Ne plus pouvoir serrer les dents…

Quand durant toute sa jeunesse, les autres n’ont eu de cesse de railler sa maladive timidité. L’adolescent a serré les dents. Puis il a pardonné.

Quand à la veille de se marier, son épousée l’a fait veiller, en proie aux doutes « et si, et si… c’était mieux avant ! ». Le fiancé a serré les dents. Puis il a pardonné.

Quand quelques 2 ans, plus tard, le jeune couple a plongé dans le noir, perdant leur premier enfant dans un accident domestique, lui il a cherché consolation dans le mystique. Il a trouvé la religion. Le jeune père déchu a serré les dents… Puis il a pardonné.

A la naissance de son second enfant. Dans les yeux de sa fille, il a de nouveau vu la lumière, pour un temps. Le jeune papa a desserré les dents légèrement. Puis il a pardonné.

Quand son troisième enfant est né, il était content tout en renonçant pour de bon à l’idée d’avoir un garçon. Le père triplement a desserré les dents encore d’un cran. Puis il a pardonné.

A 30 ans, il respirait presque maintenant…

Quand sa femme à force de mots tus, de silences assassins, dans la dépression a sombré, la valse à 2 temps a commencé : maison / HP – HP / maison. Le mari dévoué a serré les dents. Puis il a pardonné.

Quand son beau-fils, qu’il adorait, est devenu laid et s’est fait la malle sans se retourner sur sa benjamine, sa p’tiote, son éternelle gamine. Le beau-père a serré les dents. Puis il a pardonné.

Quand sa femme après une opération est partie rejoindre le petit. L’époux a serré les dents. Puis il a pardonné.

Quand le lendemain de ses 70 ans, le diagnostic est tombé « c’est un cancer ! ». L’homme mature a serré les dents. Puis il a pardonné.

Quand sa compagne opportune après 15 ans de vie commune l’a laissé tomber pour un moins âgé à la famille moins compliqué. Le grand-père par mésalliance a serré les dents. Puis il a pardonné.

Quand une dame de 70 ans, vieille n’est pas gentille, lui a tourné autour, puis la tête et qu’au bout de 10 jours l’a jeté ‘pas encore prête à s’engager’. L’homme mûr a serré les dents. Puis il a pardonné.

Quand durant le confinement, il a passé 2 mois seul dans sa désormais grande maison, au milieu des souvenirs et à distance de ses filles. L’homme solitaire a serré les dents. Puis il a pardonné.

Quand au jour 1 du dé-confinement, le 11 mai 2020, à l’issue de la coloscopie, les mots ont été à nouveau dit « c’est un cancer ». Le père âgé, assis sur le fauteuil passager, sa benjamine à côté, a serré les dents. Et si le temps lui est donné, il va pardonner, je le sais.

Quand pendant plus de 2 mois après le diagnostic posé, ils l’ont abandonné, sans lui expliquer la suite du protocole. Qu’il avait beau appeler et rappeler encore, les docteurs, les professeurs à la colle et que d’aucun n’a daigné répondre à ses 2 questions « allez-vous me soigner ? Et quand ? ». Le vieil homme fatigué a serré les dents…Il leur pardonnerait, mon père il est comme çà.

Quand dans la nuit du 24 au 25 juillet, ils ont volé sa remorque et qu’au petit matin, Papi l’a cherchée en vain. L’homme usé jusqu’à la corde a desserré les dents. Il a crié, un cri de fauve blessé, il a résonné loin dans le village. Des décennies de compromis avec la vie se muaient en un cri. Pardonner il ne le pouvait plus…

Il a fait crisser les pneus de sa Nissan Note, sur les graviers.

Sur les pages jaunes des faits divers devant le troquet du village, est inscrit en gros titre ” à l’entrée de l’été, un homme de 75 ans s’est tué en se jetant dans le canal, une pancarte autour de son cou disait : “je ne vous pardonnerai jamais d’avoir volé ma remorque ! ” “

 

La bête en moi…

…elle vit. Je le sais. Je la sens, l’ogresse s’est réveillée. L’affreuse sanguinaire ne vient jamais seule, quand il s’agit de m’en mettre plein la gueule. Elle est accompagnée de la vieille rombière, gronde en moi la colère ! Ça fait mal et ça fait chier, j’avais bien cru la saigner, contempler le sang couler dans l’évier.
Profondément en moi je sens sa présence, ça pue l’absence, l’ogresse m’a pénétrée toute entière. J’ai beau me débattre, il n’ait rien à faire. Cela fait deux semaines, peut-être plus, que je la sens cracher en moi, vipère venimeuse. La vicieuse bouffe mes viscères, mes yeux, mon cœur…La bête mord et mord encore, mais à tant en avoir peur, je la désirerais presque maintenant. La chose est revenue, elle ne disparaîtra qu’après avoir tout brûlé, je le sens, je le sais. Combien de fois me serai-je débattue entre ses griffes, combien de fois aurai-je tenté d’esquiver ses gifles ? Combien de fois faudra-t-il encore tout détruire pour que la douleur cesse, pour que le calme puisse revenir ?

Pas la moindre parcelle de peau ne peut se sauver quand l’hallali a sonné. Il n’y aura pas de rescapé dans les décombres. Impossible de fuir, alors se résigner, un genou à terre, tremblant de rage, attendre fataliste que sur leurs cous le couperet glisse, au sol, à leurs pieds mon sang, pas le leur.

Comme un cancer, la monstresse avance à pas de loups au début. Le mal insidieux et perfide empoisonne mon sang, puis mange mon cerveau d’agnostique. Le jugement dernier présente au moins le soulagement de l’ultime critique.

La bête réveillée, la terre va brûler, le sang se répandre, il n’y a rien à faire, seulement attendre l’instant fatidique. Alors, je dois semer le chaos derrière moi. Ce n’est pas un choix, cela s’impose à moi, comme respirer. Il faut bien que cela cesse, tout détruire, ou mieux pousser les autres à le faire à ma place, après tout à chacun son enfer.

Le mal me ronge de l’intérieur, le soir, il me siffle aux oreilles des horreurs, je monte le son, la musique fait diversion dans les écouteurs. La play-list terminée, le bruit demeure, impossible d’y échapper plus que quelques heures. L’acouphène est dans ta tête, inutile de fuir, le murmure est dans ton crâne de profane. Tôt ou tard le masque tombe en éclats et emmène avec lui la voix des êtres aimés. Tout finit par finir alors autant choisir l’heure du glas. Je voudrai partir avant le carnage, je ne veux pas tuer l’amour, non pas celui-là, je voudrai en finir avec cette merde, ce cycle infernal.

Mais la fille du chaos ne sait survivre que dans les abysses de la noirceur, taper le fond. Elle y arrive pas avec l’ordinaire, le niveau tout juste au-dessus de la mer finit toujours par la rendre amère. Et d’un autre côté, le talent extra, ben elle l’a pas. En plus, elle sait que l’ordinaire c’est exactement à cet endroit que loge le sublime, le beau, le fragile. Mais non rien à faire, elle est conditionnée au nauséabond, à l’odeur du souffre. Alors elle vomit sa bile, son mal congénital. C’est facile, elle maîtrise, les doigts dans la bouche ? Inutile ! Le quotidien des gens heureux, franchement maintenant elle signerait en fermant les yeux, si, si seulement le malheur lui en avait laissé le temps. Dommage, une prochaine fois !

A peine ensemencée, la grande faucheuse laboure la terre. Le rythme s’accélère, sa terre aujourd’hui nourrit plus de morts que de vivants. Voici la rengaine de la double peine qui en profite pour faire son entrée. Bienvenue à toi chère tristesse ! Que vas-tu nous chanter ? « La vieillesse sans descendants » comme c’est charmant. Pleurer sur son nombril des larmes acides et le voir se creuser. La bête l’oblige à partager, à déverser le poison sur ses proches, aux malheurs plein les poches. Brûlés à l’acide, ils finiront bien par partir. Mais putain, partez, foutez-le camp, c’est la guerre ici, tirez-vous ou je vous tue !

Se lester du poids des emmerdes, plonger, couler jusqu’à l’asphyxie sans plus se débattre. Jusqu’au coup de pied salvateur dans la vase, remonter à la surface des algues dans la bouche, l’instinct de survie, le goût des fleurs. Puis recommencer avec d’autres, brûler les photos, les tatouages, avec le temps l’enfant deviendra sage.

Putain, non je ne veux pas de cette fin-là. J’en ai ma claque des cris, des larmes, tout ce cloaque pour le même foutu résultat, où rien ne change, sauf la gueule du cadavre dans mes bras. Promis, juré c’est décidé je vais changer. Je veux vieillir avec lui, sinon rien ou crever comme un chien. Je dois changer. Je vais cultiver mon jardin, semer de jolies pensées abreuvées de silence. Le silence, seul allié quand le combat fait rage. Se taire, en attendant de voir l’adversaire renoncer et poser ses armes à terre. Serrer les dents en attendant, éviter l’affrontement, avoir le courage de fermer sa gueule au moins un temps, celui de reprendre son souffle.

