ses enfants dans les bras ? Ses enfants n’ont pas vécu longtemps. Depuis il vit avec leurs fantômes, un mort, deux vivants…

Tuer le père comme une urgence, maintenant, tout de suite, d’un coup sec bang, très vite arracher le fils et cicatriser. Le tuer en premier, avant qu’il ne meurt, avant la fatalité ou la destinée, dans la balance tout juste une poignée d’années. S’en séparer de son plein grès, décider de la fin, décider au moins du jour de l’abandon, comme s’il s’agissait d’un choix, d’une dernière volonté.
Se débarrasser de l’Amour, s’en délester, car à l’usure ça pèse lourd.
Le poids de trop d’amour ?…Trop Lourd ?

Tuer le père et par la même occasion zigouiller la peur de toucher le fond. Faire disparaître la raison de vivre et ainsi démembré peut-être se réinventer qui sait ? Sous la lumière des feux follets, envisager une nouvelle possibilité : la folie d’exister par ou pour soi-même, dilemme.

Le père avec d’autres toute sa vie s’est tu. Le silence c’est vous et vous sauve peut-être, elle il la tue, après tout on ne peut pas convier tout le monde à la fête. Se taire est selon elle une lâcheté, pour lui c’est une eau de vie, dans l’oubli il se jette. L’eau trouble et le soulage, inutile de savoir qu’on n’a plus pieds, quand on est nul à la nage.

Consensus ou phallus ? Jeune fille vous vous méprenez, la vie c’est bien plus compliqué !
L’homme cultivait son jardin en silence, parterre il ensevelissait ses blessures, puis semer ses pensées. La vie repoussait bien, la chienlit ça se nourrit du rien.

Tuer le père avant que la grande faucheuse à la lame sanguinaire nous coupe l’herbe sous le pied. Décider de l’heure, impuissante choisir au moins quand devenir l’enfant sans racines, l’adulte sans branches, n’être ni au ciel, ni à la terre, à peine au milieu. Se laisser voguer ivre sur l’amer des feintes, ni jamais mère, ni plus enfant, orpheline doublement.
Être bourreau c’t’ enfant de salop, jamais victime, ne tendre ni la joue, ni le cou et frapper un bon coup. Être le couperet et décapiter le rêve fou à dormir debout, d’un bonheur possible malgré tout. Ne plus fuir, demeurée elle est, demeurer, elle reste. S’offrir à la nuit nue et entière, espérer la traînée, puis la laisser tomber sans trembler, sans suffoquer la réalité. Ne pas pleurer, se tenir prête pour le grand voyage, non plus condamnation, mais remise de peine sans condition.

Tuer le père ? Nul ne peut trucider la tendresse, la déesse est immortelle ! Autant vouloir sortir le fleuve de son lit. Un truc de fou à dormir debout !

Ce soir le roi est mort, vive papa !

L’amour le vivre ou le faire.

L’amour charnel s’en est allé doucement, insidieusement, un soir ou était-ce un matin, ni lui, ni elle ne savent plus bien. Le désir les avait quittés, oups envolée l’envie, partie sans préavis, mais qui allait payer le loyer ? Car oui l’amour aussi avait un prix. Bien sûr la légèreté battait de l’aile depuis un moment, les tourtereaux malmenés avaient tenté de garder le cap. Ils avaient cru prendre de la hauteur, ils avaient pris leurs distances et s’étaient éloignés l’un de l’autre sans cri, ni heurt.
Les premières désillusions ? La maladie, le blé, une stérilité généralisée, le trop plein de gravité avait fini par les décentrer, déséquilibrés ils chancelaient…

Le récit de leurs amis sur la perte du désir des vieux amants, les amoureux transis ne s’en étaient pas émus au début, puis « plus installés » le sujet les avait fait un peu frissonner mais en vrai ils ne sentaient pas réellement concernés. Ivres des caresses faciles, celles où le corps s’embrase malgré lui sous le feu de tous les possibles, l’idée de ne plus avoir envie de baiser les faisait plutôt marrer. Comment envisager de ne plus vouloir respirer ?

