Le sang ne coule plus, les larmes non plus.

Le sang ne coule plus, la guerre est terminée ou plus exactement sa température a chuté, elle est glaciale désormais. L’ennemi n’a plus de visage, la cause est perdue.

Les belligérants de guerre lassés n’éprouvent aucun soulagement à l’arrêt des combats.

La lutte nourrissait la guerrière, l’incarnait, la faisait femme tout à fait.

Aujourd’hui la femme enterre la mère, son amer solitaire, mis à l’index, l’éternelle fiancée n’est plus bonne à marier. La colère sourde a laissé la place à la tristesse muette, son ventre ne portera plus l’espoir embryonnaire. L’espérance avortée, plus de combat à mener, la femme reniée se recroqueville dans le berceau vide. Plus rien à bercer, ni tendres illusions, ni petit garçon, ses pensées mortifères fredonnent la douce chanson apprise en prévision. Do, do, l’enfant d’eau, l’enfant de sale eau.

Le sang ne coule plus, il faut poser les armes, ravaler les larmes, il est des combats auxquels il est difficile de renoncer, sans perdre son identité. La jamais plus mère à venir, condamne la femme à demeurer en devenir.

Pourquoi cette impossible résignation à ne savoir créer chair. Médicalement assistée, sans doute apprendra-t-elle à concevoir autrement, miraculée conception.
La création n’est-elle pas existentielle ? Être debout, vivant, n’est-ce pas sculpter sa matière afin d’habiter son existence pleinement, charnellement, spirituellement ?

Le sang hier coulait en corps, pourtant alors nul soulagement. Car ce sang versé, ce n’était pas le prix de la liberté mais une chaîne à son pied, un verdict, le couperet. Impuissante, elle regardait hébétée l’hémoglobine s’échapper de ses entrailles. Une fois avec ses mains, elle avait même tenté hystérique d’empêcher la vie de fuir. Puis une voix dans le couloir l’avait rappelée à la vie. Les mains ensanglantées, elle avait saisi le papier WC, bientôt rien ne resterait, aucune trace du rêve assassiné. Au fond elle comprenait la vie, la déserteuse, elle l’enviait en secret, s’échapper, se fuir elle l’avait souvent désiré.

Aujourd’hui, son corps ne saigne plus, et pourtant la blessure est plus béante. Les autres pensent qu’elle cicatrise, voir même qu’elle est s’en est déjà remise. Refuser la destinée, c’est comme cracher en l’air, ça finit par vous retomber dessus, alors à la colère s’ajoute l’humiliation. Prisonnière de son patrimoine biologique, la hors la loi de la nature inique a vu sa peine commuer à la perpétuité. Exclue de l’œuvre originelle à jamais, elle demeurerait au ban de la société, au ban de la création, la vie est trop courte pour rester assise et la regarder filer.
Comment avait-elle osé imaginer porter la vie, quand bien souvent elle ne savait supporter la sienne ? Son désir d’enfantement n’était-il rien d’autre qu’une tentative narcissique de réparation de l’enfant intérieur antérieur ? Un enfant pour secourir, pour guérir, une vie contre une vie. Stop ! Si elle n’aurait pas eu seule le courage, le destin lui traçait le chemin pour mettre fin à la malédiction de l’enfant médicament. La loi du talion de génération en génération stop ! Après elle, les anges demeureraient au ciel, l’arbre aux racines pourries ne voit pas ses branches bourgeonner, elles résistent un temps puis finissent par se briser. Pas de drame, elles feront du bon feu dans la cheminée et réchaufferont pour un instant les cœurs frissonnants.

Le soir sur l’oreiller, impossible de ne pas prononcer les mots assassins,  clap de fin ? A la nuit tombée, le souffle court, elle était parvenue à chuchoter « le sang ne coulera plus mon amour, je ne serai jamais mère et ne te ferai père. Vois tu mon amour, hier je te promettais des toujours et aujourd’hui je t’offre ce terrible jamais. Notre amour chaque jour plus grand ne s’incarnera pas dans un enfant ” .

Après un silence aigu, parce que de la gravité l’oiseau n’en pouvait plus, dans un bruissement d’ailes, il lui répondit «  ne t’en fais pas mon amour, la vie nous a offert l’un à l’autre, depuis la lumière dans nos vies a jailli et plus jamais je ne veux dans les ténèbres replonger. Le désir d’enfant devenu obsession aurait fini par obscurcir notre horizon ». L’oiseau embrassa la tristesse au coin de ses paupières, le souffle d’amour fît naître la joie dans ses yeux.

L’amour dans l’âme, il et elle s’enlacèrent violemment, lassés d’une lutte à vie qui aurait fini par les tuer, ils s’endormirent rassérénés, reconnaissant d’être ensemble, vivants. Non les sentiments n’étaient pas toujours suffisants. Toute la nuit, le visage niché dans son cou, elle s’enivra de lui, de son être, sans avoir.

Leur amour était l’enfant, leur œuvre originale et chaque jour il leur faudra veiller sur lui, comme une louve sur ses petits, le nourrir, le désaltérer et le protéger, en le tenant éloigné de la rancœur prédatrice.

Vivre sans enfant est une blessure incurable mais non mortelle, vivre sans amour est une mort éveillée, corps et âmes muselés.

Au petit matin chagrin, le vent souffle, la mer est agitée, elle s’arrime à la taille de son amoureux, lui vivant elle sait son combat : le rendre heureux et apprendre à le devenir à travers la mire de ses yeux.

Elle va lutter pour ne pas se laisser tenter par la facilité de tout détruire, orgueilleuse elle a toujours préféré ne pas avoir l’opportunité de, à ne pas être en capacité de…l’amour c’est aussi l’humilité, d’être aimée à l’imparfait.

A ses côtés, elle se sent aimée et aimer en entier, son gris, son clair et même ses abysses mortifères il en fait son affaire. Alors avec lui elle veut grandir et même vieillir, accepter ses impossibles pour s’ouvrir au possible, à la vie, à l’envi. Parce que c’est lui, parce que c’est elle, et parce que le temps presse, chasser la tristesse, emplir leurs cœurs de liesse.

Maintenant elle voit la vie différemment, l’existence n’est ni plus, ni moins une aventure humaine, une succession d’expériences aux suites incertaines. Au-delà de l’échec, à distance de la divine remontrance, loin des sentiers battus, aux idées rabattues, trouver le courage de quitter le tohu-bohu du prêt-à-exister et se coudre son propre habit, en se perdant sur les chemins de traverse, le revêtir enfin et se sentir arrivée, le bon moment, la bonne adresse …

Résister à la conformité : ne jamais se retourner, ne pas céder au chant des sirènes nostalgiques d’une existence onirique.
Remercier l’existence, tortueuse et impétueuse de nous avoir fait nous deux, ventres vides et cœurs pleins, affamés d’une vie plus grande que nous-mêmes.

PS : des amoureux sans enfants que reste-t-il ?
Le battement d’ailes des papillons, ceux qui virevoltent à l’infini dans leurs ventres cocons, toutes les fois où ils s’enlacent corps et âmes en ébullition.
Vous connaissez l’effet papillon ? Il change la face du monde de belle façon.

 

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