Pour trouver la force de la patience, du silence, j’invite maman à danser, elle m’entend, elle vient à moi. Sur les nuages du paradis blanc, je la tourner sur elle-même. Elle sourit, elle aime bien danser maman. Elle porte sa jupe léopard et ses chaussures vernis rouge lui blessent les pieds. Cendrillon n’a plus 20 ans. Sur sa tête, un chapeau pointu est vissé, celui qu’elle portait pour la bonne année. Face à face, nous abreuvons l’une de l’autre, les yeux plongés dans le tréfonds de nos âmes, c’est un joli pays. Nos mains unies forment deux poings levés, et ce sont deux points d’exclamation, ravies nous dansons, sourions ça fait du bien…

3, 2, 1 : inspirez, soufflez…Félicitations, c’est une fille ! Pour toujours et à jamais, TA fille maman ! Dodo, l’enfant do, la bête dormira bientôt.

 

L’éphémère…Pas de fête, pas de mère !

Premier dimanche de juin, c’est la fête des mères 2020. 20, cela fait aussi 20 ans que mon cerveau se donne un mal de chien à oublier l’affaire. L’organe qui souvent me cause du chagrin, à me refuser l’oubli, sur ce coup là l’esprit malin je le remercie. Ma mère, elle me pardonne, je ne la fête plus sans même plus devoir me forcer à ne pas y penser. Le jour de la fête des mères est une date rayée du calendrier désormais, ce n’est ni triste, ni gai, c’est un fait. J’ai essayé le même procédé, avec Noël et le 1 er janvier, mais pour le moment j’ai échoué, je ne désespère pas pourtant d’y arriver.
Alors pourquoi, ce malaise aujourd’hui, pourquoi cette sensiblerie ? Comme souvent en fin de journée, sur FB j’ai scrollé. Pourquoi, je fais ça ? Par paresse, par oisiveté, par ennui aussi, peu importe en vérité, le mal est fait et bien fait !
Quelques photos de mamans ravies titrant ‘les plus beaux moments de la vie’ et je me sens comme une pestiférée, à la fête des gens heureux jamais je ne serai invitée . En plus, dans mon cas je me sens doublement évitée, ni fille, ni mère, aucune chance de recevoir le carton d’invitation. L’année dernière pour en finir avec l’attente, j’ai voulu entériner le caractère définitif de l’éviction, alors j’ai donné un coup de canif au dictionnaire : et hop envolé le mot « mère » du vocabulaire.

De toute façon, globalement les fêtes c’est pas mon truc. Les fêtes c’est pour les gens victorieux, les insiders, les bienheureux. Les sans enfants, les sans parents n’ont qu’à aller se faire mettre. La mère se fête, pas l’amère défaite.

Le plus pénible dans les jours de tristesse où tous les autres sont à la liesse, c’est qu’il faut se cacher pour pleurer. Oui se cacher, comme la bête à l’agonie, car honte à celui qui ne parvient à se réjouir du bonheur des autres, y compris de ses amis, honte à celui qui maudit ce bonheur affiché. C’est la double peine, l’amertume tue plus sûrement que le manque lui-même.

Le jour de la fête, quand des mères attendent fébriles leurs colliers de nouilles et leurs plats en terre, moi je frissonne à l’idée du jour, où le mot papa de mon vocabulaire aussi s’effacera. Bref, on n’y peut rien, c’est la vie, ni meilleure, ni moins bien qu’une autre, la mienne, divine déveine…

Et puis merde on n’a pas tous les jours 20 ans, alors sur terre comme au ciel je te la souhaite quand même ta fête maman…Et si tu les entends pas, de là-haut, de là-bas, les mots je les crie quand même. Que les vents, les murmurent doucement à l’oreille des orphelins, orphelins de père, orphelins de mère, orphelins de fils, orphelins de fille, orphelins de sœur, orphelins de frère…Bonne fête à vous, bonne fête à nous, bonne fête aux exclus des festivités. Bonne fête à tous les différents, (pas les in-, les autres) qui ont le courage de l’être sans en souffrir.
PS : bonne fête à toutes les mamans, les bonnes, les mauvaises, avec ou sans confiture, sans rancune aucune évidemment ! La vie c’est rien de moins qu’une aventure, pourvu qu’elle dure !

A l’heure du confinement, il est 20 heures.

D’abord il y eut l’annonce. Le Lundi serait désormais le jour d’avant, d’avant le confinement. Serait-t-il aussi le jour d’avant la liberté retrouvée ?
Au commencement, Christine, elle n’a pas franchement paniqué. Non pas que la solitude soit un art qu’elle cultive à plaisir, d’ailleurs elle n’a la main verte en rien et pour rien. Et pourtant, elle se sent et se sait paysanne 100%. Christine appartient à la catégorie, car tout est bien question de cases et de castes, des créatifs. Alors qu’il en soit ainsi, l’écriture serait sa planche de salut, avec du pain dessus. Elle serait l’échelle, pour gravir les échelons et distinguer l’horizon, au-dessus des murs le ciel toujours. Aux premiers matins elle amorçait la journée plutôt bien, avec plus de déconfiture sur les tartines, impossible d’oublier le vide autour.

L’écriture plus qu’une alliée, l’amie intime qui ne trahit jamais, si ce n’est les pensées, dont elle fleurit les pages de sa vie. Au bout de 4 semaines, des vagues de tristesse commençaient à déferler sur Christine. 4 semaines, pas tout à fait. 24 jours, déjà, seulement, 24 jours précisément que son amie lui avait faussé compagnie. Impossible de trouver refuge dans les mots. Les mots la fuyaient l’auteure inutile, ou est-ce Christine qui les semait inconsciemment. Elle ne parvenait à penser à rien, à rien d’autre qu’au virus, rien d’autre ne germait dans son esprit. Les pensées foisonnaient avec le printemps balbutiant, mais aucune ne la libérait de la réalité sidérante, mal odorante.
La fiction faisait pâle figure. Le monde avait-il définitivement changé, notre vie était-elle en train de muter ? La privation de liberté était-elle un moment suspendu dans le temps, avec un début et une fin, un passage, où était-ce notre destination, notre mode d’existence à présent ? A l’heure de la surinformation non éclairante, l’ignorance était planche de salut.

Ecrire, c’était inscrire en toutes lettres, l’être du cataclysme, sa réelle existence. Ecrire, c’était le faire exister doublement, le nourrir, l’aroser, le faire prospérer. Étions-nous à un tournant, où nos vies auraient définitivement mal tourné ? La relation humaine se révélait arme de destruction massive, la réalité virtuelle devenait l’unique fenêtre sur le monde, sur les gens, sur notre vie d’avant. L’autre, soi-même incarnait un danger mortel pour l’espèce humaine.
Rencontrer l’autre, le toucher devenait proscrit pour sauver sa vie et la sienne, une mort à grands ou petits feux, mais la mort partout…Les gestes barrières nous maintenaient, en vie, enfermées en nous -mêmes. Vivre sans lien nous aliénait, heureusement dans tous les cas nous ne prendrions pas perpet’. Tout finit bien, par finir à la fin.
Les gestes barrières, pour sauver sa peau, il ne fallait plus même effleurer celle de l’autre. Ces interdits n’offraient aucun répit à Christine, des questions bouffaient son cerveau, sans jamais de réponses et mettaient à mal sa santé mentale. Ecrire ne pouvait la secourir, la soulager, écrire c’était graver la folie, tatouer les mots sur la peau. C’était donner au fléau l’éternité. Or cela devait demeurer un moment, une fraction du temps, un instant seulement.

Christine et d’autres  intouchables avait trouvé un relatif soulagement dans le clap-clap de 20 heures. Au moins aux premiers temps, de ce qui ne devait durer qu’un moment. Tous les soirs à 20 heures exactement, quelques habitants de la résidence sortaient sur le balcon et applaudissaient tous ceux qui travaillaient à la vie des confinés, et risquaient leurs peaux à sauver celles des autres. L’hommage disait la gratitude et au fil de temps s’était mué en un cri “ensemble, tous ensemble… vivants…terriens…poussières minuscules “.

