T’as juste à traverser la rue, Rocky !

Acte II : gagner sa vie quitte à la perdre

Rocky souffle comme un bœuf, il transpire à grosses gouttes. Le pauvre diable se débat pour s’extirper de son pot à yaourt. La journée s’annonce longue, il le sent. Les emmerdes, il les renifle de loin. Et aujourd’hui, l’air est poisse, humide, étouffant, ça sent l’humus et la forêt lointaine n’y est pour rien, c’est certain.

Il jette un œil hagard à son montre à quartz, siglé Daxon. « Encore un objet à la con », avait-il brayé, quand Lucienne l’avait brandit de son colis, elle avait été moins fière en s’emparant de sa chemise de nuit dernier cri.
Il n’en porte plus de montre, depuis un bail. Celle-ci, il l’a dégottée in-extremis, dans un tiroir de la commode du lit, du côté où dormait Lucienne. Enfin «Lucy », elle entrait dans une rage folle, Lucienne, quand Rocky oubliait de l’affubler de son joli sobriquet. Non évidemment, tout ne se joue pas à la naissance, mais elle avait toujours pensé, Lucienne, que l’eau bénite à son baptême était maudite ou au moins frelatée.

Rocky se ressaisit, en voyant le quartz de sa montre défiler. Il secoue la tête énergiquement, parfois çà l’aide à chasser les pensées, mauvaises ou idiotes. Il marmonne 2 jurons dans sa barbe, qu’il vient tout juste de raser ce matin. Il paraît que c’est plus vendeur, se raser ça donne la bouille d’un gagnant, il se demande quel mine çà lui donnerait s’il se rasait les couilles. Il se marre en lui-même et se promet d’essayer la prochaine fois. Et merde, le souvenir de Lucienne refuse de lui foutre la paix, c’est vraiment pas le moment, même s’il est vrai qu’il y a jamais de bon moment pour se taper la gueule de Lucienne. Il dit à ses potes, s’il en a, qu’il peut plus la voir la vieille bique, même en peinture. Le hic en vérité, c’est qu’il est nostalgique, notre fraîchement rasé.
La nostalgie c’est sa plaie, la chienlit embellit le passé, tout en se foutant de la vérité « putain, non c’était pas vrai, c’était pas mieux avant, Lucy elle’t’faisait souvent chier et çà 2 jurons t’as tendance à l’oublier mon gros mytho ! »

Merde 9 heures moins dix, il lui reste 5 bonnes minutes à pieds. Il sent la sueur dégouliner dans son dos, son entre-jambe tout aussi humide le supplie de le gratter « bon dieu c’est pas le moment ». Il est sous-pression et le stress lui donne des crises d’urticaires, à s’arracher le derrière. Rocky roumionne, il avait mis son réveil en avance, pour être large. Mais sa pétrolette, sa satanée chiotte, elle lui a donné du fil à retordre. Capricieuse au démarrage, il en peu plus de cette bagnole, déjà qu’elle lui colle une étiquette en plein milieu de la gueule : « si vous l’ignoriez, maintenant vous savez : ce mec est un loser ».

Faut pas croire, avant d’être chômeur, il détestait le manque de ponctualité, avec sa Safrane, il arrivait toujours à l’heure. Quelle réputation, il avait auprès des clients à l’époque. Ben oui,  Il était comme les autres gens, avant. Il était normal sup, même. Le zigue avait une bagnole, normale, une femme, pareil, un chien extra et aussi ses dents de devant. Et ouais, le mec c’était pas un moins que rien, ça vous en bouche un coin.
Puis un beau matin, on l’avait convoqué pour qu’il rende les clés de sa Safrane. Bref, il venait de perdre son job et très vite, ensuite, il a tout perdu, même son zob. Le machin, depuis, il répond plus, pas moyen de compter dessus, même pas un début de soulagement de temps en temps, le bidule a capitulé, rien à faire, ce trou du cul est plus capable de s’énerver. Sans déconner ? Pas une larme, pas un crachin. Rien de rien, je vous dis, faut vous faire un dessin ?

Quand le merdier a commencé, il venait de prendre 48 balais. La fleur de l’âge, alors au début il s’est pas démonté, fier il a pensé : suis pas foutu, il me reste encore deux bonnes piges pour la Rollex. Mais perdre son job à la cinquantaine frémissante, c’est le début de la dégringolade, bien au-delà de la, tout compte fait, anecdotique débandade, la « descente aux enfers », comme il entend dire souvent les gens qui savent, dans les reportages et encore hier au JT du soir.
2 ans de recherche assidue, à faire et défaire un CV, au gré et regret des conseillers pôle-emploi, 2 ans durant  à envoyer le papier inique, se déplacer, demander à être reçu, puis ne pas passer le tourniquet, exfiltré à l’accueil, en manque de sens.
« Monsieur Leroc, il faut démontrer votre motivation, montrez que vous êtes solide, que vous portez bien votre nom » répétait le conseiller en réinsertion.
Mais, entre vous et Rocky, tout çà c’est du discours, c’est pas ça qui vous remplit la panse chaque jour. Quand vous postulez et qu’aucun ne daigne vous répondre et encore moins vous recevoir, la seule motivation que vous avez encore c’est d’aller aux WC, chier la merde du dedans, tenaillé par la peur de ne plus pouvoir payer le loyer et d’aller bientôt veiller à la laide étoile. Vider  la merde du dedans, comme unique soulagement. Jour après nuit, l’estime de soi s’effrite et c’est drôle, sans pour autant être comique, plus on va au KFC malbouffer et plus c’est vrai.

