Ne laisser derrière que des cendres

Puisque les semences plantées en plein ventre pourrissent sitôt écloses,
puisque les rêves finissent ensevelies au cimetière des pensées écorchées,
puisque les passions se muent en mensonges auto-infligés au contact de la réalité,
puisque s’affirmer tel que l’on est et probablement détonner, plus personne n’ose,
alors décider de brûler la terre stérile, trancher, couper dans le vif d’une société où l’infécond, non stérile cependant, rime avec inutile, pauvres cons pédants,

Attendre le bon moment : l’ultime, celui de la déchéance des sentiments,
le cruel instant où l’on se retrouve impuissant à faire semblant, d’ignorer son absence de talent.

Mais auparavant prendre le temps de tout détruire méticuleusement,
déchirer les cœurs en lambeaux, scarifier les cerveaux aux couteaux,
briser les êtres vivants en morceaux, surtout les aimants, ces sombres idiots.

Assener les coups comme une pluie de rage, par les mots l’autre assassiner,
l’annihiler en ne l’autorisant pas à la riposte, foudroyé par la rengaine haineuse des phrases vénéneuses,
piétiner l’autre, son intégrité, bafouer ses droits, l’assommer de devoirs et d’obligations,
accabler l’être aimé, le rendre coupable de sa déraison,

L’être aimé, ce tout indicible, détruire en tous points sa chose, dénier son être en croyant le posséder, ni chose, ni bête.

N’être rien sans ce tout, objet, moyen et cause :
– D’abord objet, celui du désir, du feu de la passion, feu-follet des cimetières,
– Puis moyen, moyen de réalisation des rêves, jusqu’alors non-atteints, car jusqu’alors seule. Pour le médiocre, l’autre devient moyen de transformer l’impossible, possible, vecteur de notre réussite en fuite,
– Enfin cause, cause de la frustration, face à l’évidence : combler son vide intérieur n’est pas une tâche, que l’on peut confier à la sous-traitance.

De la sous-traitance, à la maltraitance, tes errements montrent bien ton incompétence à faire face. Nul ne viendra te sauver poupée, enfonce-toi bien çà dans ton crâne de garce.
Le monstre est à l’intérieur et c’est toi qui l’a créé, pauv’ demeurée. La solution est en toi : l’autodestruction est ta seule chance de répit, crois-moi !

Tout brûler, tout massacrer, rien ne doit demeurer, ne rien regretter, derrière-soi que des cendres,
plus personne à aimer, plus de bonne raison de n’pas se descendre,
se faire exploser le caisson et ne plus jamais avoir à attendre d’être, brûlée la cervelle et les désirs avec.

Alors accomplir son destin enfin, forte de ne plus avoir rien, ni personne à perdre, se tuer proprement, sans larmoiement,

Brûler la terre stérile, plonger dans les eaux sombres, des cendres encore, descendre toujours,

Ne plus aspirer à remonter, résilier la résilience, prière de ne pas renouveler le bail à déchéance,

Ouvrir la bouche bien grand, aspirer l’eau, asphyxier son corps et son cœur, suffoquer mais ne plus avoir peur, le pire s’arrête ici. Accueillir sereinement le salut du dernier combat,

Ne jamais plus se soumettre, envoyer valser les sbires de la destinée, l’esclave asservie se meurt et se libère d’une existence subie. Elle a fait le choix d’arrêter, d’exister pleinement pour une fois, et de jouir jusqu’à l’extase de sa toute puissance. Elle jouit de sa grande mort, en disposant de sa vie, la chienne a tant disposé d’elle, avant.

Pourquoi s’obliger à manger, quand on a plus faim, rassasiée, repue jusqu’à la nausée ?

Pourquoi ne pas inviter les affamés de l’existence, prendre place au banquet jusqu’à s’en péter la panse. Pourquoi les refouler aux frontières de l’opulence ? On connaît la musique, deux noires valent une blanche…

L’éthique qu’est-ce que c’est ? Et si cela commençait par vouloir aider les bons vivants à rester et les mauvais à se retirer, sans tambours, ni trompettes, sur la pointe des pieds peut-être, l’idée étant de ne surtout pas gâcher la fête !

 

Penser ses morts, panser sa vie

Penser ses morts, ça tue le temps,

J’aime penser à mes morts de temps en temps,

Je m’efforce de ne pas le faire trop souvent,

A trop penser à eux, j’en oublie les vivants,

Faudra-t-il les tuer tous pour en oublier aucun ?

Tous ces morts déjà à 43 ans, bientôt mes compagnons seront plus nombreux sous que sur terre,

Peut-être est-ce déjà le cas, mais je compte pas, je préfère pas, quand on aime, on compte pas,

De plus en plus régulièrement j’appelle leurs esprits, on en manque cruellement par ici,

Panser ses morts, bon dieu que ça passe le temps,

J’aime me souvenir de mes morts, nos pleurs, nos rires, nos conversations,

J’ai l’image, mais me manque le son, les voix se sont tuent,

Je continue bien sûr, je sais la voie sans issue bien sûr

mais je suis condamnée à l’emprunter, se retourner sur le passé révolu me tuerait,

Raviver la mémoire de mes défunts me rassure, pas de clap de fin, ils vivent encore dans mes pensées, ils vivent encore en moi à jamais changée depuis eux,

Tout meurt, tout finit mais rien n’est plus jamais comme avant et ça putain c’est rassurant, au point presque de calmer ma rage de dents, mon tumulte dedans permanent,

Les rappeler dans mon présent, leur parler c’est ma façon à moi de les honorer, mon cœur crevé autant que leurs corps, se bat pour leur survivre, et si l’eau de la vie se fait un peu moins vive sans eux, c’est tant mieux, elle n’en est que plus exquise,

Cynique comme tout bon vivant, j’aime à gueuler la phrase « des êtres irremplaçables y’en a plein les cimetières, ravale tes larmes le jour de la mise en bière »,
mais bon dieu peu importe qu’ils soient un ou qu’ils soient 100, l’être aimé enterré et notre monde se trouve à jamais dépeuplé. Arrachez-moi la langue, faites-moi taire, condamnez-moi à avaler la terre où ils sont ensevelis, mes morts, mes vers de poésie,

J’ai besoin de penser à eux, de les faire revenir à ma vie, à vrai dire je m’en veux de continuer sans eux, toujours faire comme si de rien n’était mais rien n’est plus à jamais. D’absence en résilience, « faut bien vivre, on n’a pas le choix », sur-jouer l’existence ou plutôt sous-jouer quand j’y pense, à tout supporter, nos cœurs glacés finiront bien par se briser, les tessons viendront saigner nos rêves d’enfant moribonds.