Christine prenait conscience de son inutilité, quand l’éboueur, la caissière, la postière, le transporteur, les soignants, trimaient, elle combattait à tuer le temps du confinement. Son inutilité sociale, lui avait donné le droit d’essayer de passer à travers les gouttes, mais pas à travers les doutes. Le soir, elle criait “à nos héros du quotidien”, puis elle avait cessé. Elle avait entendu un reportage où un intellectuel ou pseudo expliquait que cette terminologie l’agaçait au plus haut point. C’était l’époque où les mots n’unissent plus mais au pire, agacent, au mieux, lassent, alors le silence raisonne et les applaudissements claquent, des giffles dans sa gueule d’écrit-rien. Mi-mars quand l’hommage de 20 heures a commencé, c’était la pénombre à 20 heures, alors Christine, elle y allait fort, s’égosillait pour manifester sa reconnaissance. Elle donnait de la voix, Christine aux yeux elle a pas froid…
Et puis l’heure d’été est venue, soudain sur son balcon Christine s’est sentie toute nue, elle voyait ses voisins dans les yeux. Peu à peu ce geste simple qui était pourtant bien peu, devenait compliqué.
Les jours s’égrainent avec le décompte des morts journaliers, l’espoir rapetissait à mesure que la lassitude grandissait. Au bout de 4 semaines à 19h59, faute avouée à demi pardonnée, elle commençait à traîner des tongues, malgré la communion, malgré la reconnaissance. La voix portée moins loin, les bras se dressaient moins hauts, les mains s’engourdissaient plus vite. Christine se détestait de ne pas trouver l’énergie, elle la confinée privilégiée. La honte larvait son coeur, pour lui donner du baume, elle buvait un coup de gnole le soir, vers 19h30.
Elle se murgeait gentiment et allait sur son balcon frapper dans ses mains, partager, ne pas lâcher ce moment de communion, en plein confusion, où pour la première fois les résidents des logements sociaux et des logements asociaux, tous intouchables, se parlaient, se saluaient, se mélangeaient comme jamais auparavant. Les résidents se découvraient communauté, êtres humains confinés, vulnérables et apeurés, liés par un même présent fanatique et peut-être un devenir fantastique ? Ensemble ?
Ce soir à 20 heures, Christine va manifester sa gratitude sincère. C’est bien le moins qu’elle puisse faire, loin de l’enfer, bien à l’abri des postillons…Quoi qu’hier soir, le voisin du dessus avait toussé comme un tubard…le danger est partout ! A 20H05mn, après sa douche à l’eau de javel, elle a soufflé un bon coup. Elle qui avait toujours espéré être du côté de la résistance, se découvrait courageuse de loin, à bonne distance, au moins 1 mètre, 1 mètre 50. Les dernières études évoquaient désormais un minimum de 5 mètres de sécurité. A cette distance là, c’était quasi sûr, le risque, de se faire enculer, chutait drastiquement. Christine se sert un verre, elle griffonne sur sa liste de courses “eau de javel…vaseline…et Ricard”
“Tous ensemble, tous ensemble”.

“A ce soir Christine, je compte sur toi ! A 19H59, chaque jour je te guette, j’attends de te voir au balcon. Ton poing levé c’est le signal, le coup de pied dans mon fion qui m’oblige à me lever de mon canapé, pour te retrouver. Je sais c’est con, mais sans toi j’y arriverai pas, c’est dit voilà ! “. “Merci”

 

Léon, joueur du côté des gagnants

Léon vient de fêter ses 70 ans, dont 57 à tailler des bavettes. Ben ouais, il est boucher Léon, et beau parleur, gouailleur, un titi parisien, normand jusqu’à ses 13 ans. Léon c’est le bon gars, sympa, fringant, les gens lui tapent sur l’épaule souvent.
Aussi, il est pupille de la nation Léon, il le dit à qui veut l’entendre, mais faut pas se méprendre c’est pas pour faire pitié, c’est pour dire comme ça en passant, car c’est un fait simplement. « Attention soyons précis, c’est pas pareil que pupille de l’état » précise-t-il, quand un zigue de rien se prend les pieds dans le plat. « papa il y est resté au Vietnam, putain de guerre ». Moi qui n’ai pas connu la guerre, je me mange la langue piquante pour pas lui dire «  t’en connais des bonnes de guerre toi ? ». ‘Morveuse, ferme-là tu vas pas reprendre le petit orphelin pour un putain de bon mot à la noix’.

Léon, il continue de bosser hiver comme été, il remplace les petits jeunes à la boutique durant les congés. Leurs petits à eux sont grands maintenant, alors avec Alice, ils partent plus l’été à l’île de Ré. Léon, d’après ce que je sais il a jamais cessé de taffer. Je me rappelle une conversation récente, où tous assis autour de la table de la famille confettis, je me suis risqué à lui poser la question « c’est vrai Léon que tu t’ennuierais, si t’arrêtais de bosser ? ». La vérité, c’est qu’il n’a pas de toutes les façons pas les moyens de s’arrêter. « Rô, sais pas, c’q’j’sais c’est que la question se pose pas, faut qu’il trime papa !!! Les enfants, je vais préparer le thé, j’en ai découvert un nouveau chez Mariage Frères, vous voulez goûter ? ». « Oui pa’ » s’empresse de répondre Benjamin en m’enfonçant son coude dans le bras. J’ai le goût des sujets qui fâchent. Alice, elle est livide. Elle dit d’une voix blanche « Il pourrait pas quitter la boucherie, il s’en rendrait malade, la boucherie c’est toute sa vie. C’est peut-être dur à comprendre pour toi qu’arrive pas à tenir un job, mais pour Léon c’est différent ».
C’est un sujet gênant le travail de Léon à 70 ans. Un cadre dirigeant, un chanteur, incapables de passer la main, ça s’entend mais un boucher, ça s’entend plus ! Y’a de quoi se poser des questions, non ? Son job au niveau pénibilité c’est bon c’est la timbale t’as tout tes points retraite, celle avant et même après la réforme, c’est la fête Léon tu peux raccrocher le gigot, laisser ton tablier sur le billot.

Le vrai souci, c’est la banque de France, Léon et Alice sont fichés S « Surendettés ». Alors, la banque qui ne perd jamais, comme au casino, a statué et a accepté d’étaler la dette de 40 000 euros. Cofidis, Cofinoga, Sofinco, les banques qui prêtent aux pauvres s’en sortent à bons comptes. Alice et Léon égrainent les jours, ils leur restent encore 2 ans et demi à tirer. Léon et Alice sont intelligents vraiment, mais ils vivent au pays des merveilles : « mon mari travaille dure, j’ai élevé mes 3 enfants, y’a pas de raison qu’on puisse pas en profiter. Pas plus, pas moins que Monsieur Oseille « mais Alice, il est juge ! » ; pas moins que Madame Tune « mais elle est Directrice Artistique » et pas plus non plus que Monsieur Ouzouf « mais il est rappeur Alice ! ». « Et alors, Léon il a pas arrêté de s’échiner comme un porc, il les a tous servis, ces nantis, à s’en briser les côtes. Moi je me suis sacrifiée pour mes moufflets, non vraiment je vois pas pourquoi nous autres on serait privé de l’île de Ré ».

« Oui mais Alice, les vacances c’est pas la priorité et Ouistreham, c’est pas si mal. L’île de Ré, l’île de Ré mais t’es marabouté ou quoi. Sincèrement, y’a pas d’autres priorités. Regarde-toi, t’as plu’ que 3 dents dans le râtelier. Sans parler de la machine à Laver qui sert de commode désormais, c’est pas une vie de ballotter le linge sale au Lavomatic sur le vélo, Léon finira par se casser la gueule, merde vous voyez pas que c’est pas sérieux les gars ! ».

« Non et non, pas question, nous ne sommes pas moins bien que les autres, c’est pas parce qu’on a pas eu de chance à la naissance, que c’est baisé jusqu’à la démence. De toute façon, je préfère vous le dire, moi si je prends pas l’air à l’ïle de Ré, si je me casse pas de cette merde d’HLM, je vais crever, tu comprends je vais canner, décéder, kaputt Alice. Ils veulent quoi, que ton rappeur, ta DA, que j’ crève ? ça les avancera à quoi dis-moi ? ». Alice est rouge, comme l’entrecôte du dimanche avec les frites. Second coup de coude de Benjamin, à chaque fois c’est la même rengaine quand nous déjeunons chez sa famille confettis, je finis criblée de bleus. « T’as toujours pas saisi ? » me souffle Benjamin dans l’oreille. La qualité de la viande, ça fait pas tout, faut pas se louper sur la cuisson et chez Léon et Alice on l’aime saignante, la barbaque.

Léon intervient histoire de détendre l’atmosphère : « allez les enfants, on se détend, on se voit pas souvent, c’est pas pour parler politique. Et puis de sexe, on peut pas entre parents et enfants hein, ça se fait pas. Dites voir ce midi mon onglet, vous l’avez trouvé comment ? ».
« Délicieux, Léon, délicieux vraiment. Y’a pas tu sais y faire ».
« Y’a pas de secret tu sais, l’onglet faut le laisser rassir, sinon c’est de l’élastique imbouffable. Et puis les enfants, vous en faites pas trop pour l’argent, j’ai trouvé la solution. Par contre, faites pas les cons dites rien à Alice, elle est pas trop forte en calcul. Après le boulot, je fais ma petite affaire : je joue « à l’estaminet » au coin de la rue. Je mise mini 50 balles sinon les gains c’est que dalle. Suis pas un gagne petit, je vous le dis. Mais attention, je fais pas n’importe quoi, je vous montrerai comment je procède quand vous aurez un peu de temps. Mais motus et bouche cousue, Alice elle comprend rien aux jeux, c’est subtil. Son problème, c’est qu’elle pige pas le truc. Tout le temps, elle se met du côté des perdants, systématique, c’est comme un pôle magnétique ! Alors tu parles, qu’elle a les foies. Et puis la pub mon grand, c’est pas des conneries « tous les gagnants ont tenté leurs chances ! ».
« Mais Pa, Léon franchement t’es sérieux là, tu crois quand même pas que les jeux vont te tirer d’affaires, à ce tarif rappelle Cofidis, ce sera plus radical ! ».
« Benjamin, t’es le portrait craché de ta mère, faut toujours que tu voies la bouteille à moitié vide ! Ouh la, on cause, on cause mais faut que je file, je reprends le boulot à 15 heures. Allez mes petits chats à bientôt, vous me faites coucou par la fenêtre jusqu’à ce que vous ne me voyiez plus ».