Les rares fois où Rocky recevait une réponse négative, ce benêt se surprenait à être guilleret, presque euphorique. « Et du con la joie, redescends : ils te prennent pas : « malgré l’intérêt de votre candidature…bla …bla…nous sommes contraints au regret, de vous laisser macérer dans votre déconfiture ».

« Mais putain mec, fais pas ta pleureuse, tu fais quoi avec ton cul, sale michetonneuse, bouge-ton boule, traverse la rue, va voir au troquet d’à côté, du taf ils vont t’en trouver ». Rocky est volontaire, alors il y est allé au café d’en face et leur a demandé une fois, dix fois, sans foi, s’il cherchait un directeur des ventes, ou même un simple commercial, descendre quelques échelons c’est pas sale. A bout de courage, après le refus n.ième refus catégorique et systématique, Rocky s’est accoudé au Zinc, il a commandé un godet. C’est comme ça que le gars s’est mis à siroter, de plus en plus souvent, de plus en plus tôt, jusqu’à de plus en plus tard. Lui, il aime à croire et raconter qu’il a plongé, quand Lucy s’est tirée.

Quand Lucienne est partie, y-a 5 ans à peu près, oui c’est ça. C’était au tout début du RSA, à la fin de l’hiver, la Lulu elle a pris sa valise et les meubles. Avant de claquer la porte, elle a braillé « moi j’ai pas signé pour ça, le RSA p’tain moi je bouffe pas de ce pain-là », à croire que c’était elle la plus fâchée. Y a pas que les murs qu’ont tremblé, ce jour là, Rocky aussi il a flippé. Il s’est laissé tombé, lui aussi, mais sur le canapé, et sa chienne, malinoise, Fanny s’est allongée à côté de lui et a posé sa gueule sur son avant-bras.

« Tu me remets la même chose, Didier ».
Quand il est lucide, de moins en moins souvent, de moins en moins longtemps, il sait exactement quand la picole a commencé, réellement. C’est pas tant quand, la chienne de Lucienne s’est barrée. C’est quand Fanny, elle a crevé, boom d’un coup « cancer généralisé ». C’est là que tout a commencé à foirer grave, quand sa chienne est partie, Fanny, pas l’autre, car Fanny, elle l’aimait, vraiment, comme il était, pas autrement. L’animal l’aimait spontanément sans calcul, ni plan B si les choses venaient à se gâter.

«Monsieur veuillez arrêter le moteur de votre véhicule. Vos papiers ».

Rocky a perdu sa voiture normale, enfin son permis, mais au fond il en était soulagé, il était devenu un vrai danger. Looser il a appris à vivre avec ça, mais tueur jamais, il pourrait. Avec le pognon de l’auto normale et le prêt chez Sodomis,  il s’est acheté une voiture sans permis, une bagnole plus en phase avec son nouveau statut de sans dents, sans défense forcément.

Avec les travaux, à cause du tramway, Rocky se paume un peu dans le dédalle des rues, heureusement, il finit par retrouver le chemin. Maintenant, il fait face au 10 rue des combattants. Il connaît pas bien la ville, située à 30 kilomètres de chez lui, il n’y était jamais allé, avant hier, où il avait eu la bonne idée de repérer les lieux, histoire de ne pas s’ajouter un stress supplémentaire. Devant le digicode, il essaie vainement de reprendre son souffle, il appuie sur le bouton, l’appareil grésille comme un toaster en fin de vie « B’jour, suis Monsieur Leroc, je viens pour l’entretien d’embauche, c’est pôle emploi qui m’envoie ». Après un soupir retentissant, « 5.ième étage sur votre droite ».

Devant le miroir de l’ascenseur, il tire sur sa veste de costume, il est en nage. Ses vêtements lui collent à la peau, laissant deviner son embonpoint KFC. Ses cheveux mouillés semblent gras et indisciplinés refusent d’entrer dans le rang, malgré l’autorité de sa main droite. Il fulmine, ça se présente mal.
Il sonne, un son strident pareil à une décharge électrique le fait sursauter. La femme à l’accueil lui assène : « il est 9h03, attendez sur le côté ».

Rocky a besoin de se reprendre, il décide de s’asseoir, il peine à respirer. Le fauteuil est extrêmement bas, et profond, impossible de ne pas avoir l’air d’autre chose qu’un pingouin vautré au bout de sa banquise. Il n’aurait pas dû s’asseoir, debout il le sait, trop tard, il aurait a plus de prestance, d’assurance, première erreur…

  • Bonjour Mr Leroc, nous vous attendions, veuillez-me suivre.

La femme manifeste son impatience, quand Rocky éprouve les plus grandes difficultés à se lever, maudit fauteuil, maudit fessier. Dans un semi équilibre, il s’empare de sa serviette, elle se renverse, mouchoir, crayon bic, pièces de monnaie et barres chocolatées jonchent maintenant le sol.
La femme arrête la course d’une pièce de 20 centimes, en l’écrasant avec son talon aiguille « ça pourrait vous être encore utile ».

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Zohra, gagner sa vie à la perdre

Acte 1 : Zohra, avant l’entrée en scène,

Zohra étire son corps encore endolori par une nuit agitée, une nuit pareille aux autres en fait. Quand le soleil se couche, quand sonne pour beaucoup l’heure du repos, le tumulte, chez Zohra, se pointe au grand galop. Bientôt, une pluie de coups s’abattra contre la porte, de la plus tout à fait jeune femme. Alors elle ouvrira, enchaînée comme un chien dans la cour de sa vie et le tumulte s’engouffrera sous ses draps. Jamais cela ne cessera, elle le sait, il n’y a que dans livres que l’on décide de son destin : “demain dès l’aube, elle ne partira pas”.

