Faut juste traverser la rue, Rocky !

Acte II : gagner sa vie quitte à la perdre

Rocky souffle comme un bœuf, il transpire à grosses gouttes, se débattant comme un forcené, pour s’extirper de son pot à yaourt. La journée s’annonce longue, il le sent. Les emmerdes, il les renifle de loin. Et aujourd’hui, l’air est poisse, humide, étouffant, ça sent l’humus et la forêt lointaine n’y est pour rien, c’est certain.

Il jette un œil hagard à son montre à quartz, siglé Daxon. « Encore un objet à la con », avait-il brayé, quand Lucienne l’avait brandit de son colis, elle avait été moins fière en s’emparant de sa chemise de nuit dernier cri.
Il n’en porte plus de montre, depuis un bail. Celle-ci, il l’a dégottée in-extremis, dans un tiroir de la commode du lit, du côté où dormait Lucienne. Enfin «Lucy », elle entrait dans une rage folle, Lucienne, quand Rocky oubliait de l’affubler de son joli sobriquet. Non évidemment tout ne se joue pas à la naissance, mais elle avait toujours pensé, Lucienne, que l’eau bénite à son baptême était maudite ou au moins frelatée.

Rocky se ressaisit, en voyant le quartz se modifier. Il secoue la tête énergiquement, parfois çà l’aide à chasser les pensées, mauvaises ou idiotes. Il marmonne 2 jurons dans sa barbe, qu’il vient tout juste de raser ce matin. Il paraît que c’est plus vendeur, se raser ça donne la bouille d’un gagnant, il se demande quel mine çà lui donnerait s’il se rasait les couilles. Il se marre en lui-même et se promet d’essayer la prochaine fois. Et merde, le souvenir de Lucienne refuse de lui foutre la paix, c’est vraiment pas le moment, même s’il est vrai qu’il y a jamais de bon moment pour se taper la gueule de Lucienne. Il dit à ses potes, s’il en a, qu’il peut plus la voir la vieille bique, même en peinture. Le hic en vérité, c’est qu’il est nostalgique, notre fraîchement rasé.
La nostalgie c’est sa plaie, la chienlit embellit le passé, tout en se foutant de la vérité « putain, non c’était pas vrai, c’était pas mieux avant, Lucy elle’t’faisait souvent chier et çà 2 jurons t’as tendance à l’oublier mon gros mytho ! »

Merde 9 heures moins dix, il lui reste 5 bonnes minutes à pieds. Il sent la sueur dégouliner dans son dos, son entre-jambe tout aussi humide le supplie de le gratter « bon dieu c’est pas le moment ». Il est sous-pression et le stress lui donne des crises d’urticaires, à s’arracher le derrière. Rocky roumionne, il avait mis son réveil en avance, pour être large. Mais sa pétrolette, sa satanée chiotte, elle lui a donné du fil à retordre. Capricieuse au démarrage, il en peu plus de cette bagnole, déjà qu’elle lui colle une étiquette en plein milieu de la gueule : « si vous l’ignoriez, maintenant vous savez : ce mec est un loser ».

Faut pas croire, avant d’être chômeur, il détestait le manque de ponctualité, avec sa Safrane, il arrivait toujours à l’heure. Quelle réputation, il avait auprès des clients à l’époque. Ben oui,  Il était comme les autres gens, avant. Il était normal sup, même. Le zigue avait une bagnole, normale, une femme, pareil, un chien extra et aussi ses dents de devant. Et ouais, le mec c’était pas un moins que rien, ça vous en bouche un coin.
Puis un beau matin, on l’avait convoqué pour qu’il rende les clés de sa Safrane. Bref, il venait de perdre son job et très vite, ensuite, il a tout perdu, même son zob. Le machin, depuis, il répond plus, pas moyen de compter dessus, même pas un début de soulagement de temps en temps, le bidule a capitulé, rien à faire, ce trou du cul est plus capable de s’énerver. Sans déconner ? Pas une larme, pas un crachin. Rien de rien, je vous dis, faut vous faire un dessin ?

Quand le merdier a commencé, il venait de prendre 48 balais. La fleur de l’âge, alors au début il s’est pas démonté, fier il a pensé : suis pas foutu, il me reste encore deux bonnes piges pour la Rollex. Mais perdre son job à la cinquantaine frémissante, c’est le début de la dégringolade, bien au-delà de la, tout compte fait, anecdotique débandade, la « descente aux enfers », comme il entend dire souvent les gens qui savent, dans les reportages et encore hier au JT du soir.
2 ans de recherche assidue, à faire et défaire un CV, au gré et regret des conseillers pôle-emploi, 2 ans durant  à envoyer le papier inique, se déplacer, demander à être reçu, puis ne pas passer le tourniquet, exfiltré à l’accueil, en manque de sens.
« Monsieur Leroc, il faut démontrer votre motivation, montrez que vous êtes solide, que vous portez bien votre nom » répétait le conseiller en réinsertion.
Mais, entre vous et Rocky, tout çà c’est du discours, c’est pas ça qui vous remplit la panse chaque jour. Quand vous postulez et qu’aucun ne daigne vous répondre et encore moins vous recevoir, la seule motivation que vous avez encore c’est d’aller aux WC, chier la merde du dedans, tenaillé par la peur de ne plus pouvoir payer le loyer et d’aller bientôt veiller à la laide étoile. Vider  la merde du dedans, comme unique soulagement. Jour après nuit, l’estime de soi s’effrite et c’est drôle, sans pour autant être comique, plus on va au KFC malbouffer et plus c’est vrai.