Aujourd’hui grelottants ils n’osaient plus regarder leur amour en face, ils lui jetaient un œil en biais, furtivement, pour s’assurer qu’il était toujours présent, même à demi vivant. Ils remarquaient désolés les cheveux blancs sur les possibles agonisants, échoués un à un sur la banquise de la réalité. Pourtant ils s’aimaient plus, si l’on peut aimer davantage, ils s’aimaient mieux qu’avant, consciemment. Au commencement, ils s’étaient imaginés essentiellement, se connaissant à peine et surtout à joie.

C’était donc vrai, le désir idiot pouvait se volatiliser quand bien même l’amour lui demeurait et même grandissait, au point de devenir l’Amour, celui des toujours. Désarçonnés les amoureux glacés pleuraient sur la sexualité indomptable, jusqu’ici elle les avait aidés à tenir, à rester debout malgré tout, vivants en dedans, quand la mort rôdait tout autour.

La sexualité était le rocher, auquel leur amour se raccrochait, grâce à elle malgré la tempête ils tenaient bon, au présent amarrés la mort du futur ils apprenaient à l’accepter. L’un dans l’autre ils enfantaient les « peut-être », l’espoir, les sens de l’être. Enlassés les aimants étaient amants lassés désormais, car l’amour n’est pas toujours suffisant, la légèreté manquant de souffle, le feu du désir étouffait.
Blottis l’un contre l’autre, peau à peau ils entendaient leurs cœurs battants rythmer leur Amour grandissant, puis les battements se faisaient irréguliers, leurs regards sur leurs sexes inertes s’étaient posés. Peut-être des caresses, des baisers humides de tendresse, des mots brûlants de délicatesse auraient suffi à ériger l’empire du désir, mais ils étaient trop fiers ou trop bêtes pour jouir de ce « peut-être ». Et puis auparavant, ils n’avaient jamais eu besoin de préliminaires, alors en user maintenant c’était toute une affaire. Sans un mot, presque honteux ils se rhabillèrent, submergés par un sentiment de solitude inouï. Et dire que du temps de leur célibat, l’onanisme les faisait jouir à chaque fois.

Bon c’est bien gentil tout ça mais ton histoire d’amour elle bande mou ! Je te le dis sincèrement ton idylle elle est rasoir ! Mais dis-voir avant la déculottée c’était comment ?

Avant ? Avant c’était quand ? Il y a quelques mois ? Euh non plus que ça, 2-3 ans déjà. Avant ? Avant la guerre du silence et des nerfs ? Avant le temps des premiers chagrins, des premiers empêchements des âmes puis des corps, avant les failles démasquées ou avouées, avant les fissures dans les murmures ? Avant putain qu’c’était bien !

Avant, c’était l’âge du feu, du désir impétueux, bon dieu qu’ils s’étaient réjouis d’en brûler tous deux. L’un de l’autre ils ignoraient tout et pourtant savaient l’essentiel sensationnel : le toucher, l’odorat, la vue, l’ouïe, le goût. A peine le seuil de la porte passé, déjà il la déshabillait, moite de désir, son souffle, sa langue, ses doigts avides, en elle s’engouffraient et elle frémissait. Elle se frottait délicieusement contre son ventre, son épée dressée, elle se sentait remplie comme jamais par le valeureux chevalier. Les amoureux vivaient pour faire l’amour et non l’inverse, les imbéciles heureux pénètrent mieux le monde des possibles. Niquée la mort, niqué le mauvais sort !

Avant ? Au commencement ? Il y avait eu non pas le silence mais les non-dits, la légèreté aussi. L’amour flamboyant était rebelle et sexuel absolument. L’Amour avec un grand A, parce que c’est lui, parce que c’est moi, car je ne sais rien de lui, car il ne sait rien de moi ! Les entrailles des amants se déchiraient de plaisir, le tréfonds de leurs âmes, là où logent les blessures ensevelies, jouissait lui aussi de ce répit inédit.