Benjamin et moi, nous nous dirigeons vers l’entrée  et agitons nos mains frénétiquement, comme des gamins. Léon sourit avant d’enjamber sa bicyclette. Il se dégage une poésie infinie de ce titi, inadapté à la société de consommation, sirène aux chants enjôleurs et maléfiques. Nos cœurs se tordent, en regardant Léon partir, son bonnet marine enfoncé jusqu’aux oreilles vêtu toujours pareil : la parka anti-transpirante, le jean trop large et à ses chevilles, des serre-pantalon réfléchissants jaune. Nous l’entendons à travers la fenêtre entrebâillée « vous devriez nous rejoindre de temps en temps à l’île de Ré ».
« Euh pa’, avec quelle blé, nous on a pas les moyens pour l’île de Ré ! ».
« T’en fais pas mon chat, à ma prochaine mise, le gain sera pour toi. Ma tête sur le billot, il est pas dit que mon fiston n’aura pas droit à l’île de Ré c’t’été ».

Nous ne pouvons-nous empêcher de sourire, je serre la main de Benjamin, il me serre les bouts des doigts.

Alice nous fusille du regard « il a repris le jeu c’est ça ? Non mais vraiment là il perd pieds, il déconne ton père. Rien à faire, il comprend pas, il se met toujours du côté des gagnants, à croire qu’il a pas vécu sa vie. Bon ben j’ai plus le choix, je vais devoir appeler ta sœur aînée, sinon l’île de Ré c’est foutu. Riche comme elle est, elle pourrait nous aider sans qu’on ait à lui demander. L’argent à elle ça lui coûte rien, mais elle est pas simple, non vraiment, faut toujours qu’elle en fasse toute une histoire, quand on lui en demande. Non mais moi si je vais pas à l’île de Ré, je vais crever c’est sûr. Bon avant de reprendre la route, vous reprendrez bien un peu de champagne avec les macarons Ladurée ? ».

Sainte Anne, veillez sur nous et surtout veillez sur Alice et Léon !

Giselda, elle parle toute seule

Giselda est lasse parfois, et ce soir hélas, c’est un soir comme ça. Un moment avec un arrière goût dégueulasse, qu’elle connaît bien et pourtant redécouvre à chaque fois.

Elle est usée jusqu’à la corde, et la corde s’éffiloche, même pas de quoi se pendre, c’est moche. Être le premier de cordée disait Monsieur je sais tout : « laissez-moi vous expliquer, même vous, vous allez comprendre ». Être le premier, c’est peut-être là qu’est né le grand merdier. Giselda, elle est plutôt dans la moyenne haute, et elle a dû tirer dur sur la corde pour tenir la position, celle du milieu, celle du sombre con : mi baiseur, mi baisé, enculée tout à fait, un monde parfait.

Son corps se débrise, ça la défrise pas plus que ça, elle a jamais eu le physique, pour miser sur lui, niveau fric. Elle a toujours su que pour gagner sa vie, elle devrait en suer et que ce serait pas au niveau de son cul, que le labeur se ferait moiteur. Plus jeune ça la faisait chier d’être moyen gaulée, elle a cru mourir pucelle mais non, à 40 ans passés aucun doute, la belle, elle est bien baisée. Le foutre y’en a plein ses draps à Giselda.

Ce soir elle est exténuée, lessivée, comme une mère de famille peut l’être, du moins c’est ce qu’elle imagine dans sa tête, en regardant ses collègues quitter le bureau, le soir. En rentrant du boulot, avant d’ouvrir la porte, elles se mordent la lèvre supérieure, çà fait sentir vivant, de se mordre au sang. Elles murmurent « merde encore trop tôt, j’aurais dû écouter de la musique, au lieu de monter tout de suite”. Les cris des marmots, ça rend hystérique. Faut pas croire les gens : même quand c’est les vôtres les jérémiades des enfants, c’est crispant.

Bon le seul hic c’est que Giselda est morte de fatigue, mais des morveux, elle en a pas. Elle vit seule avec un chat, pas vraiment par choix. Elle serait bien retournée chez sa mère, quand elle a vu que la vie de couple ça allait pas le faire, mais voilà de mère Giselda elle en a plus. Mais faites pas cette tête, les gosses elle savait les faire, bien sûr qu’elle sait que c’est pas par le derrière.
«Là franchement, je suis plus. Vraiment, je comprends pas, elle avait toutes ses chances,  pour fonder une famille, gros cul ou pas,? ». « Ferme-la connard, te fous pas de Giselda, c’est une amie à moi ».
Le problème de Giselda c’est que les 2/3 des gars sur sa route, pauvres zigues, la conduisaient à la déroute, zag. Très forts pour lui faire du rentre dedans, très vite,  pris de panique, ils la lui faisaient à l’envers. Sans doute, i’ savaient pas les couillons que les enfants, ça se faisait à l’endroit.
Giselda, elle vit seule depuis plusieurs années, alors ce soir elle comprend pas pourquoi elle est tellement crevée, alors qu’elle a que son cul à torcher.

Au boulot, elle a tendance à vouloir se faire mousser, ben faut la comprendre, la soif d’exister y a pas que James Dean, qui l’avait. La journée elle doit tout donner, car après c’est plié. Elle sait qu’une fois rentrée, une fois qu’elle aura tourné la clé, y’aura plus personne, ni pour l’écouter, ni pour faire semblant.
Giselda, elle est lucide, elle sait bien qu’elle parle toute seule, en faisant chauffer la pizza ou après le souper, en buvant son pisse-mémé ou même en regardant la télé. Maintenant, elle s’oblige à parler à voix haute et à tourner doucement la clé dans la serrure, elle voudrait qu’ils pensent qu’elle a trouvé quelqu’un, enfin !
Dans le couloir, l’oreille collée à la porte, elle les avait bien entendus les murmures, ces cloportes : « pauv’femme, vieille fille à son âge, seule avec son chat, tu vois on est pas si mal tous les deux mon minou, miaou, miaou ».

Et puis merde, elle a le droit d’être rincée après une sale journée, passée à se défoncer, sans la moindre marque de reconnaissance. «Mais qu’est-ce qu’elle croit, elle s’attend à quoi, à ce que chaque jour on lui déroule le tapis rouge, à une haie d’honneurs de olas pour fêter le jour de sa naissance ? Et ça va pas, faut l’aider, mettre le holà.

« Au fait, Lundi soir, comme d’hab t’as rien, hein ? Car c’est bouclage, ce week-end j’ai barbeucccc avec des potes, mon épouse et les gosses ont besoin de passer du temps avec moi, tu sais ce que c’est, allez je dois filer bye »

Ben nan enculé, Giselda elle sait pas et jamais plus elle sera, car elle, personne, ne l’attend, tu vois ? Ce week-end, elle avait le temps, mais le soir sur l’ordin après minuit ses yeux brûlent, parfois ça pique tellement, qu’elle voudrait se les arracher, elle a qui a tellement peur de tomber aveugle et de ne plus voir le vent dans les arbres. Elle en peut plus, elle est au bord du burn-out mais pas de quoi s’immoler ? Hein ? Elle a pas de responsabilité ni de permis, ni d’étude à payer, alors vraiment pas de quoi se flinguer, elle doit rien à personne et personne le lui rend bien, quel chien.

Giselda dans la bagnole, elle a chialé sur le chemin du retour, elle avait pas envie de rentrer, pas envie de parler seule à voix basse, mais elle a pas non plus d’amies pour aller se saouler la gueule au bus paladium. Oui c’est le problème aussi, la solitude ça sécrète l’amertume par tous les pores de la peau, et la tristesse ça pue, ça soule les gens, bien avant la fin du premier mojito, c’est ballot.

Giselda se ressaisit, saute dans son legging, elle a encore une petite heure devant elle avant le coucher du soleil. Vous la verriez dans sa tenue de sport, un petit rôti sans la ficelle, si elle avait eu une sœur, elle au moins elle l’aurait trouvée belle. Vous vous pourriez pas vous empêcher de sourire et de vous dire mesquinement : « elle est mimi avec son vêtement et sa marche rapide d’un pas nonchalant. Dommage ! Si seulement elle avait daigné bouger son cul avant ». Et oui encore lui.