Penser aux morts mais pas trop, de toute façons ces peines-là se réparent pas, les morts c’est mortel, alors penser aux vivants, éloigner les revenants, qui ne reviendront pas, ne pas sombrer dans la folie, s’agripper à la vie.

Chaque jour rejaillir à la vie par choix, de manière délibérée, par amour de celui qui compte sur nous, lui qui demeure et persiste malgré tout, fort de nous savoir vivant, attendant nos retrouvailles, dimanche prochain certainement.
Aux morts, aux vivants, aux vivants morts, aux morts vivants, aux dimanche de retrouvaille, à la vie vaille que vaille,

L’espoir m’a larguée

Une sueur froide m’immobilise, mes jambes se dérobent, je m’agrippe au bras de mon amie. Je pose ma main droite sur mon cœur gauche, putain je sens rien : le calme plat…l’ennui ? La mort !

Mes doigts se précipitent sur ma carotide, les battements sont comme des murmures, presque imperceptibles…
J’suis en train de crever de mon vivant !

  • Putain Suzy ralentit, je me sens pas bien !
  • Mais t’es dingue de te mettre à beugler comme ça, tu m’as fait flipper sérieux, j’aurais pu nous envoyer dans le décor. Qu’est-ce qui t’arrive encore ?
  • Sympa la compassion, arrête la bagnole tout de suite, tu vois pas qu’j’ai les jetons, sens plus mes jambes, elles sont en coton. Sans déconner, je crois bien que je suis en train de caner.
  • Respire, calme-toi. Dis-moi ce que tu ressens exactement ?
  • Du vide, un grand vide, un trou dans le ventre, comme un précipice avec mon cœur au bord. Il bat plus, à la première palpitation c’est le saut du diable. Oh merde, je sens plus rien, il s’est arrêté pour de bon le con !
  • Mais tu délires, c’est pas possible. Tu ferais en arrêt cardiaque, tout en continuant de dégoiser, t’es malade c’est sûr ma pauv’ fille mais je t’assure c’est pas ton cœur qui déraille !
  • Tu comprends rien peau de chien. Je sais bien ce que c’est : c’est encore un sale coup de c’t’enfoiré d’espoir. Il  a foutu le camp le connard ! Ouais c’est évident maintenant : je sens bien que je sens plus rien, il s’est tiré c’est sûr ! Mais moi je préfère être cocue et mal accompagnée. Sans lui j’suis plus rien : plus de perspectives, plus de projets, le néant, immobile le vent de face…
  • Mais t’as pas pu le perdre comme ça, d’habitude il est toujours solidement attaché à ton cœur, cadenassé par ta colère.

Oui d’habitude ma colère l’étrangle, asphyxié impossible pour lui de se dérober… mais parfois les jours d’accalmie, suis moins concentrée et ma colère s’endort…
Tu sais le pire ? C’est pas la première fois qu’il m’échappe et figure-toi c’est toujours au même endroit. Tu sais là où il exulte, tu sais ce lieu magique : le climax de l’allégresse juste avant le bonheur, l’instant de liesse ! Et là, boum, abattu en plein vol le rêve s’écrase au sol, les jamais succèdent aux peut-être, Zbraaa fin de la fête.

  • Ok, ok, bon qu’est-ce qu’on fait ? On rebrousse chemin ? Tu veux ?
  • Pas la peine, tu le sais bien, aucun espoir de refaire l’histoire…Par contre, tu connais un bon bar dans ce cloaque ?

Qui va se fader le cadavre ?

  • Allo ma fille ?
  • Oui pa, j’t’écoute !
  • Ça va ?
  • Ben tu sais j’suis au boulot là, rien de bien glorieux quoi ! Mais t’as un souci Pa ? Tu as cette voix blanche que je n’aime pas ?
  • Non, non rien de grave ma chérie, rassure-toi, bon rien de drôle non plus, c’est pas moi. C’est la tante, bon ben c’est fait, elle est décédée au déjeuner !
  • Ah ok, bon ben ça a fait vite depuis le temps que ça traînait…Et Tonton, ton frère pas trop galère pour rentrer du Portugal ?
  • Non en fait il rentre pas, je crois pas. Il a des amis là-bas, tu comprends c’est pour çà…
  • Merde alors, je le crois pas mais qui va gérer le cadavre putain ?
  • Parle-pas comme ça de la sœur de ta grand-mère, t’es impossible. T’inquiète pas je m’occupe de tout, y’a rien à faire faut bien le faire !
  • Merde Pa avec ton cancer, il pouvait pas abréger ses vacances ton frère. Tu vas tout te fader pendant qu’il se dore le faux cul tranquille, mais je vais le lui péter moi, j’te jure
  • Calme toi, sérieusement j’ai pas besoin de çà ma fille, tu sais c’est la vie.
  • Non pas là c’est pas la vie, c’est la mort et j’espère pour lui que sa peine sera doublée au moment du jugement dernier : remord dans sa face. Je te jure, il l’emportera pas au paradis ou dans un train d’enfer, crois-moi.

J’avais partagé 40 ans de ma vie avec la sœur de mamie, bien sûr on se voyait pas souvent, à vrai dire d’abord de moins en moins, puis à vrai dire plus du tout. Faut bien reconnaître qu’il est difficile d’échanger avec une personne, dont la plus grande ambition, c’est de pisser pile poil dans le plat-bassin, plat pays qui est le mien et dont l’unique projet de la journée, c’est de ne pas louper le souper. Ben ouais, il arrive un moment où chaque repas, c’est du temps de gagné, ou du temps perdu, quand ça dure trop longtemps, à la fin de la vie on sait plus.

Mon père et son frère avaient toujours vécu avec leur tante, vieille fille, elle n’avait pas quitté sa maison natale. Sa sœur jumelle vivait, dans la maison d’à côté, avec mari et enfants en l’occurrence mes père et oncle, alors la bonne d’âme l’invitait au déjeuner le dimanche, après la messe. La pauv’ femme si seule, la charité bien ordonnée commence en famille, tu penses !

Bref plus de 70 ans que cette femme, ni meilleure ni moins pire qu’une autre, avait été pour eux un repère. Mon oncle était empreint de nostalgie, au point qu’il avait même investi dans la pierre de son village d’enfance, le trou du cul de la France. Que voulez-vous un homme attaché au passé, attaché aux siens.
La tante elle a crevé ? Seule comme un chien, que veux-tu que j’y fasse ?
Triste fin du célibataire, peu de volontaires pour conduire la dépouille au cimetière.

« Croyez-moi on se verra ailleurs qu’à la messe, ailleurs qu’au cimetière, mais vous en faites pas on se reverra et ce sera devant M’sieur l’notaire. J’entends vos lèvres remuer, vous souriez ! Un peu de respect c’est tout de même la sœur de ma mère qu’aujourd’hui on enterre ».