Les aiguilles du clocher de l’église Saint-Jean pointent sur onze heures. Zohra mord sa lèvre inférieure, il est déjà tard, sans doute a-t-elle manqué un ou deux clients. Des occasionnels, le matin c’est pas des habitués et puis i’ sont plutôt du genre fauchés, se réconforte-t-elle intérieurement.

Les vitres sont encore embuées du souffle des râles et l’air lourd des haleines fétides, de la nuit, chaque jour plus longue et toujours plus sombre que la veille. Elle renifle, ouvre la lucarne et applique du patchouli sur ses poignées et derrière ses oreilles de chou. Durant des années, sitôt son dernier client, elle se ruait sur le ruban adhésif afin de dompter ses satanées appendices, en vain.

Le labeur ça pue la sueur et pas seulement. Elle ouvre portes et fenêtres en grand, sale besogne à l’odeur de charogne. Elle espère un courant d’air avant les premiers hauts le cœur. Elle suffoque, étouffe. En la regardant arpenter le trottoir et haranguer le chaland, les gens ne peuvent s’empêcher de penser que la poupée ne manque pas d’air et pourtant. Merde décidément, le temps file aussi vite que ses bas nylons, elle doit se bouger le cul au plus vite, elle ne peut pas se permettre de louper le prochain client, la concurrence est âpre et sa marchandise exotique. C’est pour çà que Zohra ne ménage pas ses efforts pour se montrer sous son plus beau jour.

Elle oriente la pompe du flacon Mixa Bébé vers e creux de sa main, et s’enduit de crème hydratante, les jambes, les bras, les coudes, les mains et enfin le cou. Elle tchipe agacée, quand ses doigts effleurent sa pomme d’adam saillante, elle l’exècre, comme ses poils autour de la bouche, qu’elle guette à longueur de journée, puis arrache sans ménagement avec une pince à épiler.

Elle enfile une robe légère à bretelles, qui met en valeur ses longues jambes, elle regarde les arbres près du port, ils baisser la tête sous le passage du vent. Cà, ajouté à la lassitude, elle frisonne déjà.

Zohra plonge le bâton de rimmel desséché dans la crème hydratante, d’un geste précis elle brosse ses cils de bas en haut délicatement, elle accentue son regard noir, sans le durcir. Elle poursuit en soulignant ses paupières, avec un crayon khol vert électrique. Susciter le désir, pas les quolibets, elle récite ce mantra dans sa tête, lorsqu’elle se maquille. Sa lutte est quotidienne pour demeurer fille.
Son tube de fond de teint, presque vide, elle l’a découpé au milieu, elle dépose à l’aide de son index deux points de crème teintée, numéro deux, au creux de ses joues émaciées. Zohra, elle a le teint mat, la crème c’est surtout pour harmoniser les traits de son visage, les aspérités de l’âge et les indices qui la trahissent.

A l’aide de son bâton de rouge à lèvres, elle arrondit l’angle de ses pommettes trop saillantes comme le reste. Elle termine toujours son rituel par la bouche, le bouton de rose est une promesse d’amour toujours. Zohra, c’est plus fort qu’elle : elle est romantique et elle arracherait les couilles du connard qui en douterait mais pour le moment, sur tous les hommes qu’elle a croisés, d’aucun en était doté.
D’abord, le contour des lèvres avec un crayon rouge sang, elle dépasse largement les bords de sa bouche, elle s’en amuse, ses lèvres doivent appeler à la gourmandise, un peu comme un papier cadeau, que l’on déchire avant la surprise. Ensuite la bouche, elle applique le gloss rose fuchsia de haut en bas en commençant par la lèvre supérieure, puis du milieu vers les extrémités pour la lèvre inférieure.

A l’aide du miroir fêlé posé sur ses genoux, elle vérifie chaque détail et opère les ultimes raccords, elle claque un smack à l’intention des 4 visages balafrés qui se reflètent dans la glace, ses meilleures amies, surtout fidèles.

Zohra persifle entre ses dents, elle n’est jamais satisfaite du résultat. Il faut bien dire que c’est délicat, tout un art en sorte : ne pas faire grosse poule vulgaire, maquillée comme une voiture volée, mais ne pas non plus passer pour une jolie touriste qui visite le coin. Elle passe ses doigts rapidement dans ses cheveux rebelles, histoire de les dompter un peu, puis à l’aide de la brosse, elle rassemble sa tignasse de feu, dans un chignon banane, à l’image des danseuses de flamenco, du moins l’image qu’elle se fait des danseuses de l’amour contrarié. Elle doit s’y reprendre à plusieurs fois, des mèches récalcitrantes échappant à sa vigilance, la brosse au manche cassé lui blesse la paume de la main. Elle serre encore plus fort l’engin capillaire, la douleur ne lui fait pas peur, elle lui fait se sentir vivante. Elle enfonce davantage la brosse blessante, elle sent le plastique lui percer la peau, encore un peu plus fort et ses lignes de vie et de chance tordues se redresseront un peu. Elle rêverait d’avoir de quoi se payer un brushing chez Anita, la coiffeuse qui fait l’angle, elle ne se souvient plus de la dernière fois, où elle a eu suffisamment d’argent pour pouvoir franchir la porte du salon. Elle adore cet endroit, où c’est elle la cliente.

Zohra se penche pour lacer ses chaussures compensées au talon de plus de 10 centimètres. La semelle, usée jusqu’à la corde, s’étire comme un accordéon. Elle tchipe encore, vu la difficulté qu’elle a à dégoter des chaussures à sa pointure : 45+1. Elle prend toujours une taille au-dessus, elle s’abîme moins les pieds contre le bitume.