Giselda dévale pour arriver au plus vite le long du canal, la beauté du paysage l’appelle comme une urgence. La nature à couper le souffle, lui coupe un peu le sifflet, encore un peu et le vent va essuyer ses larmes. Mais, elle ne le laisse pas faire, elle lutte : si elle n’a plus la tristesse, qu’est-ce qui lui reste ? Qui lui tiendra compagnie ? A l’amorce du premier pont, elle distingue, à peine, un corps allongé de tout son long, de tout son court on imagine beaucoup moins bien. Le crépuscule vient de tomber, la nuit minuscule, avant la géante turpitude, l’empêche d’abord de bien distinguer. L’homme dort sur le bas-côté, à l’ombre d’un genévrier.  3 gros sacs Leclerc, plein à craquer, l’entourent et forment comme un rempart de protection, autour de lui. Il a la peau burinée de ceux qui marchent, sans nul autre but que de continuer à avancer, malgré rien. Giselda est attirée par l’inconnu familier, gisant là. Elle le scrute maintenant, elle prend tout son temps, il dort profondément. Elle sent intuitivement où est sa place : ses côtés. Si elle osait, elle s’étendrait, doucement, près du dormeur du canal.
Puis quand le bonhomme se réveillerait, elle lui demanderait si elle peut l’accompagner dans sa marche vers nulle part, « d’ailleurs », elle, elle en vient et là-bas, elle ne se reconnaît pas parmi les siens. Affligée de son manque de courage, elle reprend sa route, en proie au doute, elle l’a laissé une nouvelle fois guider ses pas… et puis y’a pas que ça, là-bas, elle a tout de même son chat.

Arrivée à la porte, elle sent la magie de l’instant se briser, ou finalement nan, un léger fumé lui malmène les narines. Son chat a encore chié sur le canapé, l’euphorie de la retrouver.  Décidément, elle a un talent indéfinissable pour repérer l’être vivant le plus chiant et finir par s’y attacher vraiment. En ramassant, les excréments, tout à coup elle doute (et merde…oui encore), putain et si le bonhomme dormait pas, s’il était mort. Il avait l’air si paisible, comme arrivé enfin, au pays : sa patrie, celle où tous les pas perdus se retrouvent, quelle victoire, pas perdu l’espoir !

S’il faut mourir pour être en paix, Giselda elle serait bien tentée d’essayer, mais elle peut pas : qui va donner à manger à son chat.

Dès l’aube, Giselda, qui n’avait pu trouver le sommeil, a sauté dans son legging, son justaucorps (trop juste au corps) et enfourché son vélo. Le dormeur du canal n’y était plus, il n’était donc pas mort mais bien paisible.
Être vivant et paisible, c’était donc possible, quel salut !

T’as juste à traverser la rue, Rocky !

Acte II : gagner sa vie quitte à la perdre

Rocky souffle comme un bœuf, jette un oeil sur le rétroviseur, il transpire à grosses gouttes. Il coupe le contact, la clé lui échappe des mains, disparaît derrière le frein à main. “Nom de dieu, ‘man vient me chercher”.
Le pauvre diable se débat aussi pour s’extirper de son pot à yaourt. La journée s’annonce longue, il le sent. Les emmerdes, il les renifle de loin. Et aujourd’hui, l’air est poisse, humide, étouffant, ça sent l’humus et la forêt lointaine n’y est pour rien, c’est certain.

Il jette un œil hagard à sa montre à quartz, siglé Daxon. « Encore un objet à la con », avait-il brayé, quand Lucienne l’avait brandit de son colis, elle avait été moins fière en s’emparant de sa chemise de nuit dernier cri.
Il n’en porte plus de montre, depuis un bail. Celle-ci, il l’a mise exprès pour l’occasion, des rendez-vous, il en a plus, alors il fait gaffe à pas le rater. Dégottée, in-extremis, dans le tiroir de la commode du lit, du côté où dormait Lucienne, il doit décrypter le chiffre par déduction, la pile doit être presque morte. Mais il préfère le quartz, les montres à aiguilles, ça lui fiche le bourdon, le tic-tac incessant, le met dans le speed, toujours la sensation d’avoir loupé un wagon, celui de sa vie sans doute, car la dernière fois en vrai qu’il a pris le train, ça remonte au moins à la Saint-frusquin.

Ah Lucienne, enfin «Lucy », elle entrait dans une rage folle, Lucienne, quand Rocky oubliait de l’affubler de son joli sobriquet. Non évidemment, tout ne se joue pas à la naissance, mais elle avait toujours pensé, Lucienne, que l’eau bénite à son baptême était maudite ou au moins frelatée. Ah Lucy, elle avait un de ces culs, une putain de jolie fleur, la peau de vache.

Rocky se ressaisit, en voyant le quartz de sa montre changer de côté. Il secoue la tête frénétiquement, parfois çà l’aide à chasser les pensées, mauvaises ou idiotes. Il marmonne 2 jurons dans sa barbe, qu’il vient tout juste de raser. Il paraît que c’est plus vendeur, rasé de près ça donne la bouille d’un gagnant, y paraît. Il se demande quelle allure çà lui donnerait, s’il se rasait les couilles en prime. Hum ça sentirait bon la promotion. Rocky se marre, c’est genre de gars autosuffisant : il parle seul et se marre à ses propres conneries assez souvent. Il est comme ça, il s’adapte à la vie, la solitude pour seule compagnie. Il glousse maintenant, quand même la prochaine fois, il prévient ses couilles, elles n’y échapperont pas.

Et merde c’est quoi, sa vue se trouble, flippé il se frotte les yeux en fermant les points. Nom de dieu c’est pas vrai, le con est en train de chialer comme une poupée, le souvenir de Lucienne refuse de lui foutre la paix. C’est vraiment pas le moment, même s’il est vrai qu’il y a jamais de bon moment pour se taper la gueule de Lucienne, même en souvenir, laide à en pleurer. Accoudé au zinc, il dit à ses potes, la boisson ça aide à se faire des relations, qu’il peut plus la voir en peinture la vieille bique. Le hic en vérité, c’est que lui et ses couilles sont nostalgiques, notre fraîchement rasé, parfois dans ses rêves il redevient chèvre juste pour se retaper la vieille bique encore une fois. Au reveil, Mr Seguin en a plein les reins.
La nostalgie c’est sa plaie, la chienlit embellit le passé, en se foutant bien de la vérité « putain, non c’était pas vrai, c’était pas mieux avant, Lucy elle’t’faisait chier, elle prenait une mine écœurée en te regardant de la tête aux pieds, arrête ton cirque, gros mytho, de quoi t’es nostalgique, elle t’insultait, te méprisait de ne plus savoir ramener de fric ! »

Merde 9 heures moins dix et il te reste plus de cinq minutes à pieds. Rocky frissonne, la sueur dégouline dans son dos, son entre-jambe tout aussi humide le supplie de la soulager, bon dieu c’est pas le moment, elle peut toujours aller se faire gratter. Rocky fulmine : il avait mis son réveil en avance, pour être large. Mais ce matin, sa satanée chiotte lui a donné du fil à retordre, au démarrage, sans doute l’allumage. A vrai dire, il y connait rien en mécanique, mais il a remarqué que le garagiste aimait bien, quand il posait un diagnostic. Finalement, la vie est un entretien permanent, où l’important c’est pas tant d’être compétent, que de convaincre son interlocuteur que sans être magasinier on en connait un rayon,  Capricieuse, il en peu plus de sa bagnole, déjà qu’la fillette lui colle une étiquette en plein milieu de la gueule : « si vous l’ignoriez, maintenant vous savez : ce mec est un loser, tenez vous à distance, la poisse ça se refile, conditionné à la défaite, vous feriez mieux d’éviter sa pétrolette ».

Faut pas croire, avant d’être chômeur, il détestait le manque de ponctualité. Avec sa Safrane, il arrivait toujours à l’heure, en claironnant “la ponctualité c’est une première marque de politesse”. Quelle réputation, il avait auprès des clients à l’époque. Ben oui,  Il était comme les autres gens, avant. Il était normal, voire normal sup. Le zigue avait une bagnole, normale, une femme, pareille, un chien sympa et ses dents de devant, il les avait aussi, en haut comme en bas. Et ouais ça vous en bouche un coin, mais le mec c’était pas un moins que rien.
Puis un beau matin, son boss l’avait convoqué, enfin son N+1 comme ils disent aujourd’hui, pour qu’il rende les clés de la Safrane. “Inutile de repasser par le bureau, Clarisse prépare votre carton, vous n’avez pas changé d’adresse”. Bref, il venait de perdre son job, première étape de la descente, avant de finir par tout perdre, y compris son zob. Le machin, c’est comme çà qu’il désignait l’inutile objet, depuis, ne répondait plus, pas moyen de compter dessus. Il était désormais aux abonnés absents, jamais disponible, toujours occupé, pas le moindre début de soulagement possible. Le bidule avait capitulé, rien à faire, ce trou du cul refusait de s’énerver. “Sans déconner ? Pas une larme, pas un crachin ?”. “Rien de rien, je vous dis, faut vous faire un dessin ?”