Combien de moments passés ensemble, autour de la table, ou au cul d’une vache à l’étable ?

Combien de discussions sur la religion, « nom de dieu si tu existes répond ! » ?

Combien de cuillerées de soupe aspirées dans un même souffle ? « Attention, elle est chaude ! »

Combien de langues à la sauce piquante englouties…et les madeleines et oui les madeleines aussi, trempées dans le café pour le goûter à la Noël ? C’était une belle vie, vue du ciel.

Combien de gigots dégustés à pâques ?

Combien d’instants de répit volés, pour échapper à la maison d’à côté, où le Dimanche on aimer faire l’inventaire de ce que les aut’ gens savent pas faire ? « Sont pas comme nous ! »

Combien de pastis gobés cul sec dans les verres duralex ? « A ta santé ma tante, longue vie à notre hôte qui nous enchante ! ».

Alors même si suis pas mieux qu’eux, même si au fond suis sans doute pire. Et même si sincèrement suis pas malheureuse que tu es quittais la maison des vieux,  pour rejoindre ton seigneur dieu, car le monde des vivants ça faisait longtemps que tu l’habitais plus vraiment. Et bien malgré tout ça, au soir de ton départ, je suis triste qu’on ne t’ait pas évoqué un peu tendrement, avant la question « qui va s’occuper du cadavre ? ».

Mais je fais partie de cette civilisation, où on ne pleure plus les morts, surtout pas les vieux, car sinon comment surmonter la prochaine, celle plus injuste, celle d’un plus jeune. Comment survivre alors à la mort de l’ami, de l’enfant, du collègue fauché en pleine fleur de l’âge, si on se répand sur celle des vieux à bout de vie ?

Moi tantine je t’aimais bien, tu avais choisi un autre chemin et tu pars comme tu l’as parcouru … seule.

Auprès de Lui je t’espère, toi qui lui as dédié ta vie, à son tour Il peut bien consacrer ta mort…

Que ton âme soit en paix, ma tantine et concernant ton corps t’en fait pas, quand d’autres se déchargent, ton Giorgio lui demeure et s’en charge, fossoyeur de la famille, désigné d’office, le petit soldat de la mort assure toujours l’office.

Fais Marie, de ton ciel, une prière pour lui, qu’il reste ange sur terre !

Vivons doucement mais mourons vite…

Sans enfants, ni neveux à nos côtés, la fausse commune sera notre véritable originalité…

Bat trop vite, trop fort ? Bat encore !

  • Pardon docteur de vous importuner ! Je sais : vous avez bien d’autres cas à traiter, des cas bien plus importants, des gens, qui s’ils n’ont plus le pouvoir ont toujours le savoir, le savoir-vivre j’entends.
    Et bien voilà Docteur, je ressens une grosse douleur à la tête et surtout au cœur. J’ai mal, ‘sais qu’c’est pas bien : j’ai mal d’avoir peur et j’ai peur d’avoir mal. Mais le pire Docteur, c’est que le reste du temps soit je m’ennuie, soit j’ai mal aux dents et ça, je le vis mal vraiment.
  • Pardon Madame Marron-gris, je ne pense pas avoir bien saisi. En clair vous avez mal où et s’il vous plaît soyons précis, prenez sur vous cette fois-ci.
  • J’ai mal au cœur docteur, il bat trop vite, il bat trop fort. Ça le prend inopinément, il fait les 100 coups, puis soudain plus rien du tout. Je ne le comprends pas et je crois que lui non plus. Au fond, je crois qu’il ne m’aime pas vraiment. Mon cœur me fait peur, il m’impose ses élans, ses émois et moi dans tout ça. Lui et moi, on ne s’entend plus bien, de mon côté je l’entends trop, grave et incohérent. Je subis ses battements à longueur de temps, Docteur je vous jure je préfère finir à la rue, qu’être une femme battue. Maman me tuerait, si elle savait.
    Le problème date pas d’hier : j’ai grandi trop vite, j’ai grandi trop fort, mais jusqu’à présent mon cœur élastique avait suivi le mouvement, parfois à contre temps, mais globalement il résonnait bien.

Depuis quelques mois, visiblement en colère, il refuse de se taire. C’est pas compliqué, il y en a plus que pour lui désormais, à peine ai-je le pied posé parterre, qu’il cogne comme un forcené.
Vous voyez docteur, j’ai aimé trop vite, j’ai aimé trop fort. Alors c’est sûr il a morflé et je crois que maintenant, il a bien l’intention de me faire payer l’addition. Entre nous, il s’excite pour rien, j’ai pas de pognon.

Alors,  j’ai tout le temps peur, faut bien dire docteur que pour moi la vie faut qu’elle aille vite, faut qu’elle aille fort, ben oui sinon c’est l’ennui et çà c’est la mort, non ?
Donnez-moi quelque chose Docteur pour soulager aussi mes maux de tête : je vous ai pas tout dit, je voulais pas vous effrayer, mais j’ai mal à l’âme aussi. Les pensées me cognent aussi, elles s’en prennent à mes tempes. Elles gueulent à tue-tête, qu’elles veulent se barrer, que si je les libère pas, elles vont me faire la fête. Elles disent que depuis que j’écoute mon cœur, je suis sourde à leur douleur !

  • Mais Mademoiselle c’est tout de même par sorcier de laisser vos pensées s’envoler. Et puis vot’cœur n’est pour rien dans votre tumulte intérieur, Il bat la mesure de votre démesure et entre vos pics et vos creux, croyez-moi le pauvre vieux fait de son mieux !

Il mérite bien un peu de répit, dans votre permanente impermanence, peut-être fait-il du bruit pour étouffer vos cris. Il bat, vite et fort, car il sait que s’il ne peut vous échapper, du moins pas vivant, vous ne pouvez rien sans lui. Tous deux, vous êtes condamnés à coexister, tour à tour, prisonnier et geôlier, l’un de l’autre.

  • Docteur, ma tristesse m’étouffe, stérile, elle enserre mon corps et mon cœur, les compriment, ils vont finir par craquer, je le sais. La douleur déchire mes chairs, mes tissus, mes nerfs. Ma vie est une épisiotomie sans anesthésie, où accoucher du néant est ma double peine.
  • Mademoiselle, qu’attendez-vous de moi au juste ?
  • Un ou 2 médicaments, juste le temps de la tempête ? Le matin, je voudrais seulement me réveiller gentiment, vivre consciemment et heureusement, sans avoir peur ni que cela s’arrête, ni que cela continue. Le soir venu, j’aimerais dormir doucement sans avoir peur ni de ne pas dormir, ni de ne pas me réveiller ? Est-ce trop demandé vous croyez ?
  • Ma chère Madame, la peur est un instinct animal crucial, il nous prévient du danger et nous permet de l’éviter et puis vous savez la peur n’évite pas d’exister…

Trop vieille pour être mère, assez pour être orpheline, mère de personne bien tard, fille de personne bientôt, l’éternelle « pas sage » erre. Je connais le refrain de la vie et pourtant, il me manque toujours l’air. J’étouffe de ne savoir où est ma route, voilà ce qu’il en coûte à celui qui doute.

