Une bonne leçon…

De l’autre côté de la porte en fer, j’entends le pépiement des oisillons du paradis. La piqûre de la sonnette « bzzz » me fait sursauter. A peine le signal a retenti, à peine ai-je foulé du pied la terre d’asile et déjà ils sont autour de moi, tout autour, mes marmots arc-en-ciel.
Je ne peux m’empêcher de caresser les têtes brunes tendrement offertes, aurais-je le temps de les frôler toutes avant qu’ils ne s’envolent. J’essaie de contrôler ma liesse, de mesurer le geste, chaque caresse est une promesse, je le sais et je souffre de ne pouvoir les honorer toutes.

S’investir, s’impliquer, donner de soi, recevoir en soi aussi, mais ne jamais rien attendre, car ici plus qu’ailleurs rien n’est jamais acquis.

Je retiens l’émotion, elle brûle les yeux, incendie mon cœur, ces enfants si réels sont si vivants, en demande d’amour tellement ! Ma joie éclate avec leurs rires.

L’un me raconte la piscine hier et imite son plongeon avec conviction. Il ferme ses yeux bridés, ses yeux sourire d’hiver en été et se pince fort le nez. Doucement je l’entoure de mes bras, doucement nous remontons à la surface : « t’as vu zé même pas bu la tasse ! ».

L’autre manque de tomber de son vélo à mes pieds, à force de dérapages incontrôlés « eh ! Regarde, je freine qu’avec les pieds ! ». Je me retiens de les serrer tous contre mon cœur, de les embrasser avec ardeur, de les prendre dans mes bras, de les porter en moi et oublier mon incapacité à engendrer autre chose que des étincelles de vie. Et de 3 depuis hier, les étoiles filantes dans mon ciel d’infortunes se multiplient. Alors je lutte pour ne surtout pas effrayer ni les enfants, ni les parents, un feu d’artifices d’effusions, ça trahit toujours l’être infécond. Je me ressaisis, je ne suis pas leur mère, peut-être un repère, nullement un parent bis.

Besmella arrive et me sauve de moi-même. Rasé de près, il sent bon le savon, la mèche bien peignée sur le côté, il a fière allure. Mon élève est prêt, la leçon va pouvoir commencer. Je lui rappelle quelques mots de vocabulaire, une ou deux notions de grammaire sans en avoir l’air.

Il m’interrompt, sa voix est grave, son ton solennel « t’as vu les attentats à la télé ». En moi-même, je me dis « ben oui Manchester ! Londres ! ». « Oui j’ai vu », je réponds peu loquace, le terrain est miné, son visage l’est plus encore. « Kaboul, 150 morts » murmure-t-il. Les larmes coulent sur mes lèvres, gênée je les ravale vite fait, tristesse et honte mêlées sont amères dans ma bouche. Je me mords les lèvres, tout n’est donc chez moi qu’affaire de maternité.

A dire vrai, à la radio j’avais vaguement entendu l’attentat en Afghanistan, par contre mon cerveau se souvenait parfaitement qu’une victime de Londres était un serveur, français, de Caen précisément.

J’articule doucement presque inaudible « oui c’est affreux Besmella, je comprends, je suis désolée ». Nous parlons de sa famille, grâce à son Dieu tout le monde va bien. Nous parlons de ses enfants, de sa femme, grâce à son Dieu, ils vont bien. Il me dit l’espoir d’un jour peut-être pouvoir sauver sa mère de cet enfer et de la faire venir jusqu’à lui, en France sa nouvelle patrie. Peu à peu nous retrouvons le sourire, parce que par respect des morts au moins, il faut du savoir-vivre.

« Besmella c’est fini pour aujourd’hui, Dimanche nous ferons un peu de conjugaison, tu sais : « je suis, tu es… ». Je ne peux finir, il s’écrie « qui tué, qui mort ? ».

Nous nous serrons la main fort comme d’habitude ou sans doute un peu plus. Le cours de français est terminé.

« A la semaine prochaine Besmella ! »

« A la semaine prochaine Samuelle ! »

La leçon est terminée, je l’ai reçue en plein cœur, merci Besmella !

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2 thoughts on “Une bonne leçon…

  1. Quelle belle leçon de vie ma chérie… je l’ai lue avec beaucoup d’émotion, relue, mémorisée, y a plus qu’à l’appliquer, ne jamais l’oublier… merci professeure ta leçon je l’ai reçue en plein coeur, merci professeure pour ce moment de bonheur! Bien à toi professeure, une élève parmi d’autres je suis avec ferveur…

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  2. ah quand la poésie appelle la poésie … merci ma tendre lectrice.
    Le message plus que la leçon tente de dire l’urgence à goûter nos bonheurs avec gourmandise, ne boudons pas notre plaisir quand nous nous émerveillons encore et toujours. Protégeons ces instants ardemment. Prenons soin les uns les autres, aimons nous dans nos altérités, le sublime grandit dans la vérité et surtout efforçons nous de nous comprendre même et surtout quand la communication est mal aisée, ayons toujours à cœur d’essayer au moins. Mais je n’apprends rien à ma tendre professeure du quotidien. Merci de lire à chaque fois, ma plume s’agite forte de cette certitude là.

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