Et puis après avant vint le temps de la découverte spirituelle, les confidences, gages de l’amour éternel. Foutaise ! la transparence n’éclaire pas, elle nous baise, nous perce à jour et tue l’amour !

« Je t’aime tant, je veux tout te dire, surtout ne rien te cacher jamais, car tu es à n’en pas douter ma moitié, mon âme sœur ! Alors mes meurtrissures tu vas les lécher, dans mon abîme tu vas plonger sans avoir peur de t’y noyer. Je veux être aimée comme je suis exactement, sinon j’aime autant forniquer avec le vent ! »

La vérité toute crue est une viande putride, de ses fibres naît l’inquiétude et le doute. La vermine carnassière s’infiltre inexorablement dans les chairs, une fois infestées elles deviennent intouchables. L’étendard est en berne, le désir à l’agonie. L’amour fantasmagorique, la sexualité fantasque et fantastique se meurent sur l’autel de la vulnérabilité. La vie n’est plus possibilité mais danger, l’existence se fait désincarnée, les corps se meurent inhabités.

Avec l’habitude, ce qui était miracle hier était devenu normalité. L’incomplétude revenue, baiser le vide sidéral ils ne savent plus, entre l’âme et le corps trop d’interférences : le boulot, le flouze, la santé, sans parler de la bagnole et du loyer payable d’avance.

A s’aimer trop, à s’aimer en vérité, à s’aimer trop en vérité, la sensualité s’était barrée, fleur bleue elle avait besoin de rêver. Les caresses n’offraient plus, elles prenaient, exigeant un retour sur investissement, systématiques, calculées, elles devenaient des gestes prémédités, embarrassants. La sexualité n’était plus bulle d’oxygène mais un exercice préconisé dans le manuel des heureux gens, entre la méditation et le vegan. L’amour décharné est condamné, pas de réanimation sur un squelette, pour le voir encore brûler du feu sacré, une ultime solution : la crémation. Amen !

Pour aimer toujours, luttons, cultivons le désir et cultivons l’essence de son feu : l’ignorance. Désirer l’autre c’est s’offrir une part de vie rêvée, sous le joug de la réalité, le désir se meurt accablé. Alors aimons-nous follement, mentons-nous par omission.
Les remords, les empêchements, les faiblesses, les peurs, les cruautés, les abcès, les dents cariées, les lâchetés enkystées, ça fait pas bander et ça fait pas mouiller ok ! Alors demeurons jusqu’à la nuit des temps des inconnus intimes, des amants magnifiques unis dans un ailleurs autrement, dans un impossible onirique.

Heureux les ignorants, qu’ils baisent encore longtemps joyeux, intrépides et puissants !

« Fuck les dieux, fuck le vide et fuck la mort » gueulent les vieux amants, jouissant encore dans l’ultime étreinte, avant la flamme éteinte, avant le passage de la petite à la grande mort.

Luzià, à l’envers, à l’endroit

Luzià enfin te voilà, Luzià que la lumière soit !

Après une nuit froide longue de 3 années, Luzià naissait, l’aube revenait. Les parents renaissants rayonnaient. L’enfant soleil éclipsait les ténèbres, Luzià, la lumière toujours les éclairerait. Le coucher du soleil ne serait plus redouté, l’amour resplendirait à jamais.

Luzià brille de mille éclats, sa voix, sa joie, son rire, ses yeux. Sa lumière peu à peu les éloigne du ravin et de la folie aussi. Par sa présence illuminée, le chemin soudain se fait moins escarpé, elle est leur vie sublimée. En grandissant, ses parents lui expriment leur gratitude souvent. Luzià elle aime pas ça être remerciée, elle supporte pas ça d’être sous la lumière, même que ça la met en colère. La lumière incarnée est discrète, elle ne souhaite pas briller, seulement les réchauffer si elle le peut.

« Luzià, Luzià notre diamant salutaire, reste auprès de nous, exauce notre prière ! ». Au-dessus de son berceau, la famille mutilée murmurait déjà ces mots. Avec le temps, insidieusement, ces joyaux montés en collier formaient des griffes autour de son cou, une existence prise en étau étouffe doucement, jusqu’à ne plus respirer du tout. Luzià, les voleurs de temps, les pilleurs de vie sont de ton sang, les salops c’est nous absolument.