Les rares fois où Rocky recevait une réponse négative, ce benêt se surprenait à être guilleret, presque euphorique. « Et du con la joie, redescends : ils te prennent pas : « malgré l’intérêt de votre candidature…bla …bla…nous sommes contraints au regret, de vous laisser macérer dans votre déconfiture ».

« Mais putain mec, fais pas ta pleureuse, tu fais quoi avec ton cul, sale michetonneuse, bouge-ton boule, traverse la rue, va voir au troquet d’à côté, du taf ils vont t’en trouver ». Rocky est volontaire, alors il y est allé au café d’en face et leur a demandé une fois, dix fois, sans foi, s’il cherchait un directeur des ventes, ou même un simple commercial, descendre quelques échelons c’est pas sale. A bout de courage, après le refus n.ième refus catégorique et systématique, Rocky s’est accoudé au Zinc, il a commandé un godet. C’est comme ça que le gars s’est mis à siroter, de plus en plus souvent, de plus en plus tôt, jusqu’à de plus en plus tard. Lui, il aime à croire et raconter qu’il a plongé, quand Lucy s’est tirée.

Quand Lucienne est partie, y-a 5 ans à peu près, oui c’est ça. C’était au tout début du RSA, à la fin de l’hiver, la Lulu elle a pris sa valise et les meubles. Avant de claquer la porte, elle a braillé « moi j’ai pas signé pour ça, le RSA p’tain moi je bouffe pas de ce pain-là », à croire que c’était elle la plus fâchée. Y a pas que les murs qu’ont tremblé, ce jour là, Rocky aussi il a flippé. Il s’est laissé tombé, lui aussi, mais sur le canapé, et sa chienne, malinoise, Fanny s’est allongée à côté de lui et a posé sa gueule sur son avant-bras.

« Tu me remets la même chose, Didier ».
Quand il est lucide, de moins en moins souvent, de moins en moins longtemps, il sait exactement quand la picole a commencé, réellement. C’est pas tant quand, la chienne de Lucienne s’est barrée. C’est quand Fanny, elle a crevé, boom d’un coup « cancer généralisé ». C’est là que tout a commencé à foirer grave, quand sa chienne est partie, Fanny, pas l’autre, car Fanny, elle l’aimait, vraiment, comme il était, pas autrement. L’animal l’aimait spontanément sans calcul, ni plan B si les choses venaient à se gâter.

«Monsieur veuillez arrêter le moteur de votre véhicule. Vos papiers ».

Rocky a perdu sa voiture normale, enfin son permis, mais au fond il en était soulagé, il était devenu un vrai danger. Looser il a appris à vivre avec ça, mais tueur jamais, il pourrait. Avec le pognon de l’auto normale et le prêt chez Sodomis,  il s’est acheté une voiture sans permis, une bagnole plus en phase avec son nouveau statut de sans dents, sans défense forcément.

Avec les travaux, à cause du tramway, Rocky se paume un peu dans le dédalle des rues, heureusement, il finit par retrouver le chemin. Maintenant, il fait face au 10 rue des combattants. Il connaît pas bien la ville, située à 30 kilomètres de chez lui, il n’y était jamais allé, avant hier, où il avait eu la bonne idée de repérer les lieux, histoire de ne pas s’ajouter un stress supplémentaire. Devant le digicode, il essaie vainement de reprendre son souffle, il appuie sur le bouton, l’appareil grésille comme un toaster en fin de vie « B’jour, suis Monsieur Leroc, je viens pour l’entretien d’embauche, c’est pôle emploi qui m’envoie ». Après un soupir retentissant, « 5.ième étage sur votre droite ».

Devant le miroir de l’ascenseur, il tire sur sa veste de costume, il est en nage. Ses vêtements lui collent à la peau, laissant deviner son embonpoint KFC. Ses cheveux mouillés semblent gras et indisciplinés refusent d’entrer dans le rang, malgré l’autorité de sa main droite. Il fulmine, ça se présente mal.
Il sonne, un son strident pareil à une décharge électrique le fait sursauter. La femme à l’accueil lui assène : « il est 9h03, attendez sur le côté ».

Rocky a besoin de se reprendre, il décide de s’asseoir, il peine à respirer. Le fauteuil est extrêmement bas, et profond, impossible de ne pas avoir l’air d’autre chose qu’un pingouin vautré au bout de sa banquise. Il n’aurait pas dû s’asseoir, debout il le sait, trop tard, il aurait a plus de prestance, d’assurance, première erreur…

  • Bonjour Mr Leroc, nous vous attendions, veuillez-me suivre.

La femme manifeste son impatience, quand Rocky éprouve les plus grandes difficultés à se lever, maudit fauteuil, maudit fessier. Dans un semi équilibre, il s’empare de sa serviette, elle se renverse, mouchoir, crayon bic, pièces de monnaie et barres chocolatées jonchent maintenant le sol.
La femme arrête la course d’une pièce de 20 centimes, en l’écrasant avec son talon aiguille « ça pourrait vous être encore utile ».

