Rocky, gagner sa vie quitte à la perdre.

Acte 1 : Rocky, avant l’entrée en scène,

Il sautille devant le miroir de la salle de bain et impulse un rythme de plus en plus rapide à la corde à sauter imaginaire. Pour se donner de l’ardeur, il compte à haute voix : « 1,2, 3 , 4, allez plus vite, allez fais pas ta feignasse, t’as vu le molosse en face ! 1, 2, 3, 4 ».

Rocky assène des grands coups saccadés dans l’air, la victoire par KO, c’est tout ce qu’il espère. La scène pourrait sembler grotesque : Rocky se démenant contre un adversaire imaginaire, en slip et maillot de corps, ventre débordant allégrement. Mais non, Rocky il est touchant. Son combat n’est ni absurde, ni drôlesque, l’ennemi est bien réel : ombre maléfique, son égo schizophrénique.

« Qu’est-ce tu fous, tu baises l’air, pervers masturbateur ! Bouge ton triple derche de gros lard. Tu crois que tu vas impressionner qui ? T’es plus rien, tu ressembles plus à rien. T’as rien dans le slip. Oh désolé au temps pour moi, j’avais pas vu, t’as bien un truc dans le slibard : une chiasse énorme collée au cul, gros dégueulasse, tu flippes tellement que tu te chies dessus. Tu sens la sueur, tu sens la merde, tu pues la peur, tu pues l’échec, mec tu schnouffes le loser ! Tes couilles sont vides, avant t’étais en colère, la société tu voulais t’la faire, maintenant y’a que l’idée de l’intégrer qui parvient à te faire bander léger, une demie-molle en somme ».

« Ta gueule », hurle Rocky assis sur la cuvette des WC. Notre bonhomme se lève tel un gladiateur, il va rien lâcher. Le combat aujourd’hui, c’est un rendez-vous important. Bien sûr, c’est pas celui de sa vie, celui-ci, il l’a raté, y’a bien des années. Le jour de sa venue au monde, il a fait la connerie d’arriver sans bruit, il a pas poussé le moindre cri. Alors, la sage-femme paniquée l’a pincé fort, elle avait cru, à tort, qu’il mourrait dans ses bras.

Honnêtement, il croit vraiment que çà s’est joué là. Vraiment, faut pas entrer dans la vie, sur la pointe des pieds, sinon les autres, les assoiffés, les affamés, y vont te piétiner, t’enterrer vivant.
Alors oui aujourd’hui, Rocky, qui a presque tout perdu, est bien décidé à tout donner, en plus il a pas vraiment le choix, il a même plus de quoi payer le prochain loyer. Alors non, il va pas se dégonfler, il va y aller au rendez-vous avec sa survie

Crochet du droit, uppercut, crochet du gauche «prends-ça dans ta face, j’sais bien qu’elle reviendra pas Adrienne, son Rocky sur le retour, ça fait belle lurette qu’elle en a fait le tour. C’est vrai que son ex- manque pas d’humour, ni d’audace, mais pour Adrienne, il manque cruellement de classe, depuis qu’il manque de grosses caillasses ». Rocky sautille, assène une pluie de coups à cette société obscène, incapable de nourrir tous ses enfants, aurait-elle dû avorter, plutôt que de les abandonner.

Rocky souffle fort, souffle plus fort à chaque coup, il a perdu de sa superbe et dire qu’avant, il ne manquait pas d’air, faut dire ça fait plus de 30 ans qu’il n’a plus 20 ans,

A l’époque le coq n’avait pas peur n’avait pas peur de l’adversité, il lui rentrait dans les plumes avec panache. Loin de se la raconter, il pensait avoir sa place, son cœur battant dans la société. Intelligent, travailleur, et en plus honnête. « Fiston pas de doute, tu vas faire belle route ».

Puis les années passant, il était moins vif, moins incisif, plus lent, plus hésitant, trop vieux, trop scrupuleux, les jeunes loups arrogants sur lui avaient commencé à se faire les dents. Le vieux coq se mettait sur ses ergots, ridicule, face à la jeunesse aboyant « Papy, faut passer le flambeau, tu vas te péter le dos, aux suivants, t’as fait ton temps grand-père ».