La peur, mal, con, génital…

On ne guérit pas de l’enfance, on l’oublie parfois je pense. Un jour, adulte pour le restant de sa vie, en rémission de l’enfance, on suit scrupuleusement le protocole, en soins palliatifs à vie, à mort.
Parfois les antalgiques en première intention suffiront à endormir le mal, parfois non. Alors l’enfance incurable se métastase et vient noircir les poumons, le cœur et l’âme.
Reste la thérapie expérimentale : l’amour, l’unique espoir de survie de l’adulte.

Tic, tac le compte à rebours est enclenché, tic-tac, circonscrire l’enfance, tic-tac surtout l’empêcher de se propager, preuve d’une belle maturité.

Meurtrier du dimanche

L’enfance, plaie béante, se cautérise au feu des rêves. Les chimères floutent les contours de l’amère douleur, la mère de mauvaise vie…

Mais quand arrive l’âge de raison, vient avec lui l’innommable, la pire des trahisons : « l’adultance » auto-infligée.
Les rêves devenus tentatives échouent à la réalité et se brisent à la raison.
Sans rêve, plus d’échappatoire, plus d’espoir, alors l’homme enterre la hache de guerre, le deuil de l’enfance impossible à faire, las d’une vie de combat, avec le temps tout se fracasse, alors il attend, attend, le temps que sa carcasse en mille os se casse…

Passe l’existence, passent les rêves sous silence, il a élaboré sa vie comme une stratégie de la survivance, il est triste quand il y pense, alors… il se la remplit la panse, le ballon de baudruche engoncé finira bien par s’éclater, un jour enfin, i’ va s’marrer…

Bulle d’air, bulle de taire, un mot le perce et l’homme disparait, transpercé de vérité, bulle de terre ensevelie, dégonflé il fuit, recroquevillé au fond de son lit, écorché aux rêves cassés, dans le sommeil il cherche l’oubli, le sommeil unique objet de son désir devient comme ses rêves d’enfant, insaisissable, espéré, attendu, le sommeil, désir d’absolu, lui échappe, le fuit, effrayé à l’idée d’être rattrapé, par son ennui.
Insomniaque désormais, à l’homme lui reste l’alcool, ultime abri, dans la tempête de ses pensées folles.

Les rêves exécutés au champ du déshonneur, il n’a plus rien, il n’est plus rien, il vomit son cœur, tout son être, son malheur. Il regarde le néant viscéral jailli de sa bouche dégoût, éclabousser ses pieds, avant de disparaître dans la bouche d’égout, une juste fin après tout.

Somnambule de l’existence, dans les rues, l’homme déambule sa désespérance, un cerveau vivant dans un corps mort.
Fantôme de sa vie, il porte son corps comme un macchabée, dont il faudrait s’débarrasser.
Meurtrier du dimanche, assassin de la petite semaine, trop couard pour se descendre, il monte une à une, les marches de son existence, mercenaire du quotidien, il tue le temps devenu vain, depuis les rêves trucidés.

Aimer d’amour !

  • Tu ne m’aimes plus ?
  • Si je t’aime encore, mais…
  • Quoi mais ? Tu m’aimes ou pas, c’est pas plus con que çà ?
  • Bien je t’aime oui mais plus comme çà
  • Plus comment ? Plus d’amour ?
  • Oui c’est ça j’t’aime plus d’amour, tu vois, mais je t’aime toujours crois-moi !

Aimer toujours d’abord et puis ensuite, toujours, ne plus aimer d’amour.
Ne plus aimer d’amour ça veut dire quoi ? Ne plus s’aimer tous les jours c’est ça ? Les jours pairs avoir des doutes et les impairs essayer coûte que coûte. Ne plus aimer d’amour, c’est ne plus se mirer dans les yeux de l’autre, ne plus l’admirer vraiment, en tous cas pas autant que l’autre assurément. Parce-que oui il y a toujours un ou une autre. Parce que personne ne part sans l’ombre d’un doute, l’ombre de l’autre.

Ne plus s’aimer d’amour, est-ce s’aimer encore mais sans le faire, car on couche pas avec un membre de sa famille, « tu es un peu comme mon frère ». Passé d’amant à ami, le passage au lit est désormais jeu interdit et c’est tant mieux ou tant pis, mais quand on ne s’amuse plus, on abrège la partie, l’un reste, l’autre part et pourtant celui qui reste est peut-être celui qui fuit.

Est-ce pour ça que tu ne supportais plus de baiser, sauf dans le noir ? A la lumière du jour, l’amour feint coupe la faim et la fin laisse les ventres vides et le cœur affamé, à jamais. Alors c’est ça, ne plus s’aimer d’amour c’est s’aimer sans ne plus vouloir baiser, point g à la ligne.

C’est drôle pourtant aujourd’hui baby, tu me supplies de te quitter et aujourd’hui je crois bien que tu ne m’as jamais si bien baisé ma poupée. Ou alors c’était il y a longtemps, le temps où mes retards te faisaient trembler, le temps où tu t’inquiétais de mon absence car « si tu meurs j’en crèverai » et avant l’autre, le sale con c’était moi.

Ne plus s’aimer d’amour, c’est préférer l’autre dans sa vie, sans renoncer à « nous » toujours  : « restons amis car j’en mourrai de ne plus t’avoir à mes côtés ». Et bien crève alors, maintenant la tumeur, mais sans gémir, essaie de préserver ce qu’il te reste de dignité. Tout gagner et ne rien perdre, t’es comme toutes les autres merdes, il faut toujours que tu te serves. Et ma souris ici c’est pas le paradis, sinon je veux bien vivre en enfer, pour ne plus voir ta face de Lucifer.

Vouloir le beurre et le cul du fermier et surtout ne pas culpabiliser, putain la vie est trop courte pour renoncer. « Pardonne-moi, mais c’est plus fort que tout, on peut pas lutter c’est trop fort, tu comprends ? C’est comme malgré nous, un truc de fou ! ». Et là le cocu il n’a pas d’autre choix que de fermer sa gueule. C’est imparable : rien, ni personne ne peut, ne doit s’opposer à l’amour, au beau, au sacré. Putain tais-toi, arrête de chialer, ravale ta fierté, à trop te la ramener, tu vas te condamner à la solitude à perpétuité.

  • Et donc c’est sûr lui, tu l’aimes d’amour ?
  • Oui…d’amour, pardon !

