Libre…de s’attacher

Je marche vers la voiture ou plutôt je virevolte, je vole, ce soir j’ai rendez-vous avec un ami, mon cœur sautille.

Après une journée de travail plus décevante, qu’harassante, c’est l’heure de la satisfaction, l’instant de la réconciliation, où on se déleste du superfétatoire, bas le masque et le costard.

Excitée j’ai attendu ce moment toute la journée, derrière mon écran à l’encéphalogramme plat, mon cœur n’a cessé de battre anarchiquement angoissé par des chiffres en séries, serial killers de mon esprit. Des données partiales qui ne tombent jamais juste, prises au piège de tableaux et graphiques à la virtuelle réalité, manipulées en vue d’objectiver des décisions stratégiques où la ressource humaine est une variable d’ajustement, l’Homme une marchandise comme une autre exactement…

A la fin de la journée, mes pensées évanouies sous une vague de tristesse peinaient à refaire surface. Ce nouveau job pourtant, je m’étais battue le mors aux dents pour le décrocher. 5 mois après mon arrivée, en cette fin de journée ma mâchoire était toujours endolorie.

Vous vous demandez sans doute, pourquoi je souris alors bêtement, malgré cette rage dedans ? C’est seulement que les paroles de ma psy résonnent irraisonnées dans ma tête de mule : « Samuelle, vous avez cette faculté de mettre du combat, de l’âpreté dans tout ce que vous entreprenez, pourquoi exceptionnellement ne pas envisagez d’emprunter la voie de la facilité  ».

Merde tout cela ne serait donc qu’une question de choix ? Rien à voir avec ce chien de destin, putain la chienne c’est moi. Mais je m’en fous : un j’aime les animaux, plus que bien des hommes enfants de salop et deux ce soir rien ne peut gâcher mon plaisir : je vais voir mon ami, l’homme qui n’a pas de prix. Ah j’allais oublier voici 50 balles et gardez la monnaie, c’est pas cher payer la vérité.

Une nouvelle fois, j’avais cru trouver le compromis, j’étais fière de moi, beaucoup disaient que j’en étais d’aucun. J’étais fière à 40 ans et des poussières d’étoiles de préférer la voie de l’harmonie. Cette organisation à but lucratif, ce n’est pas la moindre des concessions, avait stipulé dans l’annonce d’emploi : « Coopération, autonomie et démocratie : un homme, une voix ». Idéaliste ou naïve, je n’avais pas réalisé que ces voix dissonantes seraient pareilles au cri d’effroi du Horla.

L’autonomie prônée dans la société autogérée, idéal de liberté longtemps rêvé était un cauchemar de solitude et d’isolement. L’esprit de coopération tant vanté, se limitait à une relative discussion lors de la répartition du bénéfice. Dans les habits du compromis, la compromission s’était travestie, je me sentais trahie.

« Bon dieu que vous êtes idéaliste, descendez un peu de votre cocotier ». Fuck la psy, je suis comme je suis.

Et puis je me fous de cette journée, je me fous de m’être une nouvelle fois trompée. A l’heure qu’il est mon ami m’attend, bientôt je vais réchauffer ma pauvre peau, à un rayon de soleil dans un ciel peint en gris de mes griffes chiennes. Je suis gênée, je dois l’avouer, par la gratitude de mon ami, il n’arrête pas de me remercier de l’aider, de lui donner mon temps et il me fait jurer de toujours se voir « ami pour la vie ? ». Juré craché.

En réalité mon ami l’ignore mais il m’aide bien plus encore, il m’offre un supplément d’âme, des élans d’humanité, autant d’instants d’éternité dans un quotidien mortel.

Dans ma voiture, vitres ouvertes aux vents marins, j’oublie, je me déleste doucement de cette journée inféconde, pied au plancher, musique à fond, je chante comme je crie, j’aimerais tellement savoir siffler.