Alors, il avait fini par être évincé du ring, « les caïmans », carrément bienveillants, l’avaient aidé à se ménager, à raccrocher les gants « tant qu’il est encore temps, profite qu’il te reste encore les dents de devant ». Doucement, ils l’avaient conduit vers la sortie. Mais, à l’aube de ses 50 ans, les traites de la jolie maison Phoenix, le fisc et puis aussi son fils l’avaient obligé à remonter sur le ring.
Son petit dernier, son préféré, n’avait toujours pas de situation, seulement une poignée d’araignées au plafond. Rocky s’était rendu à l’évidence, y’avait ni seconde chance, ni bonne étoile, ou elles lui avaient filé entre les doigts. La félicité, il se félicitait d’y avoir jamais cru, au moins il était pas déçu.

Direct du droit, direct du gauche, le voilà bien de retour au combat, les gants accrochés à un vieux clou rouillé l’attendaient, le combat ne finit jamais. Il souffla, la poussière, sur les gants, tourbillonna un instant, il se frotta les yeux. Rocky reprenait du service, pour lui mais surtout pour son fils. Il se demandait inquiet comment son garçon sans lui s’en tirerait, dans ce monde de la triche, où, enfonce-toi-çà bien dans le crâne, que tu marches ou que tu crèves, « on s’en contre-fiche » !

Advertisements

L’Amour sans bruit,

Enfin, elle sort triomphale de la cabine d’essayage, après s’être débattue avec ce satané jean taille trop basse, dans lequel elle a dû se contorsionner pour ne pas laisser son gentil bidon se faire la malle, au-dessus du bouton pression.

Rouge et suante aussi, elle claironne un « tin tin tin », en ouvrant le rideau, dans le genre attention les yeux me voici. Sandrine, elle est comme ça, il faut toujours qu’elle en fasse des tonnes. Avec gourmandise, elle saupoudre la vie de bêtises, les moments ordinaires de sucre glace, faut que ça brille, sinon la vie, elle s’efface, plus vite que le reflet d’un visage dans une glace.

Et en matière de vêtements, Sandrine se régale : grâce à ses formes généreuses, la surprise est toujours de taille.

A peine, entrevoit-on son gros orteil, et déjà une voix d’enthousiasme résonne : « oh la la, guapa, guapa, qu’est-ce que tu es mimie ma chérie, tu es à croquer ».
Sandrine ne fait jamais de shopping avec qui que ce soit d’autre, car ses yeux là la subliment, on les appelle les yeux de l’amour. Sa complice de toujours n’a pas son pareil pour s’émerveiller, à chaque lever de rideau. C’est comme un remake de pretty woman, bon qui tire plus sur le fatty que sur le jolie, mais réellement, c’est la même intention, sans l’enjeu de la baise en fin de journée, de quoi être sacrément soulagée.

Grimaçant, les cheveux en bataille Sandrine se démène pour remonter son falzar, elle tire violemment sur les rebords du pantalon.
« Nen sérieux ça le fait pas, regarde ce gros fion, les coutures vont lâcher, je peux même pas toucher mes pieds pour refaire mes lacets ! »

« Mais n’importe quoi, mais pas du tout d’accord. Tu as de jolies fesses, rebondies comme deux jolis abricots. Dis-moi qui pourrait résister à mordre dedans, à pleines dents », rétorqua la femme, la tête penchée sur le côté, comme elle fait à chaque fois qu’elle s’attendrit.

« Par contre, mon ventre ! » soupire Sandrine tout en remontant une nouvelle fois le jean en tirant violemment sur les passants « regarde, c’est totalement dément, il refuse catégoriquement de rester en arrière-plan, il déborde au-dessus de la fermeture. On dirait vraiment une brioche en cours de cuisson, dans un moule trop petit, ça dégueule de partout, c’est dégoûtant et puis ça cuit pas du tout ! »

« Mais arrête tes bêtises, c’est insensé, ton ventre est très joli, pourquoi le cacher, il a le droit de vouloir danser. Vous êtes ravissants tous les deux, je connais plus d’une actrice de Bollywood qui tuerait pour être si bien profilée, naturellement en plus ! ».