Advertisements

Zohra, gagner sa vie à la perdre

Acte 1 : Zohra, avant l’entrée en scène,

Zohra étire son corps encore endolori par une nuit agitée, une nuit pareille aux autres en fait. Quand le soleil se couche, quand sonne pour beaucoup l’heure du repos, le tumulte, chez Zohra, se pointe au grand galop. Bientôt, une pluie de coups s’abattra contre la porte, de la plus tout à fait jeune femme. Alors elle ouvrira, enchaînée comme un chien dans la cour de sa vie et le tumulte s’engouffrera sous ses draps. Jamais cela ne cessera, elle le sait, il n’y a que dans livres que l’on décide de son destin : “demain dès l’aube, elle ne partira pas”.

Les aiguilles du clocher de l’église Saint-Jean pointent sur onze heures. Zohra mord sa lèvre inférieure, il est déjà tard, sans doute a-t-elle manqué un ou deux clients. Des occasionnels, le matin c’est pas des habitués et puis i’ sont plutôt du genre fauchés, se réconforte-t-elle intérieurement.

Les vitres sont encore embuées du souffle des râles et l’air lourd des haleines fétides, de la nuit, chaque jour plus longue et toujours plus sombre que la veille. Elle renifle, ouvre la lucarne et applique du patchouli sur ses poignées et derrière ses oreilles de chou. Durant des années, sitôt son dernier client, elle se ruait sur le ruban adhésif afin de dompter ses satanées appendices, en vain.

Le labeur ça pue la sueur et pas seulement. Elle ouvre portes et fenêtres en grand, sale besogne à l’odeur de charogne. Elle espère un courant d’air avant les premiers hauts le cœur. Elle suffoque, étouffe. En la regardant arpenter le trottoir et haranguer le chaland, les gens ne peuvent s’empêcher de penser que la poupée ne manque pas d’air et pourtant. Merde décidément, le temps file aussi vite que ses bas nylons, elle doit se bouger le cul au plus vite, elle ne peut pas se permettre de louper le prochain client, la concurrence est âpre et sa marchandise exotique. C’est pour çà que Zohra ne ménage pas ses efforts pour se montrer sous son plus beau jour.

Elle oriente la pompe du flacon Mixa Bébé vers e creux de sa main, et s’enduit de crème hydratante, les jambes, les bras, les coudes, les mains et enfin le cou. Elle tchipe agacée, quand ses doigts effleurent sa pomme d’adam saillante, elle l’exècre, comme ses poils autour de la bouche, qu’elle guette à longueur de journée, puis arrache sans ménagement avec une pince à épiler.

Elle enfile une robe légère à bretelles, qui met en valeur ses longues jambes, elle regarde les arbres près du port, ils baisser la tête sous le passage du vent. Cà, ajouté à la lassitude, elle frisonne déjà.

Zohra plonge le bâton de rimmel desséché dans la crème hydratante, d’un geste précis elle brosse ses cils de bas en haut délicatement, elle accentue son regard noir, sans le durcir. Elle poursuit en soulignant ses paupières, avec un crayon khol vert électrique. Susciter le désir, pas les quolibets, elle récite ce mantra dans sa tête, lorsqu’elle se maquille. Sa lutte est quotidienne pour demeurer fille.
Son tube de fond de teint, presque vide, elle l’a découpé au milieu, elle dépose à l’aide de son index deux points de crème teintée, numéro deux, au creux de ses joues émaciées. Zohra, elle a le teint mat, la crème c’est surtout pour harmoniser les traits de son visage, les aspérités de l’âge et les indices qui la trahissent.

A l’aide de son bâton de rouge à lèvres, elle arrondit l’angle de ses pommettes trop saillantes comme le reste. Elle termine toujours son rituel par la bouche, le bouton de rose est une promesse d’amour toujours. Zohra, c’est plus fort qu’elle : elle est romantique et elle arracherait les couilles du connard qui en douterait mais pour le moment, sur tous les hommes qu’elle a croisés, d’aucun en était doté.
D’abord, le contour des lèvres avec un crayon rouge sang, elle dépasse largement les bords de sa bouche, elle s’en amuse, ses lèvres doivent appeler à la gourmandise, un peu comme un papier cadeau, que l’on déchire avant la surprise. Ensuite la bouche, elle applique le gloss rose fuchsia de haut en bas en commençant par la lèvre supérieure, puis du milieu vers les extrémités pour la lèvre inférieure.

A l’aide du miroir fêlé posé sur ses genoux, elle vérifie chaque détail et opère les ultimes raccords, elle claque un smack à l’intention des 4 visages balafrés qui se reflètent dans la glace, ses meilleures amies, surtout fidèles.

Zohra persifle entre ses dents, elle n’est jamais satisfaite du résultat. Il faut bien dire que c’est délicat, tout un art en sorte : ne pas faire grosse poule vulgaire, maquillée comme une voiture volée, mais ne pas non plus passer pour une jolie touriste qui visite le coin. Elle passe ses doigts rapidement dans ses cheveux rebelles, histoire de les dompter un peu, puis à l’aide de la brosse, elle rassemble sa tignasse de feu, dans un chignon banane, à l’image des danseuses de flamenco, du moins l’image qu’elle se fait des danseuses de l’amour contrarié. Elle doit s’y reprendre à plusieurs fois, des mèches récalcitrantes échappant à sa vigilance, la brosse au manche cassé lui blesse la paume de la main. Elle serre encore plus fort l’engin capillaire, la douleur ne lui fait pas peur, elle lui fait se sentir vivante. Elle enfonce davantage la brosse blessante, elle sent le plastique lui percer la peau, encore un peu plus fort et ses lignes de vie et de chance tordues se redresseront un peu. Elle rêverait d’avoir de quoi se payer un brushing chez Anita, la coiffeuse qui fait l’angle, elle ne se souvient plus de la dernière fois, où elle a eu suffisamment d’argent pour pouvoir franchir la porte du salon. Elle adore cet endroit, où c’est elle la cliente.