Je stoppe ma voiture devant la boulangerie, je ne sais pas me garer, suis à moitié sur la route, je mets mes warning, je n’ai pas le temps, la vie m’attend. Mes yeux comme des billes devant les pâtisseries sont comme des billes, ça fait rire la boulangère. Incapable de choisir je dévalise le rayon viennoiseries…

Devant mon hésitation, la vendeuse me demande esquissant un sourire attendri « c’est pour combien de personnes, Madame ? »

« Deux mais mon partenaire d’orgie gustative est mon ami, alors je veux pas lésiner alors ajouter donc une tarte sucrée ». Je me mords la lèvre, il faut toujours que je raconte ma vie, malgré l’esprit de synthèse mentionné sur mon CV.

En route vers mon ami, je tremble un peu à l’idée de ne savoir le sustenter.

Je traverse la cour dans un train d’enfer, mes pieds s’enfoncent dans les graviers, enfin j’arrive à destination, je cogne à la porte en PVC.

Mon ami m’attendait, la porte s’ouvre, son sourire, lui barre son visage encore juvénile, il tapote sa montre de son index la malice au coin des yeux. Qu’importe l’heure, un ami est toujours en retard dans le cœur de celui qui l’attend.

Mon ami me fait signe d’entrer, j’ôte mes chaussures sans ôter les lacets, je lui tends les gâteaux, la bouilloire siffle déjà la joie des retrouvailles. De la main il m’invite à m’asseoir sur son matelas, qui fait office de sofa et de lit. Délicate je me laisse basculer en arrière, il retient mon geste et s’empresse de saisir le premier vêtement venu. Il prend soin de le mettre en boule et le glisse rapidement entre le mur et mon dos.

Il verse généreusement plusieurs cuillères de sucre dans deux petits verres, il place délicatement le sachet de thé à la menthe, entre le verre et la petite cuillère, puis verse l’eau frémissante dans un mouvement preste et aérien de bas en haut. Les pieds nus en tailleur, nous nous faisons face, assis à même le sol il se tient bien droit. Il pose à mes pieds un tee-shirt troué en guise de napperon, sa main dans un va et vient décidé s’applique vainement à défroisser le tissu. Il ouvre la valise derrière lui, en extirpe une assiette la place au milieu du napperon exactement et place méthodiquement les viennoiseries. Nous trinquons à la française, je coupe en deux les gâteaux afin que nous puissions goûter à chacun d’entre eux. Nous engloutissons les gourmandises entre deux fous rires et manquons plus d’une fois de nous étouffer, nos rires font écho dans la cour. Comme deux enfants, nous léchons avec gourmandise nos doigts recouverts de sucre.

« Nous pouvons commencer la leçon Dooran ? »
« Tchai encore ? ».
Assise sur le lit de Dooran posé à même le sol, entourée des 4 murs du conteneur, au cœur du village mobile, certains l’appellent «  le camp des migrants », je me sens au bon endroit, au bon moment, il n’y aura pas de cours de Français ce soir, seulement une discussion entre deux personnes heureuses de se voir. Nous sourions benoîtement en sirotant notre thé à la saveur des milles et nuits et palabrons de choses et d’autres dans une langue qui n’appartient qu’à nous, mélange éloquent de français, d’anglais et de farci, langue universelle, celle de l’amitié.

Dooran dans un sourire déclare « toi professeur, moi Dooran, nous amis pour la vie… »

Amis pour la vie, mais il ne faut pas l’ébruiter, les professeurs bénévoles comme les éduc. spé nous ne devons pas nous attacher, juré, craché, doigts de mains, doigts de pieds croisés. Croix de bois, croix de fer, oui je mens et l’enfer attendra, car le paradis c’est ici.

En refermant la porte métallique du village, je me sens légère, professeure de français bénévole, je donne des cours du soir à Dooran mon ami afghan, afin de l’aider à intégrer notre société, moi il me donne des leçons d’humanité, qui me donnent le courage d’y demeurer. De nous deux, le plus altruiste n’est pas celui que l’on croit et c’est beau comme ça, libres l’un l’autre de nous attacher…

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One thought on “Libre…de s’attacher

  1. Bouleversant…j’aime tant la femme libre, l’auteure de génie qui sublime ma vie en poésie. La lecture de tes écrits, si bien écrits sont pour moi de merveilleux présents aujourd’hui, demain, maintenant! Je t’aime tant…

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