Sandrine avant de retourner dans la cabine, s’attache à initier une danse du ventilateur endiablée, laquelle consiste à laisser libre cours aux chairs mouvantes de son corps, autant dire que ça fait du monde. Elle sait l’effet que cela produira, alors le regard plein de malice, elle attend.

Dans un éclat de rire, sa camarade s’écrie « Tu es sexy au diable, hermanita, qu’est-ce que tu es drôle ! »

Après avoir cogné plusieurs fois coudes, poignées, genoux, Sandrine se rappelle pourquoi elle déteste le shopping, l’éléphant dans la boutique de porcelaines parvient enfin à se débarrasser du pantalon, véritable objet de torture. Elle sourit encore de son effet, le jean gît en boule à ses pieds.
Depuis la perte de ses dents de lait, la plus tout à fait jeune femme est en quête de l’Amour Absolu : « le vrai ». A 40 ans, si elle perd à nouveau ses dents (« de viande » ?), en revanche, elle ne cherche plus l’Amour Absolu. Elle sait désormais disposer du Trésor : l’Amour à dire vrai a toujours été à ses côtés, depuis sa naissance, il loge à plusieurs endroits et notamment dans le cœur de sa sœur, lequel lui est, en plus, en bonne partie réservé.

Sa sœur est le ciel de sa vie, en un sourire, elle allège son cœur souvent trop lourd et son esprit trop gris.
Inutile de partir pour découvrir l’Amour, le vrai celui qui perdure bien après la mort, celui qui vous réchauffe le jour et la nuit aussi. Oui, la nuit aussi, à ce moment précis, où débarrassés des artifices, ces politesses, nous sommes à poil, nus dans notre vérité

– La morve au nez d’avoir trop pleuré
– les vergetures comme des scarifications sur un corps pourtant infécond,
– l’haleine pestilentielle, boire et vomir le chagrin,
– les doigts dans la bouche au-dessus de la cuvette des wc, gerber à trop se remplir du vide de la consommation,
– les trous dans la bouche quand elle sourit à pleines dents, des années de soin n’y peuvent rien, un sans dent né et meurt sans dent, sale affaire de sang,
– le cheveu gras, le tee-shirt maculé de chocolat, il ait des matins où même se laver, elle y arrive pas,
– acnéique, euphorique, famélique, boulimique, hystérique,
– heureuse, amoureuse, douloureuse, peu importe il lui suffit de lever les yeux, sa sœur est là, aimante dans tous ses états, elle lui tend son cœur et ses bras, tout le temps.

« Viens, approche toi Hermanita, ma jolie, mon tout petit. Viens-ici au creux de mon cou, au creux de mes bras. Sois-comme tu es, laisse-toi aller, sans faux-semblant, ni simagrée.
Vis, pleure, ris, bénis, maudis, fais comme tu voudras, mais rassérène-toi, love-toi tout contre moi. Ma sœur magnifique, lunatique, fantastique, à la folie cosmique, repose-toi sur moi.
Tout ira bien tu verras, tranquillise-toi, tout s’arrangera et puis si c’est pas vrai, si c’est des mensonges, on prendra ce qu’il faudra pour pas s’réveiller, pour pas savoir la vérité vraie et garder intact le songe de deux sœurs… Deux battements, un cœur.

Prendre son shoot de différence, pendant les vacances, de préférence

En ce jour de départ en vacances, mes pensées vont vers les idoles de la différence, enfin un mois par an, pendant les vacances exactement.
La foule magnanime est unanime devant Mme la résilience,
Elle se prosterne devant elle, en une belle révérence.

La foule, suspecte, respecte le mec, qui souffre et demeure debout malgré tout,
pourtant chaque jour est un tel combat, qu’il finira par mourir de vivre, voilà.

La foule s’arrache les livres témoignages, du héros ordinaire revenu de l’enfer, d’une vie de douleurs ordinaires. Le type a réussi sa vie, malgré la nausée du petit déjeuner au souper, malgré l’insomnie de jour comme de nuit.