Zohra se penche pour lacer ses chaussures compensées au talon de plus de 10 centimètres. La semelle, usée jusqu’à la corde, s’étire comme un accordéon. Elle tchipe encore, vu la difficulté qu’elle a à dégoter des chaussures à sa pointure : 45+1. Elle prend toujours une taille au-dessus, elle s’abîme moins les pieds contre le bitume.

Le rétroviseur intérieur braqué sur son visage l’alerte : le rouge à lèvres a filé au creux des ridules autour de sa bouche, elle humecte un kleenex et rectifie le tir. Elle Tchip une nouvelle fois, ses putains de ride sont apparues du jour au lendemain. L’an passé, elle ignorait que passer le cap des 40 balais, mettre du rouge à lèvres pouvait prendre un quart de journée. Ah les démons de midi, tu parles, depuis son passage de l’autre côté de sa mi-vie, elle est à la lutte avec son corps, il la supplie de freiner, de ralentir un peu, sinon il va lâcher, juré, craché. Elle de son côté le supplie de se ressaisir, elle a besoin de lui pour pas crever de faim. Un sacré duo, ces deux-là, deux âmes ivres acculées au zinc du bar, qui se racontent des bobards. Une histoire de fin à la faim ou de faim à la fin, en tous cas, l’auditoire n’y comprend plus rien.

Agacée d’un corps matamore, qui sait bien avoir perdu, à la fin âmes déçues et corps déchus, Zohra claque la porte de la fourgonnette, le vent la ramène à plus d’humilité et lui gifle le visage derechef : sa première baffe de la journée.

Zohra se redresse, relève le menton et se dirige prestement vers le port. A sa démarche altière, on se croirait à la fashion-week, spectateur d’un défilé de mode.
Elle sent le regard pesant de cet étrange gros bonhomme, chaque matin, elle le croise. Zohra se fend de son plus beau sourire. Le zig est rouge comme une pivoine, engoncé dans un costume deux fois trop petit pour lui, il marche comme un pingouin, arrivé au bout de la banquise.
Vêtu d’une tenue de jogging, hiver comme été, Zohra est surprise de le voir ainsi déguisé. Elle ne veut, ni ne peut réprimer un sourire attendri, mais immédiatement elle redoute de froisser le bonhomme, il pourrait penser qu’elle se moque. Alors, même si elle n’est pas encore arrivée au quai près du port, elle respire un bon coup et entre en scène un peu plus tôt que d’habitude. Elle siffle un wouah admiratif et tonitruant.

« Oh mon chéri dis-moi, c’est pour ta copine Zohra que tu t’es fait tout beau comme ça ? ».

Rocky presse le pas et arrivé à sa hauteur, le bonhomme mauvais en fait, marmonne entre ses dents « casse-toi pauv’ tarlouze dégueulasse ». Il poursuit un peu plus loin à peine audible, à peine courageux, à peine convaincu, résolument con vaincu, de tout et par tous, « des monstres comme toi, on devrait les noyer comme les petits chats, sale pute de travlo ».

Rocky, gagner sa vie quitte à la perdre.

Acte 1 : Rocky, avant l’entrée en scène.

Rocky sautille devant le miroir de la salle de bain et impulse un rythme de plus en plus rapide à la corde à sauter imaginaire. Pour se donner de l’ardeur, il compte à haute voix : « 1,2, 3 , 4, allez plus vite, allez fais pas ta feignasse, t’as vu le molosse en face ! 1, 2, 3, 4 ».

Rocky assène des grands coups saccadés dans l’air, la victoire par KO, c’est tout ce qu’il espère. La scène pourrait sembler grotesque : Rocky se démenant contre un adversaire imaginaire, en slip et maillot de corps, ventre débordant allégrement. Mais non, Rocky il est touchant. Son combat n’est ni absurde, ni drôlesque, l’ennemi est bien réel : ombre maléfique, son égo schizophrénique.

« Qu’est-ce tu fous, tu baises l’air, pervers masturbateur ! Bouge ton triple derche de gros lard. Tu crois que tu vas impressionner qui ? T’es plus rien, tu ressembles plus à rien. T’as rien dans le slip. Oh désolé au temps pour moi, j’avais pas vu, t’as bien un truc dans le slibard : une chiasse énorme collée au cul, gros dégueulasse, tu flippes tellement que tu te chies dessus. Tu sens la sueur, tu sens la merde, tu pues la peur, tu pues l’échec, mec tu schnouffes le loser ! Tes couilles sont vides, avant t’étais en colère, la société tu voulais t’la faire, maintenant y’a que l’idée de l’intégrer qui parvient à te faire bander léger, une demie-molle en somme ».

« Ta gueule », hurle Rocky assis sur la cuvette des WC. Notre bonhomme se lève tel un gladiateur, il va rien lâcher. Le combat aujourd’hui, c’est un rendez-vous important. Bien sûr, c’est pas celui de sa vie, celui-ci, il l’a raté, y’a bien des années. Le jour de sa venue au monde, il a fait la connerie d’arriver sans bruit, il a pas poussé le moindre cri. Alors, la sage-femme paniquée l’a pincé fort, elle avait cru, à tort, qu’il mourrait dans ses bras.