Le rétroviseur intérieur braqué sur son visage l’alerte : le rouge à lèvres a filé au creux des ridules autour de sa bouche, elle humecte un kleenex et rectifie le tir. Elle Tchip une nouvelle fois, ses putains de ride sont apparues du jour au lendemain. L’an passé, elle ignorait que passer le cap des 40 balais, mettre du rouge à lèvres pouvait prendre un quart de journée. Ah les démons de midi, tu parles, depuis son passage de l’autre côté de sa mi-vie, elle est à la lutte avec son corps, il la supplie de freiner, de ralentir un peu, sinon il va lâcher, juré, craché. Elle de son côté le supplie de se ressaisir, elle a besoin de lui pour pas crever de faim. Un sacré duo, ces deux-là, deux âmes ivres acculées au zinc du bar, qui se racontent des bobards. Une histoire de fin à la faim ou de faim à la fin, en tous cas, l’auditoire n’y comprend plus rien.

Agacée d’un corps matamore, qui sait bien avoir perdu, à la fin âmes déçues et corps déchus, Zohra claque la porte de la fourgonnette, le vent la ramène à plus d’humilité et lui gifle le visage derechef : sa première baffe de la journée.

Zohra se redresse, relève le menton et se dirige prestement vers le port. A sa démarche altière, on se croirait à la fashion-week, spectateur d’un défilé de mode.
Elle sent le regard pesant de cet étrange gros bonhomme, chaque matin, elle le croise. Zohra se fend de son plus beau sourire. Le zig est rouge comme une pivoine, engoncé dans un costume deux fois trop petit pour lui, il marche comme un pingouin, arrivé au bout de la banquise.
Vêtu d’une tenue de jogging, hiver comme été, Zohra est surprise de le voir ainsi déguisé. Elle ne veut, ni ne peut réprimer un sourire attendri, mais immédiatement elle redoute de froisser le bonhomme, il pourrait penser qu’elle se moque. Alors, même si elle n’est pas encore arrivée au quai près du port, elle respire un bon coup et entre en scène un peu plus tôt que d’habitude. Elle siffle un wouah admiratif et tonitruant.

« Oh mon chéri dis-moi, c’est pour ta copine Zohra que tu t’es fait tout beau comme ça ? ».

Rocky presse le pas et arrivé à sa hauteur, le bonhomme mauvais en fait, marmonne entre ses dents « casse-toi pauv’ tarlouze dégueulasse ». Il poursuit un peu plus loin à peine audible, à peine courageux, à peine convaincu, résolument con vaincu, de tout et par tous, « les monstres comme toi, on devrait les noyer à la naissance, comme les petits chats, sale pute de travlo ».

Rocky, gagner sa vie quitte à la perdre.

Acte 1 : Rocky, avant l’entrée en scène.

Rocky sautille devant le miroir de la salle de bain et impulse un rythme de plus en plus rapide à la corde à sauter imaginaire. Pour se donner de l’ardeur, il compte à haute voix : « 1,2, 3 , 4, allez plus vite, allez fais pas ta feignasse, t’as vu le molosse en face ! 1, 2, 3, 4 ».

Rocky assène des grands coups saccadés dans l’air, la victoire par KO, c’est tout ce qu’il espère. La scène pourrait sembler grotesque : Rocky se démenant contre un adversaire imaginaire, en slip et maillot de corps, ventre débordant allégrement. Mais non, Rocky il est touchant. Son combat n’est ni absurde, ni drôlesque, l’ennemi est bien réel : ombre maléfique, son égo schizophrénique.

« Qu’est-ce tu fous, tu baises l’air, pervers masturbateur ! Bouge ton triple derche de gros lard. Tu crois que tu vas impressionner qui ? T’es plus rien, tu ressembles plus à rien. T’as rien dans le slip. Oh désolé au temps pour moi, j’avais pas vu, t’as bien un truc dans le slibard : une chiasse énorme collée au cul, gros dégueulasse, tu flippes tellement que tu te chies dessus. Tu sens la sueur, tu sens la merde, tu pues la peur, tu pues l’échec, mec tu schnouffes le loser ! Tes couilles sont vides, avant t’étais en colère, la société tu voulais t’la faire, maintenant y’a que l’idée de l’intégrer qui parvient à te faire bander léger, une demie-molle en somme ».

« Ta gueule », hurle Rocky assis sur la cuvette des WC. Notre bonhomme se lève tel un gladiateur, il va rien lâcher. Le combat aujourd’hui, c’est un rendez-vous important. Bien sûr, c’est pas celui de sa vie, celui-ci, il l’a raté, y’a bien des années. Le jour de sa venue au monde, il a fait la connerie d’arriver sans bruit, il a pas poussé le moindre cri. Alors, la sage-femme paniquée l’a pincé fort, elle avait cru, à tort, qu’il mourrait dans ses bras.

Honnêtement, il croit vraiment que çà s’est joué là. Vraiment, faut pas entrer dans la vie, sur la pointe des pieds, sinon les autres, les assoiffés, les affamés, y vont te piétiner, t’enterrer vivant.
Alors oui aujourd’hui, Rocky, qui a presque tout perdu, est bien décidé à tout donner, en plus il a pas vraiment le choix, il a même plus de quoi payer le prochain loyer. Alors non, il va pas se dégonfler, il va y aller au rendez-vous avec sa survie

Crochet du droit, uppercut, crochet du gauche «prends-ça dans ta face, j’sais bien qu’elle reviendra pas Adrienne, son Rocky sur le retour, ça fait belle lurette qu’elle en a fait le tour. C’est vrai que son ex- manque pas d’humour, ni d’audace, mais pour Adrienne, il manque cruellement de classe, depuis qu’il manque de grosses caillasses ». Rocky sautille, assène une pluie de coups à cette société obscène, incapable de nourrir tous ses enfants, aurait-elle dû avorter, plutôt que de les abandonner.

