T’as juste à traverser la rue, Rocky !

Acte II : gagner sa vie quitte à la perdre

Rocky souffle comme un bœuf, il transpire à grosses gouttes. Le pauvre diable se débat pour s’extirper de son pot à yaourt. La journée s’annonce longue, il le sent. Les emmerdes, il les renifle de loin. Et aujourd’hui, l’air est poisse, humide, étouffant, ça sent l’humus et la forêt lointaine n’y est pour rien, c’est certain.

Il jette un œil hagard à son montre à quartz, siglé Daxon. « Encore un objet à la con », avait-il brayé, quand Lucienne l’avait brandit de son colis, elle avait été moins fière en s’emparant de sa chemise de nuit dernier cri.
Il n’en porte plus de montre, depuis un bail. Celle-ci, il l’a dégottée in-extremis, dans un tiroir de la commode du lit, du côté où dormait Lucienne. Enfin «Lucy », elle entrait dans une rage folle, Lucienne, quand Rocky oubliait de l’affubler de son joli sobriquet. Non évidemment, tout ne se joue pas à la naissance, mais elle avait toujours pensé, Lucienne, que l’eau bénite à son baptême était maudite ou au moins frelatée.

Rocky se ressaisit, en voyant le quartz de sa montre défiler. Il secoue la tête énergiquement, parfois çà l’aide à chasser les pensées, mauvaises ou idiotes. Il marmonne 2 jurons dans sa barbe, qu’il vient tout juste de raser ce matin. Il paraît que c’est plus vendeur, se raser ça donne la bouille d’un gagnant, il se demande quel mine çà lui donnerait s’il se rasait les couilles. Il se marre en lui-même et se promet d’essayer la prochaine fois. Et merde, le souvenir de Lucienne refuse de lui foutre la paix, c’est vraiment pas le moment, même s’il est vrai qu’il y a jamais de bon moment pour se taper la gueule de Lucienne. Il dit à ses potes, s’il en a, qu’il peut plus la voir la vieille bique, même en peinture. Le hic en vérité, c’est qu’il est nostalgique, notre fraîchement rasé.
La nostalgie c’est sa plaie, la chienlit embellit le passé, tout en se foutant de la vérité « putain, non c’était pas vrai, c’était pas mieux avant, Lucy elle’t’faisait souvent chier et çà 2 jurons t’as tendance à l’oublier mon gros mytho ! »

Merde 9 heures moins dix, il lui reste 5 bonnes minutes à pieds. Il sent la sueur dégouliner dans son dos, son entre-jambe tout aussi humide le supplie de la soulager en lui grattant les couilles « bon dieu c’est pas le moment ». Il est sous-pression et le stress lui donne des crises d’urticaires, à s’arracher le derrière.
Rocky fulmine : il avait mis son réveil en avance, pour être large. Mais ce matin, sa satanée chiotte lui a donné du fil à retordre, au démarrage. Capricieuse, il en peu plus de cette bagnole, déjà qu’la fillette lui colle une étiquette en plein milieu de la gueule : « si vous l’ignoriez, maintenant vous savez : ce mec est un loser, tenez vous à distance, la poisse ça se refile, conditionné à la défaite, vous feriez mieux d’éviter sa pétrolette ».

Faut pas croire, avant d’être chômeur, il détestait le manque de ponctualité, avec sa Safrane, il arrivait toujours à l’heure. Quelle réputation, il avait auprès des clients à l’époque. Ben oui,  Il était comme les autres gens, avant. Il était normal sup, même. Le zigue avait une bagnole, normale, une femme, pareil, un chien extra et aussi ses dents de devant. Et ouais, le mec c’était pas un moins que rien, ça vous en bouche un coin.
Puis un beau matin, on l’avait convoqué pour qu’il rende les clés de sa Safrane. Bref, il venait de perdre son job et très vite, ensuite, il a tout perdu, même son zob. Le machin, depuis, il répond plus, pas moyen de compter dessus, même pas un début de soulagement de temps en temps, le bidule a capitulé, rien à faire, ce trou du cul est plus capable de s’énerver. Sans déconner ? Pas une larme, pas un crachin. Rien de rien, je vous dis, faut vous faire un dessin ?

Quand le merdier a commencé, il venait de prendre 48 balais. La fleur de l’âge, alors au début il s’est pas démonté, fier il a pensé : suis pas foutu, il me reste encore deux bonnes piges pour la Rollex. Mais perdre son job à la cinquantaine frémissante, c’est le début de la dégringolade, bien au-delà de la, tout compte fait, anecdotique débandade, la « descente aux enfers », comme il entend dire souvent les gens qui savent, dans les reportages et encore hier au JT du soir.
2 ans de recherche assidue, à faire et défaire un CV, au gré et regret des conseillers pôle-emploi, 2 ans durant  à envoyer le papier inique, se déplacer, demander à être reçu, puis ne pas passer le tourniquet, exfiltré à l’accueil, en manque de sens.
« Monsieur Leroc, il faut démontrer votre motivation, montrez que vous êtes solide, que vous portez bien votre nom » répétait le conseiller en réinsertion.
Mais, entre vous et Rocky, tout çà c’est du discours, c’est pas ça qui vous remplit la panse chaque jour. Quand vous postulez et qu’aucun ne daigne vous répondre et encore moins vous recevoir, la seule motivation que vous avez encore c’est d’aller aux WC, chier la merde du dedans, tenaillé par la peur de ne plus pouvoir payer le loyer et d’aller bientôt veiller à la laide étoile. Vider  la merde du dedans, comme unique soulagement. Jour après nuit, l’estime de soi s’effrite et c’est drôle, sans pour autant être comique, plus on va au KFC malbouffer et plus c’est vrai.