Honnêtement, il croit vraiment que çà s’est joué là. Vraiment, faut pas entrer dans la vie, sur la pointe des pieds, sinon les autres, les assoiffés, les affamés, y vont te piétiner, t’enterrer vivant.
Alors oui aujourd’hui, Rocky, qui a presque tout perdu, est bien décidé à tout donner, en plus il a pas vraiment le choix, il a même plus de quoi payer le prochain loyer. Alors non, il va pas se dégonfler, il va y aller au rendez-vous avec sa survie

Crochet du droit, uppercut, crochet du gauche «prends-ça dans ta face, j’sais bien qu’elle reviendra pas Adrienne, son Rocky sur le retour, ça fait belle lurette qu’elle en a fait le tour. C’est vrai que son ex- manque pas d’humour, ni d’audace, mais pour Adrienne, il manque cruellement de classe, depuis qu’il manque de grosses caillasses ». Rocky sautille, assène une pluie de coups à cette société obscène, incapable de nourrir tous ses enfants, aurait-elle dû avorter, plutôt que de les abandonner.

Rocky souffle fort, souffle plus fort à chaque coup, il a perdu de sa superbe et dire qu’avant, il ne manquait pas d’air, faut dire ça fait plus de 30 ans qu’il n’a plus 20 ans,

A l’époque le coq n’avait pas peur n’avait pas peur de l’adversité, il lui rentrait dans les plumes avec panache. Loin de se la raconter, il pensait avoir sa place, son cœur battant dans la société. Intelligent, travailleur, et en plus honnête. « Fiston pas de doute, tu vas faire belle route ».

Puis les années passant, il était moins vif, moins incisif, plus lent, plus hésitant, trop vieux, trop scrupuleux, les jeunes loups arrogants sur lui avaient commencé à se faire les dents. Le vieux coq se mettait sur ses ergots, ridicule, face à la jeunesse aboyant « Papy, faut passer le flambeau, tu vas te péter le dos, aux suivants, t’as fait ton temps grand-père ».

Alors, il avait fini par être évincé du ring, « les caïmans », carrément bienveillants, l’avaient aidé à se ménager, à raccrocher les gants « tant qu’il est encore temps, profite qu’il te reste encore les dents de devant ». Doucement, ils l’avaient conduit vers la sortie. Mais, à l’aube de ses 50 ans, les traites de la jolie maison Phoenix, le fisc et puis aussi son fils l’avaient obligé à remonter sur le ring.
Son petit dernier, son préféré, n’avait toujours pas de situation, seulement une poignée d’araignées au plafond. Rocky s’était rendu à l’évidence, y’avait ni seconde chance, ni bonne étoile, ou elles lui avaient filé entre les doigts. La félicité, il se félicitait d’y avoir jamais cru, au moins il était pas déçu.

Direct du droit, direct du gauche, le voilà bien de retour au combat, les gants accrochés à un vieux clou rouillé l’attendaient, le combat ne finit jamais. Il souffla, la poussière, sur les gants, tourbillonna un instant, il se frotta les yeux. Rocky reprenait du service, pour lui mais surtout pour son fils. Il se demandait inquiet comment son garçon sans lui s’en tirerait, dans ce monde de la triche, où, enfonce-toi-çà bien dans le crâne, que tu marches ou que tu crèves, « on s’en contre-fiche » !

L’Amour sans bruit,

Enfin, elle sort triomphale de la cabine d’essayage, après s’être débattue avec ce satané jean taille trop basse, dans lequel elle a dû se contorsionner pour ne pas laisser son gentil bidon se faire la malle, au-dessus du bouton pression.

Rouge et suante aussi, elle claironne un « tin tin tin », en ouvrant le rideau, dans le genre attention les yeux me voici. Sandrine, elle est comme ça, il faut toujours qu’elle en fasse des tonnes. Avec gourmandise, elle saupoudre la vie de bêtises, les moments ordinaires de sucre glace, faut que ça brille, sinon la vie, elle s’efface, plus vite que le reflet d’un visage dans une glace.

Et en matière de vêtements, Sandrine se régale : grâce à ses formes généreuses, la surprise est toujours de taille.

A peine, entrevoit-on son gros orteil, et déjà une voix d’enthousiasme résonne : « oh la la, guapa, guapa, qu’est-ce que tu es mimie ma chérie, tu es à croquer ».
Sandrine ne fait jamais de shopping avec qui que ce soit d’autre, car ses yeux là la subliment, on les appelle les yeux de l’amour. Sa complice de toujours n’a pas son pareil pour s’émerveiller, à chaque lever de rideau. C’est comme un remake de pretty woman, bon qui tire plus sur le fatty que sur le jolie, mais réellement, c’est la même intention, sans l’enjeu de la baise en fin de journée, de quoi être sacrément soulagée.

Grimaçant, les cheveux en bataille Sandrine se démène pour remonter son falzar, elle tire violemment sur les rebords du pantalon.
« Nen sérieux ça le fait pas, regarde ce gros fion, les coutures vont lâcher, je peux même pas toucher mes pieds pour refaire mes lacets ! »

« Mais n’importe quoi, mais pas du tout d’accord. Tu as de jolies fesses, rebondies comme deux jolis abricots. Dis-moi qui pourrait résister à mordre dedans, à pleines dents », rétorqua la femme, la tête penchée sur le côté, comme elle fait à chaque fois qu’elle s’attendrit.