Rocky souffle fort, souffle plus fort à chaque coup, il a perdu de sa superbe et dire qu’avant, il ne manquait pas d’air, faut dire ça fait plus de 30 ans qu’il n’a plus 20 ans,

A l’époque le coq n’avait pas peur n’avait pas peur de l’adversité, il lui rentrait dans les plumes avec panache. Loin de se la raconter, il pensait avoir sa place, son cœur battant dans la société. Intelligent, travailleur, et en plus honnête. « Fiston pas de doute, tu vas faire belle route ».

Puis les années passant, il était moins vif, moins incisif, plus lent, plus hésitant, trop vieux, trop scrupuleux, les jeunes loups arrogants sur lui avaient commencé à se faire les dents. Le vieux coq se mettait sur ses ergots, ridicule, face à la jeunesse aboyant « Papy, faut passer le flambeau, tu vas te péter le dos, aux suivants, t’as fait ton temps grand-père ».

Alors, il avait fini par être évincé du ring, « les caïmans », carrément bienveillants, l’avaient aidé à se ménager, à raccrocher les gants « tant qu’il est encore temps, profite qu’il te reste encore les dents de devant ». Doucement, ils l’avaient conduit vers la sortie. Mais, à l’aube de ses 50 ans, les traites de la jolie maison Phoenix, le fisc et puis aussi son fils l’avaient obligé à remonter sur le ring.
Son petit dernier, son préféré, n’avait toujours pas de situation, seulement une poignée d’araignées au plafond. Rocky s’était rendu à l’évidence, y’avait ni seconde chance, ni bonne étoile, ou elles lui avaient filé entre les doigts. La félicité, il se félicitait d’y avoir jamais cru, au moins il était pas déçu.

Direct du droit, direct du gauche, le voilà bien de retour au combat, les gants accrochés à un vieux clou rouillé l’attendaient, le combat ne finit jamais. Il souffla, la poussière, sur les gants, tourbillonna un instant, il se frotta les yeux. Rocky reprenait du service, pour lui mais surtout pour son fils. Il se demandait inquiet comment son garçon sans lui s’en tirerait, dans ce monde de la triche, où, enfonce-toi-çà bien dans le crâne, que tu marches ou que tu crèves, « on s’en contre-fiche » !

Qui va se fader le cadavre ?

  • Allo ma fille ?
  • Oui pa, j’t’écoute !
  • Ça va ?
  • Ben tu sais j’suis au boulot là, rien de bien glorieux quoi ! Mais t’as un souci Pa ? Tu as cette voix blanche que je n’aime pas ?
  • Non, non rien de grave ma chérie, rassure-toi, bon rien de drôle non plus, c’est pas moi. C’est la tante, bon ben c’est fait, elle est décédée au déjeuner !
  • Ah ok, bon ben ça a fait vite depuis le temps que ça traînait…Et Tonton, ton frère pas trop galère pour rentrer du Portugal ?
  • Non en fait il rentre pas, je crois pas. Il a des amis là-bas, tu comprends c’est pour çà…
  • Merde alors, je le crois pas mais qui va gérer le cadavre putain ?
  • Parle-pas comme ça de la sœur de ta grand-mère, t’es impossible. T’inquiète pas je m’occupe de tout, y’a rien à faire faut bien le faire !
  • Merde Pa avec ton cancer, il pouvait pas abréger ses vacances ton frère. Tu vas tout te fader pendant qu’il se dore le faux cul tranquille, mais je vais le lui péter moi, j’te jure
  • Calme toi, sérieusement j’ai pas besoin de çà ma fille, tu sais c’est la vie.
  • Non pas là c’est pas la vie, c’est la mort et j’espère pour lui que sa peine sera doublée au moment du jugement dernier : remord dans sa face. Je te jure, il l’emportera pas au paradis ou dans un train d’enfer, crois-moi.

J’avais partagé 40 ans de ma vie avec la sœur de mamie, bien sûr on se voyait pas souvent, à vrai dire d’abord de moins en moins, puis à vrai dire plus du tout. Faut bien reconnaître qu’il est difficile d’échanger avec une personne, dont la plus grande ambition, c’est de pisser pile poil dans le plat-bassin, plat pays qui est le mien et dont l’unique projet de la journée, c’est de ne pas louper le souper. Ben ouais, il arrive un moment où chaque repas, c’est du temps de gagné, ou du temps perdu, quand ça dure trop longtemps, à la fin de la vie on sait plus.

Mon père et son frère avaient toujours vécu avec leur tante, vieille fille, elle n’avait pas quitté sa maison natale. Sa sœur jumelle vivait, dans la maison d’à côté, avec mari et enfants en l’occurrence mes père et oncle, alors la bonne d’âme l’invitait au déjeuner le dimanche, après la messe. La pauv’ femme si seule, la charité bien ordonnée commence en famille, tu penses !

Bref plus de 70 ans que cette femme, ni meilleure ni moins pire qu’une autre, avait été pour eux un repère. Mon oncle était empreint de nostalgie, au point qu’il avait même investi dans la pierre de son village d’enfance, le trou du cul de la France. Que voulez-vous un homme attaché au passé, attaché aux siens.
La tante elle a crevé ? Seule comme un chien, que veux-tu que j’y fasse ?
Triste fin du célibataire, peu de volontaires pour conduire la dépouille au cimetière.