La foule s’émeut de l’artiste qui remet en place le politique « vous et toute vot’clic vous ne respectez aucune loi, si ce n’est celle du fric. Vous méprisez les sangs dents, ces chiens-là aboient mais ne mordent pas, comme c’est tordant ».

La foule dans son quotidien, au travail prône la démocratie « un homme, une voix » mais le premier détracteur qui a le malheur d’ouvrir sa gueule, pour délivrer le fonds de sa pensée, se fait rembarrer, le fou avait imaginé y être autorisé. L’assemblée fait les gros yeux : « si chacun commence à exprimer ce qu’il pense, c’est la décadence assurée de la société ». La dictature du nombre finira par avoir la peau du subversif expansif. « Quelqu’un souhaite-t-il faire une expression ? ». Il baissera les yeux, comme d’autres baissent leur pantalon. Jadis intègre, aujourd’hui intégré à la société, au moins son banquier lui fiche la paix désormais : plus d’impayé de loyer.

« Un homme, un silence ». Pour l’idéal consensus, le plus odieux des phallocrates, d’un geste prompt ôte sa cravate, et magnifique acrobate suce gratis à la chaîne, pourvu qu’il s’agisse d’un bureaucrate influent évidement. Chienne de vie qui nous aliène, sur le trottoir, sur le bureau, dans l’escalier du réfectoire, faire la pute, c’est toujours de survie et de désespoir, dont il s’agit.

Le lendemain, un mail du DG invite les salariés à un petit déjeuner avec croissants et café à volonté.
« Au regard des derniers résultats de Mr Flutiôt, j’ai la joie de vous annoncer sa nomination à la direction, il sera en quelque sorte mon bras droit, mon alter égo ».
Quand le cochon transpirant ne pourra plus ouvrir la bouche en grand, la fièvre aphteuse quelle tannée pour les gorets, il pourra toujours, bien cordialement, le branler son PDG. Et si ça suffit pas à le faire hurler l’enfoiré, le suceur ambidextre, pourra toujours lui mettre un doigt dans le cul. Ben quoi, faites pas les effarouchés, au moins maintenant vous savez pourquoi les primes au mérite, celles versées en fin d’année, ça pue la merde et le rat crevé.

La foule est ouverte d’esprit, elle ne craint pas la différence, je dirais même qu’elle l’apprécie, d’ailleurs aussi souvent qu’elle le peut, elle choisit l’étranger pour ses vacances. Bien oui, dans le quartier CSP +, tout le monde se ressemble et s’assemble. C’est la mort dans l’âme, qu’ils ont renoncé à habiter « un quartier de la mixité ». «Pour les enfants c’est pas évident, l’école de la mixité c’est renoncer aux grandes écoles, celles qui ne prennent que sur dossier ».
Mais afin de ne pas déconnecter la future élite de la France des pauvres réalités des autres gens, les parents impliqués et conscients emmènent leur progéniture, l’été, en Afrique, en Asie aussi. Oui c’est bien aussi l’Asie, il y a encore beaucoup de pauvreté et on peut y parler l’anglais.
Alors, les enfants bien éduqués découvrent éberlués la Différence. Le premier choc passé, s’ils trouvent le courage de s’approcher le dernier jour davantage, c’est que la vision de l’avion du retour sur le tarmac les y engage.

C’est tout de même cher payé l’ouverture à la différence, quand on sait que des petits monstres gentils, il y en a aussi aux  4 coins de la France. Inutile de quitter le pays pour s’acoquiner avec l’Autre : adhérer à une asso de la cité et le tour est joué. Mais là, il ne s’agit plus d’une parenthèse mais d’un engagement dans le temps, côtoyer l’altérité, y être obligé, ne plus la choisir peut vite tourner au martyr.

L’ouverture à la différence, du mois de juillet au mois d’août, un billet d’avion il leur en coûte. On crame les chèques vacances, c’est pas cher payé la bonne conscience. De retour au bureau, les tolérants retournent allègrement à leurs penchants et refourguent à l’assistant, somme toute relativement différent, le sale boulot, pour la basse besogne, eux ils n’ont plus le temps.