Quand le merdier a commencé, il venait de prendre 48 balais. Moins de 50 ans : la fleur de l’âge, nen ? Alors au commencement, il s’est pas démonté, goguenard il a pensé “suis pas foutu, il te reste encore deux bonnes piges pour la Rollex, veinard”. Il se rassurait, en se disant qu’il l’avait échapper belle, perdre son job à la cinquantaine frémissante, çà c’était le début de la dégringolade assurée. Sa débandade a lui était encore anecdotique, mais en revanche après 50 ans, la « descente aux enfers », comme disent les quinquagénaires, ils en parlaient dans le reportage encore hier au JT du soir, après 50 ans plus d’espoir. Ouf, bon timing…

2 ans de recherche assidue, à faire et défaire un CV, au gré et regret des conseillers pôle-emploi, 2 ans durant  à envoyer le papier inique, à se déplacer, demander à être reçu, quémander une entrevue, puis ne pas passer le tourniquet, jamais, exfiltré par l’agent de l’accueil, au sourire animal, le mec qui croyait avoir touché le fond, après ta visite s’est dit “finalement je m’en sors pas si mal”.

« Monsieur Leroc, je ne sais plus comment je dois vous le dire, mais il faut afficher votre motivation, montrez que vous êtes solide, que vous portez bien votre nom » répétait le conseiller en réinsertion, en tapant sur le clavier les 100 caractères autorisés par le formulaire de suivi.
Sérieusement, entre nous et Rocky, on peut bien se le dire, tout çà c’est du discours. Arrêtons de tourner autour, c’est pas ça qui remplit la panse chaque jour. Quand vous postulez et qu’aucun ne daigne vous répondre et encore moins vous recevoir, la seule motivation que vous avez encore c’est d’aller aux WC, chier la merde du dedans, tenaillé par la peur de ne plus pouvoir payer le loyer et d’aller bientôt veiller à la laide étoile. Vider  la merde du dedans, comme unique soulagement. Jour après nuit, l’estime de soi s’effrite et c’est drôle, sans pour autant être comique, plus on va au KFC malbouffer et plus c’est vrai.

Les rares fois où Rocky recevait une réponse négative, ce benêt se surprenait à être guilleret, presque euphorique. « Et du con la joie, redescends : ils te prennent pas : « malgré l’intérêt de votre candidature…bla …bla…nous sommes contraints au regret, de vous laisser macérer dans votre déconfiture ».

« Mais putain mec, fais pas ta pleureuse, tu fais quoi avec ton cul, sale michetonneuse, bouge-ton boule, traverse la rue, va voir au troquet d’à côté, du taf ils vont t’en trouver ». Rocky est volontaire, alors il y est allé au café d’en face et leur a demandé une fois, dix fois, sans foi, s’il cherchait un directeur des ventes, ou même un simple commercial, descendre quelques échelons c’est pas sale. A bout de courage, après le refus n.ième refus catégorique et systématique, Rocky s’est accoudé au Zinc, il a commandé un godet. C’est comme ça que le gars s’est mis à siroter, de plus en plus souvent, de plus en plus tôt, jusqu’à de plus en plus tard. Lui, il aime à croire et raconter qu’il a plongé, quand Lucy s’est tirée.

Quand Lucienne est partie, y-a 5 ans à peu près, oui c’est ça. C’était au tout début du RSA, à la fin de l’hiver, la Lulu elle a pris sa valise et les meubles. Avant de claquer la porte, elle a braillé « moi j’ai pas signé pour ça, le RSA p’tain moi je bouffe pas de ce pain-là », à croire que c’était elle la plus fâchée. Y a pas que les murs qu’ont tremblé, ce jour là, Rocky aussi il a flippé. Il s’est laissé tombé, lui aussi, mais sur le canapé, et sa chienne, malinoise, Fanny s’est allongée à côté de lui et a posé sa gueule sur son avant-bras.

« Tu me remets la même chose, Didier ».
Quand il est lucide, de moins en moins souvent, de moins en moins longtemps, il sait exactement quand la picole a commencé, réellement. C’est pas tant quand, la chienne de Lucienne s’est barrée. C’est quand Fanny, elle a crevé, boom d’un coup « cancer généralisé ». C’est là que tout a commencé à foirer grave, quand sa chienne est partie, Fanny, pas l’autre, car Fanny, elle l’aimait, vraiment, comme il était, pas autrement. L’animal l’aimait spontanément sans calcul, ni plan B si les choses venaient à se gâter.

«Monsieur veuillez arrêter le moteur de votre véhicule. Vos papiers ».

Rocky a perdu sa voiture normale, enfin son permis, mais au fond il en était soulagé, il était devenu un vrai danger. Looser il a appris à vivre avec ça, mais tueur jamais, il pourrait. Avec le pognon de l’auto normale et le prêt chez Sodomis,  il s’est acheté une voiture sans permis, une bagnole plus en phase avec son nouveau statut de sans dents, sans défense forcément.

Avec les travaux, à cause du tramway, Rocky se paume un peu dans le dédale des rues, heureusement, il finit par retrouver le chemin. Maintenant, il fait face au 10 rue des combattants. Il connaît pas bien la ville, située à 30 kilomètres de chez lui, il n’y était jamais allé, avant hier, où il avait eu la bonne idée de repérer les lieux, histoire de ne pas s’ajouter un stress supplémentaire. Devant le digicode, il essaie vainement de reprendre son souffle, il appuie sur le bouton, l’appareil grésille comme un toaster en fin de vie « B’jour, suis Monsieur Leroc, je viens pour l’entretien d’embauche, c’est pôle emploi qui m’envoie ». Après un soupir retentissant, « 5.ième étage sur votre droite ».

Devant le miroir de l’ascenseur, il tire sur sa veste de costume, il est en nage. Ses vêtements lui collent à la peau, laissant deviner son embonpoint KFC. Ses cheveux mouillés semblent gras et indisciplinés refusent d’entrer dans le rang, malgré l’autorité de sa main droite. Il fulmine, ça se présente mal.
Il sonne, un son strident pareil à une décharge électrique le fait sursauter. La femme à l’accueil lui assène : « il est 9h03, attendez sur le côté ».

Rocky a besoin de se reprendre, il décide de s’asseoir, il peine à respirer. Le fauteuil est extrêmement bas, et profond, impossible de ne pas avoir l’air d’autre chose qu’un pingouin vautré au bout de sa banquise. Il n’aurait pas dû s’asseoir, debout il le sait, trop tard, il aurait a plus de prestance, d’assurance, première erreur…

  • Bonjour Mr Leroc, nous vous attendions, veuillez-me suivre.

La femme manifeste son impatience, quand Rocky éprouve les plus grandes difficultés à se lever, maudit fauteuil, maudit fessier. Dans un semi équilibre, il s’empare de sa serviette, elle se renverse, mouchoir, crayon bic, pièces de monnaie et barres chocolatées jonchent maintenant le sol.
La femme arrête la course d’une pièce de 20 centimes, en l’écrasant avec son talon aiguille « ça pourrait vous être encore utile ».

Zohra, perdre sa vie à la gagner

Acte 1 : Zohra, avant l’entrée en scène,

Zohra étire son corps encore endolori par une nuit agitée, une nuit pareille aux autres en fait. Quand le soleil se couche, quand sonne pour beaucoup l’heure du repos, le tumulte, chez Zohra, se pointe au grand galop. Bientôt, une pluie de coups s’abattra contre la porte, de la plus tout à fait jeune femme. Alors elle ouvrira, enchaînée comme un chien dans la cour de sa vie et le tumulte s’engouffrera sous ses draps. Jamais cela ne cessera, elle le sait, il n’y a que dans livres que l’on décide de son destin : “demain dès l’aube, elle ne partira pas”.

Les aiguilles du clocher de l’église Saint-Jean pointent sur onze heures. Zohra mord sa lèvre inférieure, il est déjà tard, sans doute a-t-elle manqué un ou deux clients. Des occasionnels, le matin c’est pas des habitués et puis i’ sont plutôt du genre fauchés, se réconforte-t-elle intérieurement.

Les vitres sont encore embuées du souffle des râles et l’air lourd des haleines fétides, de la nuit, chaque jour plus longue et toujours plus sombre que la veille. Elle renifle, ouvre la lucarne et applique du patchouli sur ses poignées et derrière ses oreilles de chou. Durant des années, sitôt son dernier client, elle se ruait sur le ruban adhésif afin de dompter ses satanées appendices, en vain.

Le labeur ça pue la sueur et pas seulement. Elle ouvre portes et fenêtres en grand, sale besogne à l’odeur de charogne. Elle espère un courant d’air avant les premiers hauts le cœur. Elle suffoque, étouffe. En la regardant arpenter le trottoir et haranguer le chaland, les gens ne peuvent s’empêcher de penser que la poupée ne manque pas d’air et pourtant. Merde décidément, le temps file aussi vite que ses bas nylons, elle doit se bouger le cul au plus vite, elle ne peut pas se permettre de louper le prochain client, la concurrence est âpre et sa marchandise exotique. C’est pour çà que Zohra ne ménage pas ses efforts pour se montrer sous son plus beau jour.