Déjà engagée, l’éternelle fiancée ne peut se marier. D’aimer sa famille toute la vie, de demeurer à ses côtés elle l’a promis, juré craché, en silence, en présence. Luzià n’a pas d’enfants, elle n’a pas le temps, elle doit s’occuper de ses petits : la fratrie, les amis et puis les parents aussi. Enfin c’est plus vraiment comme avant, y’a plus maman maintenant. Pour autant elle n’a pas plus de temps qu’avant. La vie ne supporte pas le vide, alors un autre corps malade, une autre âme tourmentée, tant d’existences à soulager. Luzià veut faire le bien, c’est son devoir, son destin. Toujours aux aguets, elle veille à ce que les siens ne manquent de rien. Chacun son tour et au suivant !

« Je t’en prie ne pars pas, je t’en supplie reste, tu me fais du bien tu vois ? J’ai tant besoin de toi, personne ne m’aime comme toi ». Les indigents de l’amour crèvent de faim en son absence, elle le sait, alors les rares fois où elle doit s’éloigner, elle prend grand soin de laisser aux pieds des affamés, son souffle, son cœur, sa joie, son corps et bien plus encore. Quand c’est pas assez, elle offre aux redoutables insatiables son être tout entier et je l’entends à chaque fois penser tout bas : « bon débarras ». Luzià elle est comme ça, sa propre vie souvent salie ne l’intéresse pas, plus maintenant en tous cas !

Luzià est magicienne, à peine souffle-t-elle sur les cendres, que le feu séduit rougit, puis vite il s’enflamme. La caresse de la lumière ranime les cœurs les plus austères ! Luzià, prends garde à toi, le feu attisé par l’essence de ton être finira un sombre jour par t’embraser peut-être.

Luzià elle s’ouvre à tous les damnés de l’amour, tous les crevards s’engouffrent, affamés ils se nourrissent de sa substance, de son espoir et s’emparent de son existence. Les ogres, se servent et se resservent encore, jusqu’à épuisement. Une fois repus, les carnassiers abandonnent le gibier « ensangloté », blessé à mort le cœur de la guerrière palpite encore. La lumière vacille mais ne s’éteint pas malgré le souffle de leur haleine fétide, la flamme trépide puis se ravive. Ne jamais cesser de briller, tous les autres encore éclairer .

« Je t’aime, tu me fais du bien. Ne pars jamais, j’en mourrais ! J’ai besoin de toi, reste auprès de moi. Allez encore un moment, un seul instant. Viens contre moi, enfin pas si près ! Pas si souvent ! Enfin tout dépend ! Je te dirais où et quand ! Demain ? Demain je sais pas ! Profitons d’aujourd’hui… » susurrent les gueules pleines d’incisives. « Carpe diem » gueulent les poètes de la baise sans engagement. Si seulement leur cercle pouvait disparaître !

Les conquistadors l’adorent, la conquête de la lumière ça fait bander les ténébreux. A force d’entrer en Luzià, la lumière finira bien par rejaillir sur eux ! Alors ils la prennent consciencieusement, rageusement, à l’envers, à l’endroit, devant, derrière, debout, parterre, avec la langue, avec les ongles, avec les doigts. Luzià dit non, quand elle n’aime pas, « non pas comme ça ! ».

Mais ils refusent de comprendre : putain ! Tout le monde a quand même droit à sa part de lumière, pas de quoi en faire tout une affaire. Et puis c’est bien connu le non dans la bouche de la gentille fille, l’ingénue, c’est un oui faussement farouche, une coquetterie, une fanfreluche rien de plus.