Gare à la condescendance, faites gaffe de ne pas la lui faire à l’envers au secrétaire. Si vous voulez qu’il continue à taire vos petits secrets et sales combines, vous feriez mieux d’arrêter de vous foutre de sa trombine. A l’occasion, il pourrait faire quelques révélations et vous les enfoncer profond.

Ne laisser derrière que des cendres

Puisque les semences plantées en plein ventre pourrissent sitôt écloses,
puisque les rêves finissent ensevelies au cimetière des pensées écorchées,
puisque les passions se muent en mensonges auto-infligés au contact de la réalité,
puisque s’affirmer tel que l’on est et probablement détonner, plus personne n’ose,
alors décider de brûler la terre stérile, trancher, couper dans le vif d’une société où l’infécond, non stérile cependant, rime avec inutile, pauvres cons pédants,

Attendre le bon moment : l’ultime, celui de la déchéance des sentiments,
le cruel instant où l’on se retrouve impuissant à faire semblant, d’ignorer son absence de talent.

Mais auparavant prendre le temps de tout détruire méticuleusement,
déchirer les cœurs en lambeaux, scarifier les cerveaux aux couteaux,
briser les êtres vivants en morceaux, surtout les aimants, ces sombres idiots.

Assener les coups comme une pluie de rage, par les mots l’autre assassiner,
l’annihiler en ne l’autorisant pas à la riposte, foudroyé par la rengaine haineuse des phrases vénéneuses,
piétiner l’autre, son intégrité, bafouer ses droits, l’assommer de devoirs et d’obligations,
accabler l’être aimé, le rendre coupable de sa déraison,

L’être aimé, ce tout indicible, détruire en tous points sa chose, dénier son être en croyant le posséder, ni chose, ni bête.

N’être rien sans ce tout, objet, moyen et cause :
– D’abord objet, celui du désir, du feu de la passion, feu-follet des cimetières,
– Puis moyen, moyen de réalisation des rêves, jusqu’alors non-atteints, car jusqu’alors seule. Pour le médiocre, l’autre devient moyen de transformer l’impossible, possible, vecteur de notre réussite en fuite,
– Enfin cause, cause de la frustration, face à l’évidence : combler son vide intérieur n’est pas une tâche, que l’on peut confier à la sous-traitance.

De la sous-traitance, à la maltraitance, tes errements montrent bien ton incompétence à faire face. Nul ne viendra te sauver poupée, enfonce-toi bien çà dans ton crâne de garce.
Le monstre est à l’intérieur et c’est toi qui l’a créé, pauv’ demeurée. La solution est en toi : l’autodestruction est ta seule chance de répit, crois-moi !

Tout brûler, tout massacrer, rien ne doit demeurer, ne rien regretter, derrière-soi que des cendres,
plus personne à aimer, plus de bonne raison de n’pas se descendre,
se faire exploser le caisson et ne plus jamais avoir à attendre d’être, brûlée la cervelle et les désirs avec.

Alors accomplir son destin enfin, forte de ne plus avoir rien, ni personne à perdre, se tuer proprement, sans larmoiement,

Brûler la terre stérile, plonger dans les eaux sombres, des cendres encore, descendre toujours,

Ne plus aspirer à remonter, résilier la résilience, prière de ne pas renouveler le bail à déchéance,

Ouvrir la bouche bien grand, aspirer l’eau, asphyxier son corps et son cœur, suffoquer mais ne plus avoir peur, le pire s’arrête ici. Accueillir sereinement le salut du dernier combat,

Ne jamais plus se soumettre, envoyer valser les sbires de la destinée, l’esclave asservie se meurt et se libère d’une existence subie. Elle a fait le choix d’arrêter, d’exister pleinement pour une fois, et de jouir jusqu’à l’extase de sa toute puissance. Elle jouit de sa grande mort, en disposant de sa vie, la chienne a tant disposé d’elle, avant.

Pourquoi s’obliger à manger, quand on a plus faim, rassasiée, repue jusqu’à la nausée ?