Ferme ta gueule, ne dis plus le mot « amour ». Hier encore j’étais le dindon : “ton festin, ton destin, ton présent, ton avenir”. Tais-toi, putain, enfonce-tes doigts et puis ton poing dans ta bouche, avant que j’te balance le mien dans ta gueule

ça fait chier, tu vas tout salir avec tes mots malpropres. Arrête de vouloir expliquer l’absurdité, c’est bon je m’en vais !

Aimer d’amour c’est saisir l’opportunité de changer ta vie, sans bouger ton petit cul de feignasse, car si avec moi désormais la vie te lasse, t’imagine qu’avec ton René, ton existence ça va être Vegas. Je sais ce que c’est va, t’embarrasse pas de mensonge à la noix, pas avec moi, j’ai pas oublié qu’il y a quelques années j’étais de l’autre côté et dois-je te le rappeler au crétin précédent t’as servi le même serment « entre lui et moi c’est évident, nous nous aimons d’amour vraiment ». Pauv’ con que je suis, je me souviens très bien à l’époque d’avoir trouvé çà charmant. Ouais c’est vrai je me suis gargarisé, je dois bien l’avouer, d’être l’élu de ton petit cul, ce trou à rats, je m’en mords les doigts.

Le Roi est mort, vive le suivant.

Ne plus aimer d’amour c’est sans doute la suite logique, d’avoir vécu trop longtemps à mes côtés, le conte de fées que tu t’étais raconté a pris l’eau et notre amour s’est noyé dans ton amertume de n’être que toi malgré moi.

Entre vous c’est fort, je te crois : le rêve ne connaît pas de limite, si ce n’est la créativité de son auteur et c’est vrai t’as de l’imagination à tes heures. Alors oui tu l’aimes, tous les gosses aiment le père Noël, mais t’oublie un détail, t’as passé l’âge des sucreries, ta vieille carcasse va se casser les dents contre la hotte, remplie de ton vide intérieur, qui te laisse seule irrémédiablement.

Le rêve est une bulle magique, fragile elle éclate au contact de la réalité. Mais je ne suis pas inquiet, tu trouveras bien une nouvelle opportunité : Pierre, Paul, Jacques, peu importe pourvu qu’il fasse le job et t’aide à t’échapper de ta réalité : celle de n’être non pas rien, mais seulement toi et toi seulement, alors celui-là aura le bonheur à son tour d’être aimé d’amour et pour toujours…

L’hospice.

L’hospice : maison d’assistance où l’on reçoit les vieillards démunis ou atteints de maladie chronique ; asile.

Aujourd’hui j’accompagne mon père, voir sa mère et par là-même ma grand-mère, à l’hospice. Chez nous on dit « l’hospice », jamais « maison de retraite ». Car chez nous qui dit maison dit  : « paisible… refuge… amour ». Pas non plus maison dans la prairie, mais pas loin. Cette définition assez précise à bien y réfléchir nous classait-elle en définitive parmi les « sans domicile » ?

De toutes les façons notre idée de la maison était bien loin de cette bâtisse, où la condition humaine périmée vient s’échouer, puis glisser. L’humain a donc mauvais genre incapable de respecter le encore vivant, même si bientôt mort. Mettre la vieillesse de côté, est-ce autre chose qu’un déni d’initié ?

Inutile de tourner autour de pot, la désormais visite annuelle est une corvée, aller voir « nos deux vieilles » était assez vite devenu un pensum, un jour manque de pot en somme.

Oui j’allais oublier de préciser que la visite était un doublé, un doublé perdant, où aucun participant ne s’endormirait bienheureux, mais au mieux frustrés, au pire nauséeux. Alors à quoi bon ? Pourquoi s’imposer pareille affliction ? Peut-être pour mériter sa place au paradis des athées et puis si c’est pas assez, si on s’fait j’ter, on pourra toujours essayer de filer à côté et tenir bonne place au paradis des ratés.

Ma grand-mère a une jumelle, soudain j’y pense, sans doute il vient de là son regard originel acéré sur les autres : la paire de jumelles. « Ces pauv’ gens » comme elle dit, ce n’est pas qu’ils manquent d’argent, non pas vraiment mais ils souffrent à ses yeux d’une terrible carence : leur différence.

Sa jumelle est sa voisine de purgatoire : sa chambre c’est la porte à côté. Au début, nous avions pensé que cette proximité serait un réconfort, une source de satisfaction et bien nous nous leurrions. Elles peuvent plus se voir en peinture les deux sœurs, après 90 ans de cohabitation, faire semblant de s’aimer visiblement, elles n’en peuvent plus. A croire que lorsque la fin s’entête à approcher sans daigner arriver vraiment, çà revient à crever longtemps et l’agonie c’est crever seul inéluctablement.

La porte vitrée s’ouvre devant nous. D’un pas pressé, nous nous dirigeons vers l’ascenseur, nous sommes dans un état d’urgence : celui de vouloir en avoir fini avant même que cela ne commence. Dans le couloir, le service d’accueil est là : l’odeur de rance, d’aigre sans douceur, d’aigreur et le groupe de vieux à roulettes, sourire au bec pour les plus vaillants des édentés. La bande est là du matin au soir, stationné en bataille, au même endroit, près du réfectoire, le prochain repas désespérément trop tard.

Notre allure fait l’effet d’un courant d’air, c’est celle des visiteurs en coup de vent. Et si la décrépitude des vieux c’était contagieux ? Avec p’pa, nous nous sommes mis d’accord pendant le trajet, nous resterons une heure porte à porte : de la chambre à la voiture. Ce laps de temps est discuté à chaque visite et immanquablement nous tombons d’accord sur une heure de visite. Pourquoi pas moins longtemps ? Faut pas pousser mémé dans les orties, ma visite annuelle doit marquer l’esprit de mamie. Un peu d’enfer sur terre, c’est bien une poignée de points supplémentaires pour le paradis !

Je franchis le seuil de la porte et claironne « bonjour Mamie ! ». Une arrivée en fanfare rien de tel pour faire fuir le cafard.

La mamie en question n’a pas l’air surpris, pourtant cela fait plus d’un an, que ni mon tambour, ni ma trompette ne se sont déplacés jusqu’à son chevet.

Son visage s’éclaire un peu «  oh ma petite fille ! ».

Je ne parviens pas à retenir un mouvement de recul, tout son être tremble, petit oiseau ratatiné dans son fauteuil. « Et bien dis-donc  ça fait longtemps. Au fait combien de temps exactement ?», persifle la grand-mère, entre ses dents, lesquelles manquent de s’barrer, putain de dentier.

Mon esprit fulmine « Bon mamie à ton âge on s’en fout du temps qui passe non ? Alors t’embête plus à compter, profite, savoure la présence de ta petite fille. En plus t’as de la chance aujourd’hui, c’est la sacrée qui vient te visiter, tu sais « la méchante » comme disait papi ! Tu as même repris l’expression à ton compte, manque seulement la tendresse dans l’intonation ». Mes ruminations s’envolent, quand j’entends la voix du paternel.