« Croyez-moi on se verra ailleurs qu’à la messe, ailleurs qu’au cimetière, mais vous en faites pas on se reverra et ce sera devant M’sieur l’notaire. J’entends vos lèvres remuer, vous souriez ! Un peu de respect c’est tout de même la sœur de ma mère qu’aujourd’hui on enterre ».

Combien de moments passés ensemble, autour de la table, ou au cul d’une vache à l’étable ?

Combien de discussions sur la religion, « nom de dieu si tu existes répond ! » ?

Combien de cuillerées de soupe aspirées dans un même souffle ? « Attention, elle est chaude ! »

Combien de langues à la sauce piquante englouties…et les madeleines et oui les madeleines aussi, trempées dans le café pour le goûter à la Noël ? C’était une belle vie, vue du ciel.

Combien de gigots dégustés à pâques ?

Combien d’instants de répit volés, pour échapper à la maison d’à côté, où le Dimanche on aimer faire l’inventaire de ce que les aut’ gens savent pas faire ? « Sont pas comme nous ! »

Combien de pastis gobés cul sec dans les verres duralex ? « A ta santé ma tante, longue vie à notre hôte qui nous enchante ! ».

Alors même si suis pas mieux qu’eux, même si au fond suis sans doute pire. Et même si sincèrement suis pas malheureuse que tu es quittais la maison des vieux,  pour rejoindre ton seigneur dieu, car le monde des vivants ça faisait longtemps que tu l’habitais plus vraiment. Et bien malgré tout ça, au soir de ton départ, je suis triste qu’on ne t’ait pas évoqué un peu tendrement, avant la question « qui va s’occuper du cadavre ? ».

Mais je fais partie de cette civilisation, où on ne pleure plus les morts, surtout pas les vieux, car sinon comment surmonter la prochaine, celle plus injuste, celle d’un plus jeune. Comment survivre alors à la mort de l’ami, de l’enfant, du collègue fauché en pleine fleur de l’âge, si on se répand sur celle des vieux à bout de vie ?

Moi tantine je t’aimais bien, tu avais choisi un autre chemin et tu pars comme tu l’as parcouru … seule.

Auprès de Lui je t’espère, toi qui lui as dédié ta vie, à son tour Il peut bien consacrer ta mort…

Que ton âme soit en paix, ma tantine et concernant ton corps t’en fait pas, quand d’autres se déchargent, ton Giorgio lui demeure et s’en charge, fossoyeur de la famille, désigné d’office, le petit soldat de la mort assure toujours l’office.

Fais Marie, de ton ciel, une prière pour lui, qu’il reste ange sur terre !

Vivons doucement mais mourons vite…

Sans enfants, ni neveux à nos côtés, la fausse commune sera notre véritable originalité…

Luzià, à l’envers, à l’endroit

Luzià enfin te voilà, Luzià que la lumière soit !

Après une nuit froide longue de 3 années, Luzià naissait, l’aube revenait. Les parents renaissants rayonnaient. L’enfant soleil éclipsait les ténèbres, Luzià, la lumière toujours les éclairerait. Le coucher du soleil ne serait plus redouté, l’amour resplendirait à jamais.

Luzià brille de mille éclats, sa voix, sa joie, son rire, ses yeux. Sa lumière peu à peu les éloigne du ravin et de la folie aussi. Par sa présence illuminée, le chemin soudain se fait moins escarpé, elle est leur vie sublimée. En grandissant, ses parents lui expriment leur gratitude souvent. Luzià elle aime pas ça être remerciée, elle supporte pas ça d’être sous la lumière, même que ça la met en colère. La lumière incarnée est discrète, elle ne souhaite pas briller, seulement les réchauffer si elle le peut.

« Luzià, Luzià notre diamant salutaire, reste auprès de nous, exauce notre prière ! ». Au-dessus de son berceau, la famille mutilée murmurait déjà ces mots. Avec le temps, insidieusement, ces joyaux montés en collier formaient des griffes autour de son cou, une existence prise en étau étouffe doucement, jusqu’à ne plus respirer du tout. Luzià, les voleurs de temps, les pilleurs de vie sont de ton sang, les salops c’est nous absolument.

Déjà engagée, l’éternelle fiancée ne peut se marier. D’aimer sa famille toute la vie, de demeurer à ses côtés elle l’a promis, juré craché, en silence, en présence. Luzià n’a pas d’enfants, elle n’a pas le temps, elle doit s’occuper de ses petits : la fratrie, les amis et puis les parents aussi. Enfin c’est plus vraiment comme avant, y’a plus maman maintenant. Pour autant elle n’a pas plus de temps qu’avant. La vie ne supporte pas le vide, alors un autre corps malade, une autre âme tourmentée, tant d’existences à soulager. Luzià veut faire le bien, c’est son devoir, son destin. Toujours aux aguets, elle veille à ce que les siens ne manquent de rien. Chacun son tour et au suivant !

« Je t’en prie ne pars pas, je t’en supplie reste, tu me fais du bien tu vois ? J’ai tant besoin de toi, personne ne m’aime comme toi ». Les indigents de l’amour crèvent de faim en son absence, elle le sait, alors les rares fois où elle doit s’éloigner, elle prend grand soin de laisser aux pieds des affamés, son souffle, son cœur, sa joie, son corps et bien plus encore. Quand c’est pas assez, elle offre aux redoutables insatiables son être tout entier et je l’entends à chaque fois penser tout bas : « bon débarras ». Luzià elle est comme ça, sa propre vie souvent salie ne l’intéresse pas, plus maintenant en tous cas !