Pourquoi ne pas inviter les affamés de l’existence, prendre place au banquet jusqu’à s’en péter la panse. Pourquoi les refouler aux frontières de l’opulence ? On connaît la musique, deux noires valent une blanche…

L’éthique qu’est-ce que c’est ? Et si cela commençait par vouloir aider les bons vivants à rester et les mauvais à se retirer, sans tambours, ni trompettes, sur la pointe des pieds peut-être, l’idée étant de ne surtout pas gâcher la fête !

 

Penser ses morts, panser sa vie

Penser ses morts, ça tue le temps,

J’aime penser à mes morts de temps en temps,

Je m’efforce de ne pas le faire trop souvent,

A trop penser à eux, j’en oublie les vivants,

Faudra-t-il les tuer tous pour en oublier aucun ?

Tous ces morts déjà à 43 ans, bientôt mes compagnons seront plus nombreux sous que sur terre,

Peut-être est-ce déjà le cas, mais je compte pas, je préfère pas, quand on aime, on compte pas,

De plus en plus régulièrement j’appelle leurs esprits, on en manque cruellement par ici,

Panser ses morts, bon dieu que ça passe le temps,

J’aime me souvenir de mes morts, nos pleurs, nos rires, nos conversations,

J’ai l’image, mais me manque le son, les voix se sont tuent,

Je continue bien sûr, je sais la voie sans issue bien sûr

mais je suis condamnée à l’emprunter, se retourner sur le passé révolu me tuerait,

Raviver la mémoire de mes défunts me rassure, pas de clap de fin, ils vivent encore dans mes pensées, ils vivent encore en moi à jamais changée depuis eux,

Tout meurt, tout finit mais rien n’est plus jamais comme avant et ça putain c’est rassurant, au point presque de calmer ma rage de dents, mon tumulte dedans permanent,

Les rappeler dans mon présent, leur parler c’est ma façon à moi de les honorer, mon cœur crevé autant que leurs corps, se bat pour leur survivre, et si l’eau de la vie se fait un peu moins vive sans eux, c’est tant mieux, elle n’en est que plus exquise,

Cynique comme tout bon vivant, j’aime à gueuler la phrase « des êtres irremplaçables y’en a plein les cimetières, ravale tes larmes le jour de la mise en bière »,
mais bon dieu peu importe qu’ils soient un ou qu’ils soient 100, l’être aimé enterré et notre monde se trouve à jamais dépeuplé. Arrachez-moi la langue, faites-moi taire, condamnez-moi à avaler la terre où ils sont ensevelis, mes morts, mes vers de poésie,

J’ai besoin de penser à eux, de les faire revenir à ma vie, à vrai dire je m’en veux de continuer sans eux, toujours faire comme si de rien n’était mais rien n’est plus à jamais. D’absence en résilience, « faut bien vivre, on n’a pas le choix », sur-jouer l’existence ou plutôt sous-jouer quand j’y pense, à tout supporter, nos cœurs glacés finiront bien par se briser, les tessons viendront saigner nos rêves d’enfant moribonds.

Penser aux morts mais pas trop, de toute façons ces peines-là se réparent pas, les morts c’est mortel, alors penser aux vivants, éloigner les revenants, qui ne reviendront pas, ne pas sombrer dans la folie, s’agripper à la vie.

Chaque jour rejaillir à la vie par choix, de manière délibérée, par amour de celui qui compte sur nous, lui qui demeure et persiste malgré tout, fort de nous savoir vivant, attendant nos retrouvailles, dimanche prochain certainement.
Aux morts, aux vivants, aux vivants morts, aux morts vivants, aux dimanche de retrouvaille, à la vie vaille que vaille,

L’espoir m’a larguée

Une sueur froide m’immobilise, mes jambes se dérobent, je m’agrippe au bras de mon amie. Je pose ma main droite sur mon cœur gauche, putain je sens rien : le calme plat…l’ennui ? La mort !

Mes doigts se précipitent sur ma carotide, les battements sont comme des murmures, presque imperceptibles…
J’suis en train de crever de mon vivant !

