Léon, joueur du côté des gagnants

Léon vient de fêter ses 70 ans, dont 57 à tailler des bavettes. Ben ouais, il est boucher Léon, et beau parleur, gouailleur, un titi parisien, normand jusqu’à ses 13 ans. Léon c’est le bon gars, sympa, fringant, les gens lui tapent sur l’épaule souvent.
Aussi, il est pupille de la nation Léon, il le dit à qui veut l’entendre, mais faut pas se méprendre c’est pas pour faire pitié, c’est pour dire comme ça en passant, car c’est un fait simplement. « Attention soyons précis, c’est pas pareil que pupille de l’état » précise-t-il, quand un zigue de rien se prend les pieds dans le plat. « papa il y est resté au Vietnam, putain de guerre ». Moi qui n’ai pas connu la guerre, je me mange la langue piquante pour pas lui dire «  t’en connais des bonnes de guerre toi ? ». ‘Morveuse, ferme-là tu vas pas reprendre le petit orphelin pour un putain de bon mot à la noix’.

Léon, il continue de bosser hiver comme été, il remplace les petits jeunes à la boutique durant les congés. Leurs petits à eux sont grands maintenant, alors avec Alice, ils partent plus l’été à l’île de Ré. Léon, d’après ce que je sais il a jamais cessé de taffer. Je me rappelle une conversation récente, où tous assis autour de la table de la famille confettis, je me suis risqué à lui poser la question « c’est vrai Léon que tu t’ennuierais, si t’arrêtais de bosser ? ». La vérité, c’est qu’il n’a pas de toutes les façons pas les moyens de s’arrêter. « Rô, sais pas, c’q’j’sais c’est que la question se pose pas, faut qu’il trime papa !!! Les enfants, je vais préparer le thé, j’en ai découvert un nouveau chez Mariage Frères, vous voulez goûter ? ». « Oui pa’ » s’empresse de répondre Benjamin en m’enfonçant son coude dans le bras. J’ai le goût des sujets qui fâchent. Alice, elle est livide. Elle dit d’une voix blanche « Il pourrait pas quitter la boucherie, il s’en rendrait malade, la boucherie c’est toute sa vie. C’est peut-être dur à comprendre pour toi qu’arrive pas à tenir un job, mais pour Léon c’est différent ».
C’est un sujet gênant le travail de Léon à 70 ans. Un cadre dirigeant, un chanteur, incapables de passer la main, ça s’entend mais un boucher, ça s’entend plus ! Y’a de quoi se poser des questions, non ? Son job au niveau pénibilité c’est bon c’est la timbale t’as tout tes points retraite, celle avant et même après la réforme, c’est la fête Léon tu peux raccrocher le gigot, laisser ton tablier sur le billot.

Le vrai souci, c’est la banque de France, Léon et Alice sont fichés S « Surendettés ». Alors, la banque qui ne perd jamais, comme au casino, a statué et a accepté d’étaler la dette de 40 000 euros. Cofidis, Cofinoga, Sofinco, les banques qui prêtent aux pauvres s’en sortent à bons comptes. Alice et Léon égrainent les jours, ils leur restent encore 2 ans et demi à tirer. Léon et Alice sont intelligents vraiment, mais ils vivent au pays des merveilles : « mon mari travaille dure, j’ai élevé mes 3 enfants, y’a pas de raison qu’on puisse pas en profiter. Pas plus, pas moins que Monsieur Oseille « mais Alice, il est juge ! » ; pas moins que Madame Tune « mais elle est Directrice Artistique » et pas plus non plus que Monsieur Ouzouf « mais il est rappeur Alice ! ». « Et alors, Léon il a pas arrêté de s’échiner comme un porc, il les a tous servis, ces nantis, à s’en briser les côtes. Moi je me suis sacrifiée pour mes moufflets, non vraiment je vois pas pourquoi nous autres on serait privé de l’île de Ré ».

« Oui mais Alice, les vacances c’est pas la priorité et Ouistreham, c’est pas si mal. L’île de Ré, l’île de Ré mais t’es marabouté ou quoi. Sincèrement, y’a pas d’autres priorités. Regarde-toi, t’as plu’ que 3 dents dans le râtelier. Sans parler de la machine à Laver qui sert de commode désormais, c’est pas une vie de ballotter le linge sale au Lavomatic sur le vélo, Léon finira par se casser la gueule, merde vous voyez pas que c’est pas sérieux les gars ! ».