Luzià est magicienne, à peine souffle-t-elle sur les cendres, que le feu séduit rougit, puis vite il s’enflamme. La caresse de la lumière ranime les cœurs les plus austères ! Luzià, prends garde à toi, le feu attisé par l’essence de ton être finira un sombre jour par t’embraser peut-être.

Luzià elle s’ouvre à tous les damnés de l’amour, tous les crevards s’engouffrent, affamés ils se nourrissent de sa substance, de son espoir et s’emparent de son existence. Les ogres, se servent et se resservent encore, jusqu’à épuisement. Une fois repus, les carnassiers abandonnent le gibier « ensangloté », blessé à mort le cœur de la guerrière palpite encore. La lumière vacille mais ne s’éteint pas malgré le souffle de leur haleine fétide, la flamme trépide puis se ravive. Ne jamais cesser de briller, tous les autres encore éclairer .

« Je t’aime, tu me fais du bien. Ne pars jamais, j’en mourrais ! J’ai besoin de toi, reste auprès de moi. Allez encore un moment, un seul instant. Viens contre moi, enfin pas si près ! Pas si souvent ! Enfin tout dépend ! Je te dirais où et quand ! Demain ? Demain je sais pas ! Profitons d’aujourd’hui… » susurrent les gueules pleines d’incisives. « Carpe diem » gueulent les poètes de la baise sans engagement. Si seulement leur cercle pouvait disparaître !

Les conquistadors l’adorent, la conquête de la lumière ça fait bander les ténébreux. A force d’entrer en Luzià, la lumière finira bien par rejaillir sur eux ! Alors ils la prennent consciencieusement, rageusement, à l’envers, à l’endroit, devant, derrière, debout, parterre, avec la langue, avec les ongles, avec les doigts. Luzià dit non, quand elle n’aime pas, « non pas comme ça ! ».

Mais ils refusent de comprendre : putain ! Tout le monde a quand même droit à sa part de lumière, pas de quoi en faire tout une affaire. Et puis c’est bien connu le non dans la bouche de la gentille fille, l’ingénue, c’est un oui faussement farouche, une coquetterie, une fanfreluche rien de plus.

Avec leurs langues impropres à communiquer, ils visitent son corps, fourragent ses pensées. Ils enfoncent bien profondément leurs pieux dans les bouches cousues. Luzià se tait, ne gémit même plus ! Lascive, permissive ? Luzià est tétanisée, son tortionnaire l’aime, il ne cesse de l’affirmer alors elle le laisse faire, le laisse l’achever, au fond elle doit sûrement le mériter. Luzià s’est laissé faire, elle le sait, elle n’essaie même pas de nous la faire à l’envers. Luzià peu à peu s’est abandonnée, la guerrière refuse de continuer de lutter, puisque l’amour c’est ça, elle lui préfère l’enfer, au moins dans ses draps il doit faire moins froid.

A l’endroit, à l’envers avec la langue, avec les doigts, avec la fourche, avec la pioche elle les a laissés l’égorger, mais elle se console, la lumière leur survivra. Libre, inaliénable, la lumière peut, doit être cultivée. La posséder ? On ne le pourra jamais ! Le loup bouffe le petit chaperon rouge, «  je t’aime tant, tu me fais tellement de bien, n’écoute pas ta mère-grand ! ». La panse du porc vautré dans son foutre menace d’éclater, écœuré finalement il abandonne la dépouille du chaperon rouge en lisière de forêt. Le « all inclusive » ça finit par donner la gerbe même aux sagouins déculottés.

Les matamores pathétiques mains et bouches ensanglantées se targuent de l’exploit : ils ont eu la peau du chaperon rouge. Pathétiques les chasseurs de lumière l’ignorent, mais après avoir dépecé la lumière, dévoré son cœur chaud et palpitant, désormais et à jamais, ils seront tenaillés par une faim insatiable et  leurs âmes grises erreront dans l’obscurité.

 

« Jamais on ne m’a aimé comme tu le fais, promets-moi de toujours rester à mes côtés, derrière oui, dans mon ombre aussi, mais tout près je t’en prie ! »

L’envers du décor du prince charmant Luzià, laisse ta voix intérieure te la décrire doucement. En s’appropriant ton corps par devers toi, à l’envers, à l’endroit, ils ont l’illusion de l’implosion de leur toute puissance en toi, de leur ascendance sur toi. A demi-inconsciente efforce-toi de t’élever, ainsi au-dessus de vos corps tu verras la violence de son étreinte, sa rage non feinte, elle te saute à la gueule maintenant. Abusée, désabusée, ton silence est un cri, lui ne réalise pas, il sourit : le plaisir te laisse sans voix, c’est ce qu’il croit.

La tête dans l’oreiller, tu l’entends siffloter, sous la douche il fait mousser sa virilité. Ta petite voix intérieure enfin surtout celle de ta sœur, te suggère de lui enfoncer un gode-michet, là où on sait et de lui mettre sa pâtée profond dedans, à ce cher Medor, bon chien chien, oust dehors !
« Luzià ma lumière je t’en supplie ne décline pas, Luzià ma guerrière auprès des loups ne demeure pas. Le feu sacré brûle en toi, autorise-toi à t’y réchauffer parfois et protège-toi de nous, ne nous laisse pas te consommer, te consumer. La lumière pénétrée demeure inviolable certes mais à manquer d’air le feu sacré peut étouffer et son dernier souffle partir en fumée.