  • Putain Suzy ralentit, je me sens pas bien !
  • Mais t’es dingue de te mettre à beugler comme ça, tu m’as fait flipper sérieux, j’aurais pu nous envoyer dans le décor. Qu’est-ce qui t’arrive encore ?
  • Sympa la compassion, arrête la bagnole tout de suite, tu vois pas qu’j’ai les jetons, sens plus mes jambes, elles sont en coton. Sans déconner, je crois bien que je suis en train de caner.
  • Respire, calme-toi. Dis-moi ce que tu ressens exactement ?
  • Du vide, un grand vide, un trou dans le ventre, comme un précipice avec mon cœur au bord. Il bat plus, à la première palpitation c’est le saut du diable. Oh merde, je sens plus rien, il s’est arrêté pour de bon le con !
  • Mais tu délires, c’est pas possible. Tu ferais en arrêt cardiaque, tout en continuant de dégoiser, t’es malade c’est sûr ma pauv’ fille mais je t’assure c’est pas ton cœur qui déraille !
  • Tu comprends rien peau de chien. Je sais bien ce que c’est : c’est encore un sale coup de c’t’enfoiré d’espoir. Il  a foutu le camp le connard ! Ouais c’est évident maintenant : je sens bien que je sens plus rien, il s’est tiré c’est sûr ! Mais moi je préfère être cocue et mal accompagnée. Sans lui j’suis plus rien : plus de perspectives, plus de projets, le néant, immobile le vent de face…
  • Mais t’as pas pu le perdre comme ça, d’habitude il est toujours solidement attaché à ton cœur, cadenassé par ta colère.

Oui d’habitude ma colère l’étrangle, asphyxié impossible pour lui de se dérober… mais parfois les jours d’accalmie, suis moins concentrée et ma colère s’endort…
Tu sais le pire ? C’est pas la première fois qu’il m’échappe et figure-toi c’est toujours au même endroit. Tu sais là où il exulte, tu sais ce lieu magique : le climax de l’allégresse juste avant le bonheur, l’instant de liesse ! Et là, boum, abattu en plein vol le rêve s’écrase au sol, les jamais succèdent aux peut-être, Zbraaa fin de la fête.

  • Ok, ok, bon qu’est-ce qu’on fait ? On rebrousse chemin ? Tu veux ?
  • Pas la peine, tu le sais bien, aucun espoir de refaire l’histoire…Par contre, tu connais un bon bar dans ce cloaque ?

Qui va se fader le cadavre ?

  • Allo ma fille ?
  • Oui pa, j’t’écoute !
  • Ça va ?
  • Ben tu sais j’suis au boulot là, rien de bien glorieux quoi ! Mais t’as un souci Pa ? Tu as cette voix blanche que je n’aime pas ?
  • Non, non rien de grave ma chérie, rassure-toi, bon rien de drôle non plus, c’est pas moi. C’est la tante, bon ben c’est fait, elle est décédée au déjeuner !
  • Ah ok, bon ben ça a fait vite depuis le temps que ça traînait…Et Tonton, ton frère pas trop galère pour rentrer du Portugal ?
  • Non en fait il rentre pas, je crois pas. Il a des amis là-bas, tu comprends c’est pour çà…
  • Merde alors, je le crois pas mais qui va gérer le cadavre putain ?
  • Parle-pas comme ça de la sœur de ta grand-mère, t’es impossible. T’inquiète pas je m’occupe de tout, y’a rien à faire faut bien le faire !
  • Merde Pa avec ton cancer, il pouvait pas abréger ses vacances ton frère. Tu vas tout te fader pendant qu’il se dore le faux cul tranquille, mais je vais le lui péter moi, j’te jure
  • Calme toi, sérieusement j’ai pas besoin de çà ma fille, tu sais c’est la vie.
  • Non pas là c’est pas la vie, c’est la mort et j’espère pour lui que sa peine sera doublée au moment du jugement dernier : remord dans sa face. Je te jure, il l’emportera pas au paradis ou dans un train d’enfer, crois-moi.