Il hurle un « salut Man ! ». Je me retourne vers lui étonné, cette voix de stentor d’habitude c’est pour les grandes occasions : celles où, excédé, il finit par aboyer. Il me regarde en bais, hausse le sourcil droit, qui veut dire « y’a un problème ».

De toute la visite, il ne cessera de crier. Au début j’ai pensé que c’était par égard pour la vieille, un peu dure de l’oreille, lui aussi je crois qu’il voulait croire à cette version.

Les minutes s’écoulent longues comme des heures, nous échangeons quelques nouvelles, mais une conversation sans répondant, c’est vite un monologue usant.

A dire vrai, la grand-mère ne vit plus vraiment, elle attend à longueur de temps. Elle attend d’aller se coucher, alors elle attend le sommeil, elle attend la fin de l’année, puis elle attend le petit-déjeuner, qui sonne l’heure du lever, elle attend d’être lavée, alors seulement elle pourra s’habiller, elle attend l’en-cas de 10 heures, le déjeuner n’est plus si loin, puis le café de 16 heures, ouf le souper est à portée de main. Bonne nuit les petits. Elle n’a plus peur quand vient le soir et que la nuit tombe toute noire. Une journée de moins à attendre la grande faucheuse. Elle devrait plus tarder car le blé y’en a plus !

Alors j’essaie de gagner du temps, je meuble pour qu’elle perde un peu du sien un peu plus vite, je fais du bruit, je répète les mêmes histoires, comme çà le râle du chagrin, on l’entend moins.

« Tu sais ma petite fille, j’en ai marre de vivre »

« Je comprends mamie, je comprends …»

Je caresse sa peau translucide maculée de taches, de bleus et d’ulcère, je caresse encore, je m’oblige à le faire. Je sens sa peau frémir, le contact lui fait plaisir. Elle n’en dit rien mais lorsque cesse le geste, elle bouge sa main subrepticement et frôle la mienne. Allez ma méchante, encore un peu de tendresse ! Je me force à la caresser, non parce qu’elle est vieille, non parce que ça transpire la mort de partout, mais parce que de la tendresse entre nous il n’y en a jamais eue. Alors mon esprit rumine, encore lui : « c’est du cirque tout çà, c’est du faux semblant, du faux-cul », Pour m’aider, j’imagine que la vieille dame à côté de moi est une inconnue et j’ai plaisir à soulager mon prochain dans la rue alors…

« Aide-moi à aller aux toilettes », elle a dit ces mots de manière précipitée, elle a dû retenir ce satané dentier. Je me lève sans plus me poser de questions, j’aide une personne vulnérable, n’est-ce pas cela être charitable ?

Mon père se lève derechef, il a la bouche pincée : « tu n’es pas obligée, je vais le faire ». J’insiste. Il reste assis. Il le fait à longueur d’année, alors merde cette fois je peux bien m’y coller. Je l’aide à soulever sa robe, à baisser sa couche-culotte, je tiens fort son avant-bras pour ne pas la laisser tomber, la pauvre femme s’agrippe à moi, comme un naufragé à une bouée.

« c’est bon », dit-elle, je regarde de biais, suis tout de même pas obligée de me fader la vérité en face, mais il est trop tard pour faire volte-face.

« j’ai fini »

Je me retourne pour l’aider à se relever,

« Est-ce je me suis souillée ?… »

« Quoi grand-mère ? », j’ai parfaitement entendu, mais c’est l’unique issue qui s’offre à moi, faire la sourde oreille et la question disparaît…

« Est-ce que ma culotte est propre ? ».

Je regarde vite fait, merde, là il va falloir appeler l’aide-soignante.

« Non Mamie elle est pas propre ».

J’appuie sur le bouton rouge, je m’éloigne des wc… les secondes s’étirent,

« mais appelle donc, appuie-donc sur le bouton »

« j’ai appelé mamie »

L’aide-soignante bienveillante arrive en s’excusant pour l’attente.

Elle me sourit tristement, « vous n’aviez pas à faire ça, vous n’aviez pas à voir ça, fallait appeler, fallait m’attendre. Vraiment désolée ».

Je souris lasse. Est-ce qu’un SMIC justifie de mériter ça, de voir ça ?

Sur le journal local posé sur la table de chevet, le gros titre en une : Neymar au PSG, un transfert de plus de 200 millions. Le prix de l’utilité, le prix de la dignité ?

Un SMIC et plus si travail de nuit. J’ai envie d’hurler ou de pleurer, les deux en fait, mais je ferme ma gueule évidement, parce que « tu confonds tout », parce qu’« arrête de comparer ce qui n’est pas comparable », parce que « tu manques de nuance franchement, grandis un peu ».

Mon père rase sa mère, en moi-même je me dis « c’est injuste car c’est tout de même pas lui le plus barbant ». J’essaie de décompresser un peu dans ma tête, il reste ½ heure, putain de cadran. Ma grand-mère a demandé à mon père de bien vouloir lui ôter les poils au menton. Fiston s’exécute avec plus ou moins de bonne grâce, depuis notre arrivée c’est bien simple tout l’agace. L’effet miroir nous rend nerveux peut-être, encore combien d’années avant d’être le visité, avant de mourir d’ennui avant de crever. L’idée est effroyable moins que le lieu, c’est la fin du désir qui fait froid dans le dos.

« Dis donc, tu as bien engraissé mon fils ». Les paroles de la grand-mère me font sortir de ma torpeur. Voici l’unique pensée d’une mère à son fils aîné, en rémission d’un cancer, je regarde l’horloge une heure passée.

« Ce n’est pas très gentil ça mamie », le son de ma voix me fait sursauter. J’ai hurlé les mots et c’est pas parce qu’elle est sourde comme un pot, je crie car la grand-mère m’exaspère !

« Tu sais ma petite fille je préférerais être morte. »

« Je comprends mamie, je comprends. Nous aussi on préférerait ! »

« Que dis-tu ? »

« Je disais, nous aussi dans la même situation. Mais au moins tu as la chance d’être croyante et pratiquante de surcroît. Prie toi qui sais, aide-toi de ta foi, à ta place c’est ce que je ferais »

Une aide-soignante entre dans la chambre « voulez-vous un café », son accent des Antilles réchauffe un instant l’atmosphère.

A peine l’infirmière partie, «  tu crois que les noirs aussi ils vont au paradis ? ».