« Non et non, pas question, nous ne sommes pas moins bien que les autres, c’est pas parce qu’on a pas eu de chance à la naissance, que c’est baisé jusqu’à la démence. De toute façon, je préfère vous le dire, moi si je prends pas l’air à l’ïle de Ré, si je me casse pas de cette merde d’HLM, je vais crever, tu comprends je vais canner, décéder, kaputt Alice. Ils veulent quoi, que ton rappeur, ta DA, que j’ crève ? ça les avancera à quoi dis-moi ? ». Alice est rouge, comme l’entrecôte du dimanche avec les frites. Second coup de coude de Benjamin, à chaque fois c’est la même rengaine quand nous déjeunons chez sa famille confettis, je finis criblée de bleus. « T’as toujours pas saisi ? » me souffle Benjamin dans l’oreille. La qualité de la viande, ça fait pas tout, faut pas se louper sur la cuisson et chez Léon et Alice on l’aime saignante, la barbaque.

Léon intervient histoire de détendre l’atmosphère : « allez les enfants, on se détend, on se voit pas souvent, c’est pas pour parler politique. Et puis de sexe, on peut pas entre parents et enfants hein, ça se fait pas. Dites voir ce midi mon onglet, vous l’avez trouvé comment ? ».
« Délicieux, Léon, délicieux vraiment. Y’a pas tu sais y faire ».
« Y’a pas de secret tu sais, l’onglet faut le laisser rassir, sinon c’est de l’élastique imbouffable. Et puis les enfants, vous en faites pas trop pour l’argent, j’ai trouvé la solution. Par contre, faites pas les cons dites rien à Alice, elle est pas trop forte en calcul. Après le boulot, je fais ma petite affaire : je joue « à l’estaminet » au coin de la rue. Je mise mini 50 balles sinon les gains c’est que dalle. Suis pas un gagne petit, je vous le dis. Mais attention, je fais pas n’importe quoi, je vous montrerai comment je procède quand vous aurez un peu de temps. Mais motus et bouche cousue, Alice elle comprend rien aux jeux, c’est subtil. Son problème, c’est qu’elle pige pas le truc. Tout le temps, elle se met du côté des perdants, systématique, c’est comme un pôle magnétique ! Alors tu parles, qu’elle a les foies. Et puis la pub mon grand, c’est pas des conneries « tous les gagnants ont tenté leurs chances ! ».
« Mais Pa, Léon franchement t’es sérieux là, tu crois quand même pas que les jeux vont te tirer d’affaires, à ce tarif rappelle Cofidis, ce sera plus radical ! ».
« Benjamin, t’es le portrait craché de ta mère, faut toujours que tu voies la bouteille à moitié vide ! Ouh la, on cause, on cause mais faut que je file, je reprends le boulot à 15 heures. Allez mes petits chats à bientôt, vous me faites coucou par la fenêtre jusqu’à ce que vous ne me voyiez plus ».

Benjamin et moi, nous nous dirigeons vers l’entrée  et agitons nos mains frénétiquement, comme des gamins. Léon sourit avant d’enjamber sa bicyclette. Il se dégage une poésie infinie de ce titi, inadapté à la société de consommation, sirène aux chants enjôleurs et maléfiques. Nos cœurs se tordent, en regardant Léon partir, son bonnet marine enfoncé jusqu’aux oreilles vêtu toujours pareil : la parka anti-transpirante, le jean trop large et à ses chevilles, des serre-pantalon réfléchissants jaune. Nous l’entendons à travers la fenêtre entrebâillée « vous devriez nous rejoindre de temps en temps à l’île de Ré ».
« Euh pa’, avec quelle blé, nous on a pas les moyens pour l’île de Ré ! ».
« T’en fais pas mon chat, à ma prochaine mise, le gain sera pour toi. Ma tête sur le billot, il est pas dit que mon fiston n’aura pas droit à l’île de Ré c’t’été ».

Nous ne pouvons-nous empêcher de sourire, je serre la main de Benjamin, il me serre les bouts des doigts.

Alice nous fusille du regard « il a repris le jeu c’est ça ? Non mais vraiment là il perd pieds, il déconne ton père. Rien à faire, il comprend pas, il se met toujours du côté des gagnants, à croire qu’il a pas vécu sa vie. Bon ben j’ai plus le choix, je vais devoir appeler ta sœur aînée, sinon l’île de Ré c’est foutu. Riche comme elle est, elle pourrait nous aider sans qu’on ait à lui demander. L’argent à elle ça lui coûte rien, mais elle est pas simple, non vraiment, faut toujours qu’elle en fasse toute une histoire, quand on lui en demande. Non mais moi si je vais pas à l’île de Ré, je vais crever c’est sûr. Bon avant de reprendre la route, vous reprendrez bien un peu de champagne avec les macarons Ladurée ? ».

Sainte Anne, veillez sur nous et surtout veillez sur Alice et Léon !

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