« Par contre, mon ventre ! » soupire Sandrine tout en remontant une nouvelle fois le jean en tirant violemment sur les passants « regarde, c’est totalement dément, il refuse catégoriquement de rester en arrière-plan, il déborde au-dessus de la fermeture. On dirait vraiment une brioche en cours de cuisson, dans un moule trop petit, ça dégueule de partout, c’est dégoûtant et puis ça cuit pas du tout ! »

« Mais arrête tes bêtises, c’est insensé, ton ventre est très joli, pourquoi le cacher, il a le droit de vouloir danser. Vous êtes ravissants tous les deux, je connais plus d’une actrice de Bollywood qui tuerait pour être si bien profilée, naturellement en plus ! ».

Sandrine avant de retourner dans la cabine, s’attache à initier une danse du ventilateur endiablée, laquelle consiste à laisser libre cours aux chairs mouvantes de son corps, autant dire que ça fait du monde. Elle sait l’effet que cela produira, alors le regard plein de malice, elle attend.

Dans un éclat de rire, sa camarade s’écrie « Tu es sexy au diable, hermanita, qu’est-ce que tu es drôle ! »

Après avoir cogné plusieurs fois coudes, poignées, genoux, Sandrine se rappelle pourquoi elle déteste le shopping, l’éléphant dans la boutique de porcelaines parvient enfin à se débarrasser du pantalon, véritable objet de torture. Elle sourit encore de son effet, le jean gît en boule à ses pieds.
Depuis la perte de ses dents de lait, la plus tout à fait jeune femme est en quête de l’Amour Absolu : « le vrai ». A 40 ans, si elle perd à nouveau ses dents (« de viande » ?), en revanche, elle ne cherche plus l’Amour Absolu. Elle sait désormais disposer du Trésor : l’Amour à dire vrai a toujours été à ses côtés, depuis sa naissance, il loge à plusieurs endroits et notamment dans le cœur de sa sœur, lequel lui est, en plus, en bonne partie réservé.

Sa sœur est le ciel de sa vie, en un sourire, elle allège son cœur souvent trop lourd et son esprit trop gris.
Inutile de partir pour découvrir l’Amour, le vrai celui qui perdure bien après la mort, celui qui vous réchauffe le jour et la nuit aussi. Oui, la nuit aussi, à ce moment précis, où débarrassés des artifices, ces politesses, nous sommes à poil, nus dans notre vérité

– La morve au nez d’avoir trop pleuré
– les vergetures comme des scarifications sur un corps pourtant infécond,
– l’haleine pestilentielle, boire et vomir le chagrin,
– les doigts dans la bouche au-dessus de la cuvette des wc, gerber à trop se remplir du vide de la consommation,
– les trous dans la bouche quand elle sourit à pleines dents, des années de soin n’y peuvent rien, un sans dent né et meurt sans dent, sale affaire de sang,
– le cheveu gras, le tee-shirt maculé de chocolat, il ait des matins où même se laver, elle y arrive pas,
– acnéique, euphorique, famélique, boulimique, hystérique,
– heureuse, amoureuse, douloureuse, peu importe il lui suffit de lever les yeux, sa sœur est là, aimante dans tous ses états, elle lui tend son cœur et ses bras, tout le temps.

« Viens, approche toi Hermanita, ma jolie, mon tout petit. Viens-ici au creux de mon cou, au creux de mes bras. Sois-comme tu es, laisse-toi aller, sans faux-semblant, ni simagrée.
Vis, pleure, ris, bénis, maudis, fais comme tu voudras, mais rassérène-toi, love-toi tout contre moi. Ma sœur magnifique, lunatique, fantastique, à la folie cosmique, repose-toi sur moi.
Tout ira bien tu verras, tranquillise-toi, tout s’arrangera et puis si c’est pas vrai, si c’est des mensonges, on prendra ce qu’il faudra pour pas s’réveiller, pour pas savoir la vérité vraie et garder intact le songe de deux sœurs… Deux battements, un cœur.

Prendre son shoot de différence, pendant les vacances, de préférence

En ce jour de départ en vacances, mes pensées vont vers les idoles de la différence, enfin un mois par an, pendant les vacances exactement.
La foule magnanime est unanime devant Mme la résilience,
Elle se prosterne devant elle, en une belle révérence.

La foule, suspecte, respecte le mec, qui souffre et demeure debout malgré tout,
pourtant chaque jour est un tel combat, qu’il finira par mourir de vivre, voilà.

La foule s’arrache les livres témoignages, du héros ordinaire revenu de l’enfer, d’une vie de douleurs ordinaires. Le type a réussi sa vie, malgré la nausée du petit déjeuner au souper, malgré l’insomnie de jour comme de nuit.

La foule s’émeut de l’artiste qui remet en place le politique « vous et toute vot’clic vous ne respectez aucune loi, si ce n’est celle du fric. Vous méprisez les sangs dents, ces chiens-là aboient mais ne mordent pas, comme c’est tordant ».

La foule dans son quotidien, au travail prône la démocratie « un homme, une voix » mais le premier détracteur qui a le malheur d’ouvrir sa gueule, pour délivrer le fonds de sa pensée, se fait rembarrer, le fou avait imaginé y être autorisé. L’assemblée fait les gros yeux : « si chacun commence à exprimer ce qu’il pense, c’est la décadence assurée de la société ». La dictature du nombre finira par avoir la peau du subversif expansif. « Quelqu’un souhaite-t-il faire une expression ? ». Il baissera les yeux, comme d’autres baissent leur pantalon. Jadis intègre, aujourd’hui intégré à la société, au moins son banquier lui fiche la paix désormais : plus d’impayé de loyer.