Avec leurs langues impropres à communiquer, ils visitent son corps, fourragent ses pensées. Ils enfoncent bien profondément leurs pieux dans les bouches cousues. Luzià se tait, ne gémit même plus ! Lascive, permissive ? Luzià est tétanisée, son tortionnaire l’aime, il ne cesse de l’affirmer alors elle le laisse faire, le laisse l’achever, au fond elle doit sûrement le mériter. Luzià s’est laissé faire, elle le sait, elle n’essaie même pas de nous la faire à l’envers. Luzià peu à peu s’est abandonnée, la guerrière refuse de continuer de lutter, puisque l’amour c’est ça, elle lui préfère l’enfer, au moins dans ses draps il doit faire moins froid.

A l’endroit, à l’envers avec la langue, avec les doigts, avec la fourche, avec la pioche elle les a laissés l’égorger, mais elle se console, la lumière leur survivra. Libre, inaliénable, la lumière peut, doit être cultivée. La posséder ? On ne le pourra jamais ! Le loup bouffe le petit chaperon rouge, «  je t’aime tant, tu me fais tellement de bien, n’écoute pas ta mère-grand ! ». La panse du porc vautré dans son foutre menace d’éclater, écœuré finalement il abandonne la dépouille du chaperon rouge en lisière de forêt. Le « all inclusive » ça finit par donner la gerbe même aux sagouins déculottés.

Les matamores pathétiques mains et bouches ensanglantées se targuent de l’exploit : ils ont eu la peau du chaperon rouge. Pathétiques les chasseurs de lumière l’ignorent, mais après avoir dépecé la lumière, dévoré son cœur chaud et palpitant, désormais et à jamais, ils seront tenaillés par une faim insatiable et  leurs âmes grises erreront dans l’obscurité.

 

« Jamais on ne m’a aimé comme tu le fais, promets-moi de toujours rester à mes côtés, derrière oui, dans mon ombre aussi, mais tout près je t’en prie ! »

L’envers du décor du prince charmant Luzià, laisse ta voix intérieure te la décrire doucement. En s’appropriant ton corps par devers toi, à l’envers, à l’endroit, ils ont l’illusion de l’implosion de leur toute puissance en toi, de leur ascendance sur toi. A demi-inconsciente efforce-toi de t’élever, ainsi au-dessus de vos corps tu verras la violence de son étreinte, sa rage non feinte, elle te saute à la gueule maintenant. Abusée, désabusée, ton silence est un cri, lui ne réalise pas, il sourit : le plaisir te laisse sans voix, c’est ce qu’il croit.

La tête dans l’oreiller, tu l’entends siffloter, sous la douche il fait mousser sa virilité. Ta petite voix intérieure enfin surtout celle de ta sœur, te suggère de lui enfoncer un gode-michet, là où on sait et de lui mettre sa pâtée profond dedans, à ce cher Medor, bon chien chien, oust dehors !
« Luzià ma lumière je t’en supplie ne décline pas, Luzià ma guerrière auprès des loups ne demeure pas. Le feu sacré brûle en toi, autorise-toi à t’y réchauffer parfois et protège-toi de nous, ne nous laisse pas te consommer, te consumer. La lumière pénétrée demeure inviolable certes mais à manquer d’air le feu sacré peut étouffer et son dernier souffle partir en fumée.

Luzià je t’en prie aime encore et toujours mais ne t’abandonne plus, recueille-toi, adopte toi. Tiens- toi à l’écart des cœurs atrophiés, ces âmes perdues sans collier errent de foyer en foyer, incapables de s’attacher, ils jouissent de t’aliéner. SI aimer c’est se donner toute entière, à l’envers, à l’endroit, ce n’est pas je crois, s’abandonner tout à fait, mais c’est peut-être au contraire s’accueillir, se recueillir et en jouir. Aimer ce n’est sans doute pas s’oublier mais se souvenir de soi et ne pas laisser l’autre se servir mais à lui s’offrir toute entière, sans meurtrir ni son âme, ni sa chair.