Les rares fois où Rocky recevait une réponse négative, ce benêt se surprenait à être guilleret, presque euphorique. « Et du con la joie, redescends : ils te prennent pas : « malgré l’intérêt de votre candidature…bla …bla…nous sommes contraints au regret, de vous laisser macérer dans votre déconfiture ».

« Mais putain mec, fais pas ta pleureuse, tu fais quoi avec ton cul, sale michetonneuse, bouge-ton boule, traverse la rue, va voir au troquet d’à côté, du taf ils vont t’en trouver ». Rocky est volontaire, alors il y est allé au café d’en face et leur a demandé une fois, dix fois, sans foi, s’il cherchait un directeur des ventes, ou même un simple commercial, descendre quelques échelons c’est pas sale. A bout de courage, après le refus n.ième refus catégorique et systématique, Rocky s’est accoudé au Zinc, il a commandé un godet. C’est comme ça que le gars s’est mis à siroter, de plus en plus souvent, de plus en plus tôt, jusqu’à de plus en plus tard. Lui, il aime à croire et raconter qu’il a plongé, quand Lucy s’est tirée.

Quand Lucienne est partie, y-a 5 ans à peu près, oui c’est ça. C’était au tout début du RSA, à la fin de l’hiver, la Lulu elle a pris sa valise et les meubles. Avant de claquer la porte, elle a braillé « moi j’ai pas signé pour ça, le RSA p’tain moi je bouffe pas de ce pain-là », à croire que c’était elle la plus fâchée. Y a pas que les murs qu’ont tremblé, ce jour là, Rocky aussi il a flippé. Il s’est laissé tombé, lui aussi, mais sur le canapé, et sa chienne, malinoise, Fanny s’est allongée à côté de lui et a posé sa gueule sur son avant-bras.

« Tu me remets la même chose, Didier ».
Quand il est lucide, de moins en moins souvent, de moins en moins longtemps, il sait exactement quand la picole a commencé, réellement. C’est pas tant quand, la chienne de Lucienne s’est barrée. C’est quand Fanny, elle a crevé, boom d’un coup « cancer généralisé ». C’est là que tout a commencé à foirer grave, quand sa chienne est partie, Fanny, pas l’autre, car Fanny, elle l’aimait, vraiment, comme il était, pas autrement. L’animal l’aimait spontanément sans calcul, ni plan B si les choses venaient à se gâter.

«Monsieur veuillez arrêter le moteur de votre véhicule. Vos papiers ».

Rocky a perdu sa voiture normale, enfin son permis, mais au fond il en était soulagé, il était devenu un vrai danger. Looser il a appris à vivre avec ça, mais tueur jamais, il pourrait. Avec le pognon de l’auto normale et le prêt chez Sodomis,  il s’est acheté une voiture sans permis, une bagnole plus en phase avec son nouveau statut de sans dents, sans défense forcément.

Avec les travaux, à cause du tramway, Rocky se paume un peu dans le dédalle des rues, heureusement, il finit par retrouver le chemin. Maintenant, il fait face au 10 rue des combattants. Il connaît pas bien la ville, située à 30 kilomètres de chez lui, il n’y était jamais allé, avant hier, où il avait eu la bonne idée de repérer les lieux, histoire de ne pas s’ajouter un stress supplémentaire. Devant le digicode, il essaie vainement de reprendre son souffle, il appuie sur le bouton, l’appareil grésille comme un toaster en fin de vie « B’jour, suis Monsieur Leroc, je viens pour l’entretien d’embauche, c’est pôle emploi qui m’envoie ». Après un soupir retentissant, « 5.ième étage sur votre droite ».

Devant le miroir de l’ascenseur, il tire sur sa veste de costume, il est en nage. Ses vêtements lui collent à la peau, laissant deviner son embonpoint KFC. Ses cheveux mouillés semblent gras et indisciplinés refusent d’entrer dans le rang, malgré l’autorité de sa main droite. Il fulmine, ça se présente mal.
Il sonne, un son strident pareil à une décharge électrique le fait sursauter. La femme à l’accueil lui assène : « il est 9h03, attendez sur le côté ».

Rocky a besoin de se reprendre, il décide de s’asseoir, il peine à respirer. Le fauteuil est extrêmement bas, et profond, impossible de ne pas avoir l’air d’autre chose qu’un pingouin vautré au bout de sa banquise. Il n’aurait pas dû s’asseoir, debout il le sait, trop tard, il aurait a plus de prestance, d’assurance, première erreur…

  • Bonjour Mr Leroc, nous vous attendions, veuillez-me suivre.

La femme manifeste son impatience, quand Rocky éprouve les plus grandes difficultés à se lever, maudit fauteuil, maudit fessier. Dans un semi équilibre, il s’empare de sa serviette, elle se renverse, mouchoir, crayon bic, pièces de monnaie et barres chocolatées jonchent maintenant le sol.
La femme arrête la course d’une pièce de 20 centimes, en l’écrasant avec son talon aiguille « ça pourrait vous être encore utile ».

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