Il est 17h34, mon père et moi nous nous croisons du regard, d’un air entendu nous nous levons de concert. En refermant la porte derrière moi, je mets un voile sur le visage austère de ma grand-mère, je ne vois plus que son corps tremblant. Face à celle qui n’est plus qu’une petite chose fragile, l’émotion manque de s’emparer de moi. Pourquoi la vulnérabilité des enfants nous touche tant, quand celle des vieux nous effraie, voir nous rebute vraiment ?

En traversant le couloir, je regarde mes pieds, je ne veux plus voir leurs regards.

« Au-revoir M’sieurs, dames ». Je me mords l’intérieur de la bouche pour ne pas céder à la facilité des larmes aux yeux.

Sur le parking, je souffle un bon coup, je me force à sourire, puis je ris finalement à pleine gorge. Je savoure ma chance, laquelle quelques années en arrière me semblait punition : ma grand-mère n’a jamais été aimante. En retour j’avoue ne jamais avoir aimé non plus, celle par laquelle ma propre mère a tant souffert. A la nuit tombée je savoure ma félicité, autant de larmes réservées à d’autres peines.

Ma grand-mère va mourir demain ou après et je m’engage à ne pas pleurer.

Sans enfants, ni neveux, je songe que personne ne s’imposera de visite annuelle à la vieille et j’en suis soulagée, encore que… D’ici là, j’espère que le droit de disposer de soi-même ne sera plus une chimère, courageuse mais pas téméraire la future grabataire.

 

 

Deux jours après avoir posé ces mots sur le papier, un drame s’est joué : nous t’avons enterré grand-mère. Je pleure sans plus pouvoir m’arrêter mais c’est pas ce que vous croyez. Je pleure sur l’absurdité de la condition humaine : une vie passée à ne savoir aimer.

Libre…de s’attacher

Je marche vers la voiture ou plutôt je virevolte, je vole, ce soir j’ai rendez-vous avec un ami, mon cœur sautille.

Après une journée de travail plus décevante, qu’harassante, c’est l’heure de la satisfaction, l’instant de la réconciliation, où on se déleste du superfétatoire, bas le masque et le costard.

Excitée j’ai attendu ce moment toute la journée, derrière mon écran à l’encéphalogramme plat, mon cœur n’a cessé de battre anarchiquement angoissé par des chiffres en séries, serial killers de mon esprit. Des données partiales qui ne tombent jamais juste, prises au piège de tableaux et graphiques à la virtuelle réalité, manipulées en vue d’objectiver des décisions stratégiques où la ressource humaine est une variable d’ajustement, l’Homme une marchandise comme une autre exactement…

A la fin de la journée, mes pensées évanouies sous une vague de tristesse peinaient à refaire surface. Ce nouveau job pourtant, je m’étais battue le mors aux dents pour le décrocher. 5 mois après mon arrivée, en cette fin de journée ma mâchoire était toujours endolorie.

Vous vous demandez sans doute, pourquoi je souris alors bêtement, malgré cette rage dedans ? C’est seulement que les paroles de ma psy résonnent irraisonnées dans ma tête de mule : « Samuelle, vous avez cette faculté de mettre du combat, de l’âpreté dans tout ce que vous entreprenez, pourquoi exceptionnellement ne pas envisagez d’emprunter la voie de la facilité  ».

Merde tout cela ne serait donc qu’une question de choix ? Rien à voir avec ce chien de destin, putain la chienne c’est moi. Mais je m’en fous : un j’aime les animaux, plus que bien des hommes enfants de salop et deux ce soir rien ne peut gâcher mon plaisir : je vais voir mon ami, l’homme qui n’a pas de prix. Ah j’allais oublier voici 50 balles et gardez la monnaie, c’est pas cher payer la vérité.

Une nouvelle fois, j’avais cru trouver le compromis, j’étais fière de moi, beaucoup disaient que j’en étais d’aucun. J’étais fière à 40 ans et des poussières d’étoiles de préférer la voie de l’harmonie. Cette organisation à but lucratif, ce n’est pas la moindre des concessions, avait stipulé dans l’annonce d’emploi : « Coopération, autonomie et démocratie : un homme, une voix ». Idéaliste ou naïve, je n’avais pas réalisé que ces voix dissonantes seraient pareilles au cri d’effroi du Horla.

L’autonomie prônée dans la société autogérée, idéal de liberté longtemps rêvé était un cauchemar de solitude et d’isolement. L’esprit de coopération tant vanté, se limitait à une relative discussion lors de la répartition du bénéfice. Dans les habits du compromis, la compromission s’était travestie, je me sentais trahie.

« Bon dieu que vous êtes idéaliste, descendez un peu de votre cocotier ». Fuck la psy, je suis comme je suis.

Et puis je me fous de cette journée, je me fous de m’être une nouvelle fois trompée. A l’heure qu’il est mon ami m’attend, bientôt je vais réchauffer ma pauvre peau, à un rayon de soleil dans un ciel peint en gris de mes griffes chiennes. Je suis gênée, je dois l’avouer, par la gratitude de mon ami, il n’arrête pas de me remercier de l’aider, de lui donner mon temps et il me fait jurer de toujours se voir « ami pour la vie ? ». Juré craché.

En réalité mon ami l’ignore mais il m’aide bien plus encore, il m’offre un supplément d’âme, des élans d’humanité, autant d’instants d’éternité dans un quotidien mortel.

Dans ma voiture, vitres ouvertes aux vents marins, j’oublie, je me déleste doucement de cette journée inféconde, pied au plancher, musique à fond, je chante comme je crie, j’aimerais tellement savoir siffler.

Je stoppe ma voiture devant la boulangerie, je ne sais pas me garer, suis à moitié sur la route, je mets mes warning, je n’ai pas le temps, la vie m’attend. Mes yeux comme des billes devant les pâtisseries sont comme des billes, ça fait rire la boulangère. Incapable de choisir je dévalise le rayon viennoiseries…

Devant mon hésitation, la vendeuse me demande esquissant un sourire attendri « c’est pour combien de personnes, Madame ? »

« Deux mais mon partenaire d’orgie gustative est mon ami, alors je veux pas lésiner alors ajouter donc une tarte sucrée ». Je me mords la lèvre, il faut toujours que je raconte ma vie, malgré l’esprit de synthèse mentionné sur mon CV.

En route vers mon ami, je tremble un peu à l’idée de ne savoir le sustenter.

Je traverse la cour dans un train d’enfer, mes pieds s’enfoncent dans les graviers, enfin j’arrive à destination, je cogne à la porte en PVC.

Mon ami m’attendait, la porte s’ouvre, son sourire, lui barre son visage encore juvénile, il tapote sa montre de son index la malice au coin des yeux. Qu’importe l’heure, un ami est toujours en retard dans le cœur de celui qui l’attend.