Luzià je t’en prie aime encore et toujours mais ne t’abandonne plus, recueille-toi, adopte toi. Tiens- toi à l’écart des cœurs atrophiés, ces âmes perdues sans collier errent de foyer en foyer, incapables de s’attacher, ils jouissent de t’aliéner. SI aimer c’est se donner toute entière, à l’envers, à l’endroit, ce n’est pas je crois, s’abandonner tout à fait, mais c’est peut-être au contraire s’accueillir, se recueillir et en jouir. Aimer ce n’est sans doute pas s’oublier mais se souvenir de soi et ne pas laisser l’autre se servir mais à lui s’offrir toute entière, sans meurtrir ni son âme, ni sa chair.

Luzià berce ton cœur gentiment, laisse ton être naître à toi doucement et efforce toi de l’aimer absolument, pas moins, pas mieux que tu n’aimes les gens. Je t’en supplie prends soin de ta vie, offre toi un peu de ta lumière, éclaire ton chemin et sois en fière. Ne laisse pas ton destin prisonnier de nos cœurs, te vouloir tout à nous c’est t’aimer si peu ou si mal, et surtout c’est s’aimer nous avant tout et c’est méprisable ! Protège-toi d’eux, protège-toi de nous. Luzià promets-moi de ne jamais t’éloigner tout à fait j’en crèverais, mais garde tes distances de sécurité, fais une place à ton individualité, à ta personne cette beauté.

A tant vouloir nous faire du bien, tu finis par te faire mal, mais attention un don de toi sacrificiel nous éloignerait tous du soleil, alors oublie-nous un peu. Ta pureté n’est pas le sang sur tes draps blancs, mais celui qui irrigue ton cœur géant. Puisque femme de devoir toujours tu demeureras, essaie au moins de prendre soin de toi : tu dois faire ta vie, pas refaire la nôtre, tu dois construire ta famille, pas reconstruire la leur. Plus que « tu dois » « tu as le droit », le droit d’exister, car Luzià en vérité, la lumière fût, la lumière est et elle sera pour l’éternité.

 

La récidive sans rémission

Bang, bang !

– Alors Docteur dites-nous tout…

Bang, bang !

– Il s’agit donc d’une récidive.

– Euh finalement dites-nous seulement la moitié, tout, d’un coup, ça file la nausée.

Bang, bang !

– Désolé mais c’est une récidive tout à fait !

– M’sieur y’a à l’évidence une erreur, sans doute par inadvertance vous vous êtes trompé de patient, je vous assure c’est pas le bon client pour une récidive ! Il y a mal donne sur la personne, par définition une récidive implique d’abord une rémission, non ? Or demandez donc à ma sœur, nul répit au compteur !
C’est sûr c’est pas le bon fichier. Regardez-mieux s’il vous plaît, nous c’est le dossier du guerrier, celui qui en a bavé, celui qui a toujours surmonté…
Vous bilez pas docteur, ça arrive à tout le monde de se méprendre, la faute n’est pas fatale, on va pas faire un scandale. Restons-en là pour le moment, allez hop on y va, allez bon vent. Au fait, c’est par où la sortie, l’issue de secours ?

Le Doc nous fait signe de nous rassoir, son sourire se fige, ses sourcils se rejoignent, hérissés ils se lamentent : « encore une bande de pseudos durs à cuire, infoutus d’avaler la vérité crue ».

Bang, bang !

– Il n’y a pas d’erreur malheureusement, je vous le redis calmement Mademoiselle, c’est une récidive du cancer. Est-ce plus clair désormais ? Maintenant pouvons-nous passer aux effets secondaires, s’il vous plaît ?

Bang, bang !

– Oui je reconnais volontiers c’est impressionnant, mais rien n’oblige le patient au carton plein naturellement.

Bang, bang !

– Bon nous reste plus qu’à vous remercier Docteur ! Ah bon nous nous revoyons d’ici peu de temps ! Alors à bientôt Docteur.

Nous ressortons groggys. D’autres patients patientent dans la salle d’attente. Au suivant ! Récidivistes ou primo délinquants, ils vont prendre combien eux ? 20, 10, 5 ans, non tout de même pas 5 ans, c’est dément, un truc à plus avoir confiance en la justice de son pays !
Et pour nous combien, Monsieur le Procureur ? Combien c’est pour la peine maximale ? La perpétuité ? Allez siou plaît, c’est quand même pas trop demandé une vie, pour sauver l’amour, notre peau de chagrin !

Bang, bang !

La sentence tombe à demi : il manque des éléments au dossier, nous serons jugés en seconde instance, dans 3-4 mois. D’ici là ? Nous sommes en liberté conditionnelle.
Malgré le ciel tombé sur nos têtes,  nous trouvons plus que la force, l’envie de rire. Le guerrier, l’armure fendue se redresse, sa voix fend l’air : « et si on se tirait au bord de la mer, j’ai une envie furieuse de bouffer du crabe !!! ».

Des décennies à se marrer ensemble, à rire de tout et surtout de la vie, bête à pleurer.
Des décennies d’humour à force d’amour c’est jamais assez, alors nous allons faire comme toujours : lutter et lutter encore, pour s’en payer une nouvelle tranche de bonheur. Bien sûr, il va y avoir des pleurs et des doutes mais surtout il va y avoir nos pas parallèles dévorant la route.
Alors bon dieu oui tu vas la becqueter cette satanée pilule, chaque jour avec toi on va l’avaler, on va se la faire à l’endroit et surtout pas à l’envers.
On va la baiser la mort et sucer l’amertume, et moi je vais vous dire à ce tarif, je fais la passe gratis !

Puisque la vie est un élixir qui nous condamne tous à mort, buvons notre sursis jusqu’à la lie !

Bang, bang ! You don’t shoot us down !