J’avais partagé 40 ans de ma vie avec la sœur de mamie, bien sûr on se voyait pas souvent, à vrai dire d’abord de moins en moins, puis à vrai dire plus du tout. Faut bien reconnaître qu’il est difficile d’échanger avec une personne, dont la plus grande ambition, c’est de pisser pile poil dans le plat-bassin, plat pays qui est le mien et dont l’unique projet de la journée, c’est de ne pas louper le souper. Ben ouais, il arrive un moment où chaque repas, c’est du temps de gagné, ou du temps perdu, quand ça dure trop longtemps, à la fin de la vie on sait plus.

Mon père et son frère avaient toujours vécu avec leur tante, vieille fille, elle n’avait pas quitté sa maison natale. Sa sœur jumelle vivait, dans la maison d’à côté, avec mari et enfants en l’occurrence mes père et oncle, alors la bonne d’âme l’invitait au déjeuner le dimanche, après la messe. La pauv’ femme si seule, la charité bien ordonnée commence en famille, tu penses !

Bref plus de 70 ans que cette femme, ni meilleure ni moins pire qu’une autre, avait été pour eux un repère. Mon oncle était empreint de nostalgie, au point qu’il avait même investi dans la pierre de son village d’enfance, le trou du cul de la France. Que voulez-vous un homme attaché au passé, attaché aux siens.
La tante elle a crevé ? Seule comme un chien, que veux-tu que j’y fasse ?
Triste fin du célibataire, peu de volontaires pour conduire la dépouille au cimetière.

« Croyez-moi on se verra ailleurs qu’à la messe, ailleurs qu’au cimetière, mais vous en faites pas on se reverra et ce sera devant M’sieur l’notaire. J’entends vos lèvres remuer, vous souriez ! Un peu de respect c’est tout de même la sœur de ma mère qu’aujourd’hui on enterre ».

Combien de moments passés ensemble, autour de la table, ou au cul d’une vache à l’étable ?

Combien de discussions sur la religion, « nom de dieu si tu existes répond ! » ?

Combien de cuillerées de soupe aspirées dans un même souffle ? « Attention, elle est chaude ! »

Combien de langues à la sauce piquante englouties…et les madeleines et oui les madeleines aussi, trempées dans le café pour le goûter à la Noël ? C’était une belle vie, vue du ciel.

Combien de gigots dégustés à pâques ?

Combien d’instants de répit volés, pour échapper à la maison d’à côté, où le Dimanche on aimer faire l’inventaire de ce que les aut’ gens savent pas faire ? « Sont pas comme nous ! »

Combien de pastis gobés cul sec dans les verres duralex ? « A ta santé ma tante, longue vie à notre hôte qui nous enchante ! ».

Alors même si suis pas mieux qu’eux, même si au fond suis sans doute pire. Et même si sincèrement suis pas malheureuse que tu es quittais la maison des vieux,  pour rejoindre ton seigneur dieu, car le monde des vivants ça faisait longtemps que tu l’habitais plus vraiment. Et bien malgré tout ça, au soir de ton départ, je suis triste qu’on ne t’ait pas évoqué un peu tendrement, avant la question « qui va s’occuper du cadavre ? ».

Mais je fais partie de cette civilisation, où on ne pleure plus les morts, surtout pas les vieux, car sinon comment surmonter la prochaine, celle plus injuste, celle d’un plus jeune. Comment survivre alors à la mort de l’ami, de l’enfant, du collègue fauché en pleine fleur de l’âge, si on se répand sur celle des vieux à bout de vie ?

Moi tantine je t’aimais bien, tu avais choisi un autre chemin et tu pars comme tu l’as parcouru … seule.

Auprès de Lui je t’espère, toi qui lui as dédié ta vie, à son tour Il peut bien consacrer ta mort…

Que ton âme soit en paix, ma tantine et concernant ton corps t’en fait pas, quand d’autres se déchargent, ton Giorgio lui demeure et s’en charge, fossoyeur de la famille, désigné d’office, le petit soldat de la mort assure toujours l’office.

Fais Marie, de ton ciel, une prière pour lui, qu’il reste ange sur terre !

Vivons doucement mais mourons vite…

Sans enfants, ni neveux à nos côtés, la fausse commune sera notre véritable originalité…