Mon ami me fait signe d’entrer, j’ôte mes chaussures sans ôter les lacets, je lui tends les gâteaux, la bouilloire siffle déjà la joie des retrouvailles. De la main il m’invite à m’asseoir sur son matelas, qui fait office de sofa et de lit. Délicate je me laisse basculer en arrière, il retient mon geste et s’empresse de saisir le premier vêtement venu. Il prend soin de le mettre en boule et le glisse rapidement entre le mur et mon dos.

Il verse généreusement plusieurs cuillères de sucre dans deux petits verres, il place délicatement le sachet de thé à la menthe, entre le verre et la petite cuillère, puis verse l’eau frémissante dans un mouvement preste et aérien de bas en haut. Les pieds nus en tailleur, nous nous faisons face, assis à même le sol il se tient bien droit. Il pose à mes pieds un tee-shirt troué en guise de napperon, sa main dans un va et vient décidé s’applique vainement à défroisser le tissu. Il ouvre la valise derrière lui, en extirpe une assiette la place au milieu du napperon exactement et place méthodiquement les viennoiseries. Nous trinquons à la française, je coupe en deux les gâteaux afin que nous puissions goûter à chacun d’entre eux. Nous engloutissons les gourmandises entre deux fous rires et manquons plus d’une fois de nous étouffer, nos rires font écho dans la cour. Comme deux enfants, nous léchons avec gourmandise nos doigts recouverts de sucre.

« Nous pouvons commencer la leçon Dooran ? »
« Tchai encore ? ».
Assise sur le lit de Dooran posé à même le sol, entourée des 4 murs du conteneur, au cœur du village mobile, certains l’appellent «  le camp des migrants », je me sens au bon endroit, au bon moment, il n’y aura pas de cours de Français ce soir, seulement une discussion entre deux personnes heureuses de se voir. Nous sourions benoîtement en sirotant notre thé à la saveur des milles et nuits et palabrons de choses et d’autres dans une langue qui n’appartient qu’à nous, mélange éloquent de français, d’anglais et de farci, langue universelle, celle de l’amitié.

Dooran dans un sourire déclare « toi professeur, moi Dooran, nous amis pour la vie… »

Amis pour la vie, mais il ne faut pas l’ébruiter, les professeurs bénévoles comme les éduc. spé nous ne devons pas nous attacher, juré, craché, doigts de mains, doigts de pieds croisés. Croix de bois, croix de fer, oui je mens et l’enfer attendra, car le paradis c’est ici.

En refermant la porte métallique du village, je me sens légère, professeure de français bénévole, je donne des cours du soir à Dooran mon ami afghan, afin de l’aider à intégrer notre société, moi il me donne des leçons d’humanité, qui me donnent le courage d’y demeurer. De nous deux, le plus altruiste n’est pas celui que l’on croit et c’est beau comme ça, libres l’un l’autre de nous attacher…

Une bonne leçon…

De l’autre côté de la porte en fer, j’entends le pépiement des oisillons du paradis. La piqûre de la sonnette « bzzz » me fait sursauter. A peine le signal a retenti, à peine ai-je foulé du pied la terre d’asile et déjà ils sont autour de moi, tout autour, mes marmots arc-en-ciel.
Je ne peux m’empêcher de caresser les têtes brunes tendrement offertes, aurais-je le temps de les frôler toutes avant qu’ils ne s’envolent. J’essaie de contrôler ma liesse, de mesurer le geste, chaque caresse est une promesse, je le sais et je souffre de ne pouvoir les honorer toutes.

S’investir, s’impliquer, donner de soi, recevoir en soi aussi, mais ne jamais rien attendre, car ici plus qu’ailleurs rien n’est jamais acquis.

Je retiens l’émotion, elle brûle les yeux, incendie mon cœur, ces enfants si réels sont si vivants, en demande d’amour tellement ! Ma joie éclate avec leurs rires.

L’un me raconte la piscine hier et imite son plongeon avec conviction. Il ferme ses yeux bridés, ses yeux sourire d’hiver en été et se pince fort le nez. Doucement je l’entoure de mes bras, doucement nous remontons à la surface : « t’as vu zé même pas bu la tasse ! ».

L’autre manque de tomber de son vélo à mes pieds, à force de dérapages incontrôlés « eh ! Regarde, je freine qu’avec les pieds ! ». Je me retiens de les serrer tous contre mon cœur, de les embrasser avec ardeur, de les prendre dans mes bras, de les porter en moi et oublier mon incapacité à engendrer autre chose que des étincelles de vie. Et de 3 depuis hier, les étoiles filantes dans mon ciel d’infortunes se multiplient. Alors je lutte pour ne surtout pas effrayer ni les enfants, ni les parents, un feu d’artifices d’effusions, ça trahit toujours l’être infécond. Je me ressaisis, je ne suis pas leur mère, peut-être un repère, nullement un parent bis.

Besmella arrive et me sauve de moi-même. Rasé de près, il sent bon le savon, la mèche bien peignée sur le côté, il a fière allure. Mon élève est prêt, la leçon va pouvoir commencer. Je lui rappelle quelques mots de vocabulaire, une ou deux notions de grammaire sans en avoir l’air.

Il m’interrompt, sa voix est grave, son ton solennel « t’as vu les attentats à la télé ». En moi-même, je me dis « ben oui Manchester ! Londres ! ». « Oui j’ai vu », je réponds peu loquace, le terrain est miné, son visage l’est plus encore. « Kaboul, 150 morts » murmure-t-il. Les larmes coulent sur mes lèvres, gênée je les ravale vite fait, tristesse et honte mêlées sont amères dans ma bouche. Je me mords les lèvres, tout n’est donc chez moi qu’affaire de maternité.

A dire vrai, à la radio j’avais vaguement entendu l’attentat en Afghanistan, par contre mon cerveau se souvenait parfaitement qu’une victime de Londres était un serveur, français, de Caen précisément.

J’articule doucement presque inaudible « oui c’est affreux Besmella, je comprends, je suis désolée ». Nous parlons de sa famille, grâce à son Dieu tout le monde va bien. Nous parlons de ses enfants, de sa femme, grâce à son Dieu, ils vont bien. Il me dit l’espoir d’un jour peut-être pouvoir sauver sa mère de cet enfer et de la faire venir jusqu’à lui, en France sa nouvelle patrie. Peu à peu nous retrouvons le sourire, parce que par respect des morts au moins, il faut du savoir-vivre.

« Besmella c’est fini pour aujourd’hui, Dimanche nous ferons un peu de conjugaison, tu sais : « je suis, tu es… ». Je ne peux finir, il s’écrie « qui tué, qui mort ? ».

Nous nous serrons la main fort comme d’habitude ou sans doute un peu plus. Le cours de français est terminé.

« A la semaine prochaine Besmella ! »

« A la semaine prochaine Samuelle ! »

La leçon est terminée, je l’ai reçue en plein cœur, merci Besmella !