Elle oriente la pompe du flacon Mixa Bébé vers le creux de sa main. Elle applique la crème hydratante, sur les jambes, les bras, les coudes, les mains et enfin le cou. Elle enduit le tout sans ménagement. Recouvrir le corps d’une couche de protection, une peau artificielle sur la peau, une cuirasse, jamais ils ne la touchent vraiment. Elle tchipe agacée, quand ses doigts effleurent sa pomme d’adam saillante, elle l’exècre, comme ses poils autour de la bouche, qu’elle guette à longueur de journée, puis arrache sans ménagement avec une pince à épiler.

Elle enfile une robe légère à bretelles, qui met en valeur ses longues jambes, elle regarde les arbres près du port, ils baisser la tête sous le passage du vent. Cà, ajouté à la lassitude, elle frisonne déjà.

Zohra plonge le bâton de rimmel desséché dans la crème hydratante, d’un geste précis elle brosse ses cils de bas en haut délicatement, elle accentue son regard noir, sans le durcir. Elle poursuit en soulignant ses paupières, avec un crayon khôl vert électrique. Susciter le désir, pas les quolibets, elle récite ce mantra dans sa tête, lorsqu’elle se maquille. Sa lutte est quotidienne pour demeurer fille.
Son tube de fond de teint, presque vide, elle l’a découpé au milieu, elle dépose à l’aide de son index deux points de crème teintée, numéro deux, au creux de ses joues émaciées. Zohra, elle a le teint mat, la crème c’est surtout pour harmoniser les traits de son visage, les aspérités de l’âge et les indices qui la trahissent.

A l’aide de son bâton de rouge à lèvres, elle arrondit l’angle de ses pommettes trop saillantes comme le reste. Elle termine toujours son rituel par la bouche, le bouton de rose est une promesse d’amour toujours. Zohra, c’est plus fort qu’elle : elle est romantique et elle arracherait les couilles du connard qui en douterait mais pour le moment, sur tous les hommes qu’elle a croisés, d’aucun en était doté.
D’abord, le contour des lèvres avec un crayon rouge sang, elle dépasse largement les bords de sa bouche, elle s’en amuse, ses lèvres doivent appeler à la gourmandise, un peu comme un papier cadeau, que l’on déchire avant la surprise. Ensuite la bouche, elle applique le gloss rose fuchsia de haut en bas en commençant par la lèvre supérieure, puis du milieu vers les extrémités pour la lèvre inférieure.

A l’aide du miroir fêlé posé sur ses genoux, elle vérifie chaque détail et opère les ultimes raccords, elle claque un smack à l’intention des 4 visages balafrés qui se reflètent dans la glace, ses meilleures amies, surtout fidèles.

Zohra persifle entre ses dents, elle n’est jamais satisfaite du résultat. Il faut bien dire que c’est délicat, tout un art en sorte : ne pas faire grosse poule vulgaire, maquillée comme une voiture volée, mais ne pas non plus passer pour une jolie touriste qui visite le coin. Elle passe ses doigts rapidement dans ses cheveux rebelles, histoire de les dompter un peu, puis à l’aide de la brosse, elle rassemble sa tignasse de feu, dans un chignon banane, à l’image des danseuses de flamenco, du moins l’image qu’elle se fait des danseuses de l’amour contrarié. Elle doit s’y reprendre à plusieurs fois, des mèches récalcitrantes échappant à sa vigilance, la brosse au manche cassé lui blesse la paume de la main. Elle serre encore plus fort l’engin capillaire, la douleur ne lui fait pas peur, elle lui fait se sentir vivante. Elle enfonce davantage la brosse blessante, elle sent le plastique lui percer la peau, encore un peu plus fort et ses lignes de vie et de chance tordues se redresseront un peu. Elle rêverait d’avoir de quoi se payer un brushing chez Anita, la coiffeuse qui fait l’angle, elle ne se souvient plus de la dernière fois, où elle a eu suffisamment d’argent pour pouvoir franchir la porte du salon. Elle adore cet endroit, où c’est elle la cliente.

Zohra se penche pour lacer ses chaussures compensées au talon de plus de 10 centimètres. La semelle, usée jusqu’à la corde, s’étire comme un accordéon. Elle tchipe encore, vu la difficulté qu’elle a à dégoter des chaussures à sa pointure : 45+1. Elle prend toujours une taille au-dessus, elle s’abîme moins les pieds contre le bitume.

Le rétroviseur intérieur braqué sur son visage l’alerte : le rouge à lèvres a filé au creux des ridules autour de sa bouche, elle humecte un kleenex et rectifie le tir. Elle Tchip une nouvelle fois, ses putains de ride sont apparues du jour au lendemain. L’an passé, elle ignorait que passer le cap des 40 balais, mettre du rouge à lèvres pouvait prendre un quart de journée. Ah les démons de midi, tu parles, depuis son passage de l’autre côté de sa mi-vie, elle est à la lutte avec son corps, il la supplie de freiner, de ralentir un peu, sinon il va lâcher, juré, craché. Elle de son côté le supplie de se ressaisir, elle a besoin de lui pour pas crever de faim. Un sacré duo, ces deux-là, deux âmes ivres acculées au zinc du bar, qui se racontent des bobards. Une histoire de fin à la faim ou de faim à la fin, en tous cas, l’auditoire n’y comprend plus rien.

Agacée d’un corps matamore, qui sait bien avoir perdu, à la fin âmes déçues et corps déchus, Zohra claque la porte de la fourgonnette, le vent la ramène à plus d’humilité et lui gifle le visage derechef : sa première baffe de la journée.

Zohra se redresse, relève le menton et se dirige prestement vers le port. A sa démarche altière, on se croirait à la fashion-week, spectateur d’un défilé de mode.
Elle sent le regard pesant de cet étrange gros bonhomme, chaque matin, elle le croise. Zohra se fend de son plus beau sourire. Le zig est rouge comme une pivoine, engoncé dans un costume deux fois trop petit pour lui, il marche comme un pingouin, arrivé au bout de la banquise.
Vêtu d’une tenue de jogging, hiver comme été, Zohra est surprise de le voir ainsi déguisé. Elle ne veut, ni ne peut réprimer un sourire attendri, mais immédiatement elle redoute de froisser le bonhomme, il pourrait penser qu’elle se moque. Alors, même si elle n’est pas encore arrivée au quai près du port, elle respire un bon coup et entre en scène un peu plus tôt que d’habitude. Elle siffle un wouah admiratif et tonitruant.

« Oh mon chéri dis-moi, c’est pour ta copine Zohra que tu t’es fait tout beau comme ça ? ».

Rocky presse le pas et arrivé à sa hauteur, le bonhomme mauvais en fait, marmonne entre ses dents « casse-toi pauv’ tarlouze dégueulasse ». Il poursuit un peu plus loin à peine audible, à peine courageux, à peine convaincu, résolument con vaincu, de tout et par tous, « les monstres comme toi, on devrait les noyer à la naissance, comme les petits chats, sale pute de travlo ».

Rocky, gagner sa vie quitte à la perdre.

Acte 1 : Rocky, avant l’entrée en scène.

Rocky sautille devant le miroir de la salle de bain et impulse un rythme de plus en plus rapide à la corde à sauter imaginaire. Pour se donner de l’ardeur, il compte à haute voix : « 1,2, 3 , 4, allez plus vite, allez fais pas ta feignasse, t’as vu le molosse en face ! 1, 2, 3, 4 ».

Rocky assène des grands coups saccadés dans l’air, la victoire par KO, c’est tout ce qu’il espère. La scène pourrait sembler grotesque : Rocky se démenant contre un adversaire imaginaire, en slip et maillot de corps, ventre débordant allégrement. Mais non, Rocky il est touchant. Son combat n’est ni absurde, ni drôlesque, l’ennemi est bien réel : ombre maléfique, son égo schizophrénique.

« Qu’est-ce tu fous, tu baises l’air, pervers masturbateur ! Bouge ton triple derche de gros lard. Tu crois que tu vas impressionner qui ? T’es plus rien, tu ressembles plus à rien. T’as rien dans le slip. Oh désolé au temps pour moi, j’avais pas vu, t’as bien un truc dans le slibard : une chiasse énorme collée au cul, gros dégueulasse, tu flippes tellement que tu te chies dessus. Tu sens la sueur, tu sens la merde, tu pues la peur, tu pues l’échec, mec tu schnouffes le loser ! Tes couilles sont vides, avant t’étais en colère, la société tu voulais t’la faire, maintenant y’a que l’idée de l’intégrer qui parvient à te faire bander léger, une demie-molle en somme ».

« Ta gueule », hurle Rocky assis sur la cuvette des WC. Notre bonhomme se lève tel un gladiateur, il va rien lâcher. Le combat aujourd’hui, c’est un rendez-vous important. Bien sûr, c’est pas celui de sa vie, celui-ci, il l’a raté, y’a bien des années. Le jour de sa venue au monde, il a fait la connerie d’arriver sans bruit, il a pas poussé le moindre cri. Alors, la sage-femme paniquée l’a pincé fort, elle avait cru, à tort, qu’il mourrait dans ses bras.

