A l’heure du confinement, il est 20 heures.

D’abord il y eut l’annonce. Le Lundi serait désormais le jour d’avant, d’avant le confinement. Serait-t-il aussi le jour d’avant la liberté retrouvée ?
Au commencement, Christine, elle n’a pas franchement paniqué. Non pas que la solitude soit un art qu’elle cultive à plaisir, d’ailleurs elle n’a la main verte en rien et pour rien. Et pourtant, elle se sent et se sait paysanne 100%. Christine appartient à la catégorie, car tout est bien question de cases et de castes, des créatifs. Alors qu’il en soit ainsi, l’écriture serait sa planche de salut, avec du pain dessus. Elle serait l’échelle, pour gravir les échelons et distinguer l’horizon, au-dessus des murs le ciel toujours. Aux premiers matins elle amorçait la journée plutôt bien, avec plus de déconfiture sur les tartines, impossible d’oublier le vide autour.

L’écriture plus qu’une alliée, l’amie intime qui ne trahit jamais, si ce n’est les pensées, dont elle fleurit les pages de sa vie. Au bout de 4 semaines, des vagues de tristesse commençaient à déferler sur Christine. 4 semaines, pas tout à fait. 24 jours, déjà, seulement, 24 jours précisément que son amie lui avait faussé compagnie. Impossible de trouver refuge dans les mots. Les mots la fuyaient l’auteure inutile, ou est-ce Christine qui les semait inconsciemment. Elle ne parvenait à penser à rien, à rien d’autre qu’au virus, rien d’autre ne germait dans son esprit. Les pensées foisonnaient avec le printemps balbutiant, mais aucune ne la libérait de la réalité sidérante, mal odorante.
La fiction faisait pâle figure. Le monde avait-il définitivement changé, notre vie était-elle en train de muter ? La privation de liberté était-elle un moment suspendu dans le temps, avec un début et une fin, un passage, où était-ce notre destination, notre mode d’existence à présent ? A l’heure de la surinformation non éclairante, l’ignorance était planche de salut.

Ecrire, c’était inscrire en toutes lettres, l’être du cataclysme, sa réelle existence. Ecrire, c’était le faire exister doublement, le nourrir, l’aroser, le faire prospérer. Étions-nous à un tournant, où nos vies auraient définitivement mal tourné ? La relation humaine se révélait arme de destruction massive, la réalité virtuelle devenait l’unique fenêtre sur le monde, sur les gens, sur notre vie d’avant. L’autre, soi-même incarnait un danger mortel pour l’espèce humaine.
Rencontrer l’autre, le toucher devenait proscrit pour sauver sa vie et la sienne, une mort à grands ou petits feux, mais la mort partout…Les gestes barrières nous maintenaient, en vie, enfermées en nous -mêmes. Vivre sans lien nous aliénait, heureusement dans tous les cas nous ne prendrions pas perpet’. Tout finit bien, par finir à la fin.
Les gestes barrières, pour sauver sa peau, il ne fallait plus même effleurer celle de l’autre. Ces interdits n’offraient aucun répit à Christine, des questions bouffaient son cerveau, sans jamais de réponses et mettaient à mal sa santé mentale. Ecrire ne pouvait la secourir, la soulager, écrire c’était graver la folie, tatouer les mots sur la peau. C’était donner au fléau l’éternité. Or cela devait demeurer un moment, une fraction du temps, un instant seulement.

Christine et d’autres  intouchables avait trouvé un relatif soulagement dans le clap-clap de 20 heures. Au moins aux premiers temps, de ce qui ne devait durer qu’un moment. Tous les soirs à 20 heures exactement, quelques habitants de la résidence sortaient sur le balcon et applaudissaient tous ceux qui travaillaient à la vie des confinés, et risquaient leurs peaux à sauver celles des autres. L’hommage disait la gratitude et au fil de temps s’était mué en un cri “ensemble, tous ensemble… vivants…terriens…poussières minuscules “.

Christine prenait conscience de son inutilité, quand l’éboueur, la caissière, la postière, le transporteur, les soignants, trimaient, elle combattait à tuer le temps du confinement. Son inutilité sociale, lui avait donné le droit d’essayer de passer à travers les gouttes, mais pas à travers les doutes. Le soir, elle criait “à nos héros du quotidien”, puis elle avait cessé. Elle avait entendu un reportage où un intellectuel ou pseudo expliquait que cette terminologie l’agaçait au plus haut point. C’était l’époque où les mots n’unissent plus mais au pire, agacent, au mieux, lassent, alors le silence raisonne et les applaudissements claquent, des giffles dans sa gueule d’écrit-rien. Mi-mars quand l’hommage de 20 heures a commencé, c’était la pénombre à 20 heures, alors Christine, elle y allait fort, s’égosillait pour manifester sa reconnaissance. Elle donnait de la voix, Christine aux yeux elle a pas froid…
Et puis l’heure d’été est venue, soudain sur son balcon Christine s’est sentie toute nue, elle voyait ses voisins dans les yeux. Peu à peu ce geste simple qui était pourtant bien peu, devenait compliqué.
Les jours s’égrainent avec le décompte des morts journaliers, l’espoir rapetissait à mesure que la lassitude grandissait. Au bout de 4 semaines à 19h59, faute avouée à demi pardonnée, elle commençait à traîner des tongues, malgré la communion, malgré la reconnaissance. La voix portée moins loin, les bras se dressaient moins hauts, les mains s’engourdissaient plus vite. Christine se détestait de ne pas trouver l’énergie, elle la confinée privilégiée. La honte larvait son coeur, pour lui donner du baume, elle buvait un coup de gnole le soir, vers 19h30.
Elle se murgeait gentiment et allait sur son balcon frapper dans ses mains, partager, ne pas lâcher ce moment de communion, en plein confusion, où pour la première fois les résidents des logements sociaux et des logements asociaux, tous intouchables, se parlaient, se saluaient, se mélangeaient comme jamais auparavant. Les résidents se découvraient communauté, êtres humains confinés, vulnérables et apeurés, liés par un même présent fanatique et peut-être un devenir fantastique ? Ensemble ?
Ce soir à 20 heures, Christine va manifester sa gratitude sincère. C’est bien le moins qu’elle puisse faire, loin de l’enfer, bien à l’abri des postillons…Quoi qu’hier soir, le voisin du dessus avait toussé comme un tubard…le danger est partout ! A 20H05mn, après sa douche à l’eau de javel, elle a soufflé un bon coup. Elle qui avait toujours espéré être du côté de la résistance, se découvrait courageuse de loin, à bonne distance, au moins 1 mètre, 1 mètre 50. Les dernières études évoquaient désormais un minimum de 5 mètres de sécurité. A cette distance là, c’était quasi sûr, le risque, de se faire enculer, chutait drastiquement. Christine se sert un verre, elle griffonne sur sa liste de courses “eau de javel…vaseline…et Ricard”
“Tous ensemble, tous ensemble”.

“A ce soir Christine, je compte sur toi ! A 19H59, chaque jour je te guette, j’attends de te voir au balcon. Ton poing levé c’est le signal, le coup de pied dans mon fion qui m’oblige à me lever de mon canapé, pour te retrouver. Je sais c’est con, mais sans toi j’y arriverai pas, c’est dit voilà ! “. “Merci”

 

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