« Un homme, un silence ». Pour l’idéal consensus, le plus odieux des phallocrates, d’un geste prompt ôte sa cravate, et magnifique acrobate suce gratis à la chaîne, pourvu qu’il s’agisse d’un bureaucrate influent évidement. Chienne de vie qui nous aliène, sur le trottoir, sur le bureau, dans l’escalier du réfectoire, faire la pute, c’est toujours de survie et de désespoir, dont il s’agit.

Le lendemain, un mail du DG invite les salariés à un petit déjeuner avec croissants et café à volonté.
« Au regard des derniers résultats de Mr Flutiôt, j’ai la joie de vous annoncer sa nomination à la direction, il sera en quelque sorte mon bras droit, mon alter égo ».
Quand le cochon transpirant ne pourra plus ouvrir la bouche en grand, la fièvre aphteuse quelle tannée pour les gorets, il pourra toujours, bien cordialement, le branler son PDG. Et si ça suffit pas à le faire hurler l’enfoiré, le suceur ambidextre, pourra toujours lui mettre un doigt dans le cul. Ben quoi, faites pas les effarouchés, au moins maintenant vous savez pourquoi les primes au mérite, celles versées en fin d’année, ça pue la merde et le rat crevé.

La foule est ouverte d’esprit, elle ne craint pas la différence, je dirais même qu’elle l’apprécie, d’ailleurs aussi souvent qu’elle le peut, elle choisit l’étranger pour ses vacances. Bien oui, dans le quartier CSP +, tout le monde se ressemble et s’assemble. C’est la mort dans l’âme, qu’ils ont renoncé à habiter « un quartier de la mixité ». «Pour les enfants c’est pas évident, l’école de la mixité c’est renoncer aux grandes écoles, celles qui ne prennent que sur dossier ».
Mais afin de ne pas déconnecter la future élite de la France des pauvres réalités des autres gens, les parents impliqués et conscients emmènent leur progéniture, l’été, en Afrique, en Asie aussi. Oui c’est bien aussi l’Asie, il y a encore beaucoup de pauvreté et on peut y parler l’anglais.
Alors, les enfants bien éduqués découvrent éberlués la Différence. Le premier choc passé, s’ils trouvent le courage de s’approcher le dernier jour davantage, c’est que la vision de l’avion du retour sur le tarmac les y engage.

C’est tout de même cher payé l’ouverture à la différence, quand on sait que des petits monstres gentils, il y en a aussi aux  4 coins de la France. Inutile de quitter le pays pour s’acoquiner avec l’Autre : adhérer à une asso de la cité et le tour est joué. Mais là, il ne s’agit plus d’une parenthèse mais d’un engagement dans le temps, côtoyer l’altérité, y être obligé, ne plus la choisir peut vite tourner au martyr.

L’ouverture à la différence, du mois de juillet au mois d’août, un billet d’avion il leur en coûte. On crame les chèques vacances, c’est pas cher payé la bonne conscience. De retour au bureau, les tolérants retournent allègrement à leurs penchants et refourguent à l’assistant, somme toute relativement différent, le sale boulot, pour la basse besogne, eux ils n’ont plus le temps.

Gare à la condescendance, faites gaffe de ne pas la lui faire à l’envers au secrétaire. Si vous voulez qu’il continue à taire vos petits secrets et sales combines, vous feriez mieux d’arrêter de vous foutre de sa trombine. A l’occasion, il pourrait faire quelques révélations et vous les enfoncer profond.

Ne laisser derrière que des cendres

Puisque les semences plantées en plein ventre pourrissent sitôt écloses,
puisque les rêves finissent ensevelies au cimetière des pensées écorchées,
puisque les passions se muent en mensonges auto-infligés au contact de la réalité,
puisque s’affirmer tel que l’on est et probablement détonner, plus personne n’ose,
alors décider de brûler la terre stérile, trancher, couper dans le vif d’une société où l’infécond, non stérile cependant, rime avec inutile, pauvres cons pédants,

Attendre le bon moment : l’ultime, celui de la déchéance des sentiments,
le cruel instant où l’on se retrouve impuissant à faire semblant, d’ignorer son absence de talent.

Mais auparavant prendre le temps de tout détruire méticuleusement,
déchirer les cœurs en lambeaux, scarifier les cerveaux aux couteaux,
briser les êtres vivants en morceaux, surtout les aimants, ces sombres idiots.

Assener les coups comme une pluie de rage, par les mots l’autre assassiner,
l’annihiler en ne l’autorisant pas à la riposte, foudroyé par la rengaine haineuse des phrases vénéneuses,
piétiner l’autre, son intégrité, bafouer ses droits, l’assommer de devoirs et d’obligations,
accabler l’être aimé, le rendre coupable de sa déraison,

L’être aimé, ce tout indicible, détruire en tous points sa chose, dénier son être en croyant le posséder, ni chose, ni bête.

N’être rien sans ce tout, objet, moyen et cause :
– D’abord objet, celui du désir, du feu de la passion, feu-follet des cimetières,
– Puis moyen, moyen de réalisation des rêves, jusqu’alors non-atteints, car jusqu’alors seule. Pour le médiocre, l’autre devient moyen de transformer l’impossible, possible, vecteur de notre réussite en fuite,
– Enfin cause, cause de la frustration, face à l’évidence : combler son vide intérieur n’est pas une tâche, que l’on peut confier à la sous-traitance.