Honnêtement, il croit vraiment que çà s’est joué là. Vraiment, faut pas entrer dans la vie, sur la pointe des pieds, sinon les autres, les assoiffés, les affamés, y vont te piétiner, t’enterrer vivant.
Alors oui aujourd’hui, Rocky, qui a presque tout perdu, est bien décidé à tout donner, en plus il a pas vraiment le choix, il a même plus de quoi payer le prochain loyer. Alors non, il va pas se dégonfler, il va y aller au rendez-vous avec sa survie

Crochet du droit, uppercut, crochet du gauche «prends-ça dans ta face, j’sais bien qu’elle reviendra pas Adrienne, son Rocky sur le retour, ça fait belle lurette qu’elle en a fait le tour. C’est vrai que son ex- manque pas d’humour, ni d’audace, mais pour Adrienne, il manque cruellement de classe, depuis qu’il manque de grosses caillasses ». Rocky sautille, assène une pluie de coups à cette société obscène, incapable de nourrir tous ses enfants, aurait-elle dû avorter, plutôt que de les abandonner.

Rocky souffle fort, souffle plus fort à chaque coup, il a perdu de sa superbe et dire qu’avant, il ne manquait pas d’air, faut dire ça fait plus de 30 ans qu’il n’a plus 20 ans,

A l’époque le coq n’avait pas peur n’avait pas peur de l’adversité, il lui rentrait dans les plumes avec panache. Loin de se la raconter, il pensait avoir sa place, son cœur battant dans la société. Intelligent, travailleur, et en plus honnête. « Fiston pas de doute, tu vas faire belle route ».

Puis les années passant, il était moins vif, moins incisif, plus lent, plus hésitant, trop vieux, trop scrupuleux, les jeunes loups arrogants sur lui avaient commencé à se faire les dents. Le vieux coq se mettait sur ses ergots, ridicule, face à la jeunesse aboyant « Papy, faut passer le flambeau, tu vas te péter le dos, aux suivants, t’as fait ton temps grand-père ».

Alors, il avait fini par être évincé du ring, « les caïmans », carrément bienveillants, l’avaient aidé à se ménager, à raccrocher les gants « tant qu’il est encore temps, profite qu’il te reste encore les dents de devant ». Doucement, ils l’avaient conduit vers la sortie. Mais, à l’aube de ses 50 ans, les traites de la jolie maison Phoenix, le fisc et puis aussi son fils l’avaient obligé à remonter sur le ring.
Son petit dernier, son préféré, n’avait toujours pas de situation, seulement une poignée d’araignées au plafond. Rocky s’était rendu à l’évidence, y’avait ni seconde chance, ni bonne étoile, ou elles lui avaient filé entre les doigts. La félicité, il se félicitait d’y avoir jamais cru, au moins il était pas déçu.

Direct du droit, direct du gauche, le voilà bien de retour au combat, les gants accrochés à un vieux clou rouillé l’attendaient, le combat ne finit jamais. Il souffla, la poussière, sur les gants, tourbillonna un instant, il se frotta les yeux. Rocky reprenait du service, pour lui mais surtout pour son fils. Il se demandait inquiet comment son garçon sans lui s’en tirerait, dans ce monde de la triche, où, enfonce-toi-çà bien dans le crâne, que tu marches ou que tu crèves, « on s’en contre-fiche » !

L’Amour sans bruit,

Enfin, elle sort triomphale de la cabine d’essayage, après s’être débattue avec ce satané jean taille trop basse, dans lequel elle a dû se contorsionner pour ne pas laisser son gentil bidon se faire la malle, au-dessus du bouton pression.

Rouge et suante aussi, elle claironne un « tin tin tin », en ouvrant le rideau, dans le genre attention les yeux me voici. Sandrine, elle est comme ça, il faut toujours qu’elle en fasse des tonnes. Avec gourmandise, elle saupoudre la vie de bêtises, les moments ordinaires de sucre glace, faut que ça brille, sinon la vie, elle s’efface, plus vite que le reflet d’un visage dans une glace.

Et en matière de vêtements, Sandrine se régale : grâce à ses formes généreuses, la surprise est toujours de taille.

A peine, entrevoit-on son gros orteil, et déjà une voix d’enthousiasme résonne : « oh la la, guapa, guapa, qu’est-ce que tu es mimie ma chérie, tu es à croquer ».
Sandrine ne fait jamais de shopping avec qui que ce soit d’autre, car ses yeux là la subliment, on les appelle les yeux de l’amour. Sa complice de toujours n’a pas son pareil pour s’émerveiller, à chaque lever de rideau. C’est comme un remake de pretty woman, bon qui tire plus sur le fatty que sur le jolie, mais réellement, c’est la même intention, sans l’enjeu de la baise en fin de journée, de quoi être sacrément soulagée.

Grimaçant, les cheveux en bataille Sandrine se démène pour remonter son falzar, elle tire violemment sur les rebords du pantalon.
« Nen sérieux ça le fait pas, regarde ce gros fion, les coutures vont lâcher, je peux même pas toucher mes pieds pour refaire mes lacets ! »

« Mais n’importe quoi, mais pas du tout d’accord. Tu as de jolies fesses, rebondies comme deux jolis abricots. Dis-moi qui pourrait résister à mordre dedans, à pleines dents », rétorqua la femme, la tête penchée sur le côté, comme elle fait à chaque fois qu’elle s’attendrit.

« Par contre, mon ventre ! » soupire Sandrine tout en remontant une nouvelle fois le jean en tirant violemment sur les passants « regarde, c’est totalement dément, il refuse catégoriquement de rester en arrière-plan, il déborde au-dessus de la fermeture. On dirait vraiment une brioche en cours de cuisson, dans un moule trop petit, ça dégueule de partout, c’est dégoûtant et puis ça cuit pas du tout ! »

« Mais arrête tes bêtises, c’est insensé, ton ventre est très joli, pourquoi le cacher, il a le droit de vouloir danser. Vous êtes ravissants tous les deux, je connais plus d’une actrice de Bollywood qui tuerait pour être si bien profilée, naturellement en plus ! ».

Sandrine avant de retourner dans la cabine, s’attache à initier une danse du ventilateur endiablée, laquelle consiste à laisser libre cours aux chairs mouvantes de son corps, autant dire que ça fait du monde. Elle sait l’effet que cela produira, alors le regard plein de malice, elle attend.

Dans un éclat de rire, sa camarade s’écrie « Tu es sexy au diable, hermanita, qu’est-ce que tu es drôle ! »

Après avoir cogné plusieurs fois coudes, poignées, genoux, Sandrine se rappelle pourquoi elle déteste le shopping, l’éléphant dans la boutique de porcelaines parvient enfin à se débarrasser du pantalon, véritable objet de torture. Elle sourit encore de son effet, le jean gît en boule à ses pieds.
Depuis la perte de ses dents de lait, la plus tout à fait jeune femme est en quête de l’Amour Absolu : « le vrai ». A 40 ans, si elle perd à nouveau ses dents (« de viande » ?), en revanche, elle ne cherche plus l’Amour Absolu. Elle sait désormais disposer du Trésor : l’Amour à dire vrai a toujours été à ses côtés, depuis sa naissance, il loge à plusieurs endroits et notamment dans le cœur de sa sœur, lequel lui est, en plus, en bonne partie réservé.

Sa sœur est le ciel de sa vie, en un sourire, elle allège son cœur souvent trop lourd et son esprit trop gris.
Inutile de partir pour découvrir l’Amour, le vrai celui qui perdure bien après la mort, celui qui vous réchauffe le jour et la nuit aussi. Oui, la nuit aussi, à ce moment précis, où débarrassés des artifices, ces politesses, nous sommes à poil, nus dans notre vérité

– La morve au nez d’avoir trop pleuré
– les vergetures comme des scarifications sur un corps pourtant infécond,
– l’haleine pestilentielle, boire et vomir le chagrin,
– les doigts dans la bouche au-dessus de la cuvette des wc, gerber à trop se remplir du vide de la consommation,
– les trous dans la bouche quand elle sourit à pleines dents, des années de soin n’y peuvent rien, un sans dent né et meurt sans dent, sale affaire de sang,
– le cheveu gras, le tee-shirt maculé de chocolat, il ait des matins où même se laver, elle y arrive pas,
– acnéique, euphorique, famélique, boulimique, hystérique,
– heureuse, amoureuse, douloureuse, peu importe il lui suffit de lever les yeux, sa sœur est là, aimante dans tous ses états, elle lui tend son cœur et ses bras, tout le temps.

« Viens, approche toi Hermanita, ma jolie, mon tout petit. Viens-ici au creux de mon cou, au creux de mes bras. Sois-comme tu es, laisse-toi aller, sans faux-semblant, ni simagrée.
Vis, pleure, ris, bénis, maudis, fais comme tu voudras, mais rassérène-toi, love-toi tout contre moi. Ma sœur magnifique, lunatique, fantastique, à la folie cosmique, repose-toi sur moi.
Tout ira bien tu verras, tranquillise-toi, tout s’arrangera et puis si c’est pas vrai, si c’est des mensonges, on prendra ce qu’il faudra pour pas s’réveiller, pour pas savoir la vérité vraie et garder intact le songe de deux sœurs… Deux battements, un cœur.