Luzià berce ton cœur gentiment, laisse ton être naître à toi doucement et efforce toi de l’aimer absolument, pas moins, pas mieux que tu n’aimes les gens. Je t’en supplie prends soin de ta vie, offre toi un peu de ta lumière, éclaire ton chemin et sois en fière. Ne laisse pas ton destin prisonnier de nos cœurs, te vouloir tout à nous c’est t’aimer si peu ou si mal, et surtout c’est s’aimer nous avant tout et c’est méprisable ! Protège-toi d’eux, protège-toi de nous. Luzià promets-moi de ne jamais t’éloigner tout à fait j’en crèverais, mais garde tes distances de sécurité, fais une place à ton individualité, à ta personne cette beauté.

A tant vouloir nous faire du bien, tu finis par te faire mal, mais attention un don de toi sacrificiel nous éloignerait tous du soleil, alors oublie-nous un peu. Ta pureté n’est pas le sang sur tes draps blancs, mais celui qui irrigue ton cœur géant. Puisque femme de devoir toujours tu demeureras, essaie au moins de prendre soin de toi : tu dois faire ta vie, pas refaire la nôtre, tu dois construire ta famille, pas reconstruire la leur. Plus que « tu dois » « tu as le droit », le droit d’exister, car Luzià en vérité, la lumière fût, la lumière est et elle sera pour l’éternité.

 

Un manque de savoir-vivre

Alors que les bombes sur Alep tombent, alors que des femmes, des hommes, des enfants tremblent à l’idée de bientôt peut-être, ne plus être du monde des vivants (…)

(…) Une femme plus toute jeune, pas encore vieille tout à fait, entre deux âges en réalité, manque de courage de vivre. Ironie de l’histoire, sa ville fût aussi déchiquetée, puis heureusement libérée. Elle n’a pas connu ce temps, première génération sans guerre croient-ils. C’était il n’y a pas si longtemps, mais c’était un autre temps, celui des alliés, des amitiés réelles. Aujourd’hui tout a changé, l’Autre est devenu un problème, ennemi officiel ou adversaire potentiel.

La femme lucide soigne son manque de savoir-vivre. Depuis que tous ses amis sont partis, pour guérir son anémie elle va voir un psychologue. Elle préfère ça à la confesse et athée en vérité, elle trouve ça plus honnête de pas déranger le curé. Et puis au moins elle n’a pas peur du docteur, qui n’a de cesse de lui répéter qu’il n’en est pas un, mais elle sait ce qu’elle sait. Avec lui, elle n’a pas à redouter le jugement, ni le premier, ni le dernier. Grâce aux honoraires son confident s’engage à se taire, c’est donnant-donnant.

Sous couvert d’anonymat, surtout ne jamais régler avec son chéquier, la femme avoue au confesseur, enfin au docteur son manque de savoir-vivre. Il paraît que le gros de l’affaire se joue à l’enfance, une histoire d’éducation ou de conditionnement on ne sait plus. Or, depuis son plus jeune âge l’existence, équation aux nombreuses inconnues est insoluble à ses yeux. L’exercice est trop compliqué, elle a beau lire et relire l’énoncé, poser les arguments sous contraintes, la solution comme le temps lui échappe. Alors depuis, son existence s’écoule besogneuse, laborieuse, insensée, elle la regarde se vider de son sang, de sa sève, les bras ballants honteuse de son ignorance assassine. Quel gâchis ! s’écrient ses amis, les rescapés de son jugement dernier.

Le manque de savoir-vivre est une carence indécente, une plaie infecte, une septicémie peut-être ! Si seulement…

Les bombes pleuvent sur Alep et ravissent la vie de femmes, d’hommes, d’enfants…

Assise sur son canapé, la femme désœuvrée  et sans nom allume la télé, les images pour s’abrutir, pour oublier le manque. Alep, des gravats, des jambes, des bras, elle n’éteint pas, les larmes coulent sur ses joues, inutiles, faciles. Elle se lève automate, va dans la cuisine dévore tout ce qui lui passe entre les mains, se lèche la bouche, les doigts, ensevelir le manque sous ses décombres. Elle accueille la nausée avec soulagement, bientôt elle va pouvoir vomir son existence.

Vomir et puis après ? Ouf il est tard, il faut aller se coucher car demain…demain ? Rien ! Ouf le néant !

Un manque de savoir-vivre à mourir de honte, si seulement…