Classée sans suite

Maudite nouvelle, la tristesse est revenue !

Merde ! Et c’était quand ?

Il y a quelques jours, quelques semaines, je ne sais plus.

C’était Où ?

Mon âme est tombée dessus par hasard, au cours d’une ballade dans ses profondeurs. C’était le matin, le temps était mauvais, sans doute le passé, les vagues étaient déchaînées. Soudain une lame de fond inouïe a enseveli mon âme. Platch, les grandes marées, la tristesse a déferlé et emporté tout sur son passage, amour, amitié, joli paysage, tous noyés sous l’écume de la rage. Et maintenant, la vampire me suce les veines, enfle, aspire mon sang. La tristesse gavée éclate en moi, je lutte, l’envie de m’arracher la peau m’obsède. Je respire avec mon cœur, vaillant, résiliant, il bat encore ! Mais plus comme avant…

Sais pas pourquoi je vous raconte ça ? Je connais la bête et elle ne s’en laisse pas facilement conter. Naïvement, je continue à espérer un jour la comprendre. A force d’expliquer la peine, peut-être je parviendrai-je à la dompter. Il y a bien longtemps que je ne la ménage pas et pourtant rien y fait, elle demeure insaisissable, pas de clef pour la peine, la porte du bonheur toujours close. La chienne, c’est bien elle qui me tient en laisse, en liberté surveillée impossible de lui échapper.

Rarement, quelques fois, régulièrement, trop souvent, la tristesse m’envahit, profondément incrustée, elle se pétrifie en moi, je ne la fuis plus, je la suis. Au commencement, je me souviens elle était quasi imperceptible, une sensation fugace. L’ombre au tableau, infime, minuscule à peine décelable à l’œil nu, alors il me suffisait d’orienter la lumière autrement et l’affaire était pliée, oubliée la tâche, immaculée la vie. Tapi dans la croûte, le démon de midi crache son feu aujourd’hui, l’ombre se fait tableau.

Un premier diagnostic est posé, il s’agirait du syndrome de la « mi-vie », très fréquent, sans être mortel il affecte le confort de vie quotidien. A la moitié du parcours l’existence, quelle farce, nous joue des tours. Ainsi, au milieu du carrefour, autrement dit à « mi-vie », certains développent une pathologie : la prise de conscience d’une existence vécue à moitié.

Trop vieille pour la colère, je ne brûle plus de ce bois-là et pire encore je ne m’enflamme plus du tout, je me consume. Les jours filent un mauvais coton, qui me laisse transie de froid. La colère me manque, mon guide, le métronome de mes ardeurs, je lui dois beaucoup et surtout mes voyages au-delà de la peur. Pour assouvir cette insatiable, pour la rendre fière, l’ascenseur définitivement en panne, j’ai gravi l’échelle, marche après marche, laborieusement, besogneusement. Malheureusement les poings serrés, il est impossible de s’envoler, impossible de se brûler les ailes, désespérément trop loin du soleil. Grâce à la colère j’essuyais mes dettes d’infortune d’un revers de la main et plus fort encore, au casino il m’arrivait de gagner gros, une fellation aux dés pipés et le tour était joué : niquée la banque, niqué le destin.

Ce matin la colère a foutu le camp, embarquant avec elle mes 20 ans, sans partenaire je ne désire plus, ne rêve plus à rien, ou presque. En réalité, je dois avouer, j’aurais bien un dernier souhait à exaucer, oh trois fois rien : j’aimerais bien pour la fin, incarner le macchabée d’un meurtre non élucidé. J’aime bien l’idée de tirer ma révérence, de me faire la belle, laide et irrévérencieuse, sur fond d’intrigue crapuleuse. Quoi de plus abouti qu’une affaire classée sans suite ? Je vois d’ici les gros titres du canard local déchaîné, « l’écrivain inconnu incapable de notoriété dans la vie même, nourrit aujourd’hui la chronique et s’offre une renommée post-mortem ».

Le matin touche à sa fin, te voilà enfin, rai de lumière à travers les persiennes de mon humeur, tu t’allonges tout contre moi, souffle un baiser sur mon cœur froid. Je me force à sourire, la grande douleur sans doute la pire, serait de te voir souffrir. Je respire dans ton souffle, la vague passe, la lame de fond se brise à notre horizon. La vermine peut continuer à grouiller, la peur à se chier dessus. « Rien de grave, avec le temps tout finit bien », me dis-tu.

A mi-chemin, tu redoutes la fin des premières fois et la naissance des dernières. Le premier baiser, le premier émoi. Le dernier train, le dernier amour…

Avec la fuite du temps vient la fin des temps, futur et passé.
Alors oui ! Tu es mon dernier amour pour toujours à présent.
Alors oui ! Tu es mon premier Amour au goût d’éternité,
quand tout lasse, tout passe, le premier à demeurer.

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