De la sous-traitance, à la maltraitance, tes errements montrent bien ton incompétence à faire face. Nul ne viendra te sauver poupée, enfonce-toi bien çà dans ton crâne de garce.
Le monstre est à l’intérieur et c’est toi qui l’a créé, pauv’ demeurée. La solution est en toi : l’autodestruction est ta seule chance de répit, crois-moi !

Tout brûler, tout massacrer, rien ne doit demeurer, ne rien regretter, derrière-soi que des cendres,
plus personne à aimer, plus de bonne raison de n’pas se descendre,
se faire exploser le caisson et ne plus jamais avoir à attendre d’être, brûlée la cervelle et les désirs avec.

Alors accomplir son destin enfin, forte de ne plus avoir rien, ni personne à perdre, se tuer proprement, sans larmoiement,

Brûler la terre stérile, plonger dans les eaux sombres, des cendres encore, descendre toujours,

Ne plus aspirer à remonter, résilier la résilience, prière de ne pas renouveler le bail à déchéance,

Ouvrir la bouche bien grand, aspirer l’eau, asphyxier son corps et son cœur, suffoquer mais ne plus avoir peur, le pire s’arrête ici. Accueillir sereinement le salut du dernier combat,

Ne jamais plus se soumettre, envoyer valser les sbires de la destinée, l’esclave asservie se meurt et se libère d’une existence subie. Elle a fait le choix d’arrêter, d’exister pleinement pour une fois, et de jouir jusqu’à l’extase de sa toute puissance. Elle jouit de sa grande mort, en disposant de sa vie, la chienne a tant disposé d’elle, avant.

Pourquoi s’obliger à manger, quand on a plus faim, rassasiée, repue jusqu’à la nausée ?

Pourquoi ne pas inviter les affamés de l’existence, prendre place au banquet jusqu’à s’en péter la panse. Pourquoi les refouler aux frontières de l’opulence ? On connaît la musique, deux noires valent une blanche…

L’éthique qu’est-ce que c’est ? Et si cela commençait par vouloir aider les bons vivants à rester et les mauvais à se retirer, sans tambours, ni trompettes, sur la pointe des pieds peut-être, l’idée étant de ne surtout pas gâcher la fête !

 

Penser ses morts, panser sa vie

Penser ses morts, ça tue le temps,

J’aime penser à mes morts de temps en temps,

Je m’efforce de ne pas le faire trop souvent,

A trop penser à eux, j’en oublie les vivants,

Faudra-t-il les tuer tous pour en oublier aucun ?

Tous ces morts déjà à 43 ans, bientôt mes compagnons seront plus nombreux sous que sur terre,

Peut-être est-ce déjà le cas, mais je compte pas, je préfère pas, quand on aime, on compte pas,

De plus en plus régulièrement j’appelle leurs esprits, on en manque cruellement par ici,

Panser ses morts, bon dieu que ça passe le temps,

J’aime me souvenir de mes morts, nos pleurs, nos rires, nos conversations,

J’ai l’image, mais me manque le son, les voix se sont tuent,

Je continue bien sûr, je sais la voie sans issue bien sûr

mais je suis condamnée à l’emprunter, se retourner sur le passé révolu me tuerait,

Raviver la mémoire de mes défunts me rassure, pas de clap de fin, ils vivent encore dans mes pensées, ils vivent encore en moi à jamais changée depuis eux,

Tout meurt, tout finit mais rien n’est plus jamais comme avant et ça putain c’est rassurant, au point presque de calmer ma rage de dents, mon tumulte dedans permanent,

Les rappeler dans mon présent, leur parler c’est ma façon à moi de les honorer, mon cœur crevé autant que leurs corps, se bat pour leur survivre, et si l’eau de la vie se fait un peu moins vive sans eux, c’est tant mieux, elle n’en est que plus exquise,

Cynique comme tout bon vivant, j’aime à gueuler la phrase « des êtres irremplaçables y’en a plein les cimetières, ravale tes larmes le jour de la mise en bière »,
mais bon dieu peu importe qu’ils soient un ou qu’ils soient 100, l’être aimé enterré et notre monde se trouve à jamais dépeuplé. Arrachez-moi la langue, faites-moi taire, condamnez-moi à avaler la terre où ils sont ensevelis, mes morts, mes vers de poésie,

J’ai besoin de penser à eux, de les faire revenir à ma vie, à vrai dire je m’en veux de continuer sans eux, toujours faire comme si de rien n’était mais rien n’est plus à jamais. D’absence en résilience, « faut bien vivre, on n’a pas le choix », sur-jouer l’existence ou plutôt sous-jouer quand j’y pense, à tout supporter, nos cœurs glacés finiront bien par se briser, les tessons viendront saigner nos rêves d’enfant moribonds.

Penser aux morts mais pas trop, de toute façons ces peines-là se réparent pas, les morts c’est mortel, alors penser aux vivants, éloigner les revenants, qui ne reviendront pas, ne pas sombrer dans la folie, s’agripper à la vie.

Chaque jour rejaillir à la vie par choix, de manière délibérée, par amour de celui qui compte sur nous, lui qui demeure et persiste malgré tout, fort de nous savoir vivant, attendant nos retrouvailles, dimanche prochain certainement.
Aux morts, aux vivants, aux vivants morts, aux morts vivants, aux dimanche de retrouvaille, à la vie vaille que vaille,