L’hospice.

L’hospice : maison d’assistance où l’on reçoit les vieillards démunis ou atteints de maladie chronique ; asile.

Aujourd’hui j’accompagne mon père, voir sa mère et par là-même ma grand-mère, à l’hospice. Chez nous on dit « l’hospice », jamais « maison de retraite ». Car chez nous qui dit maison dit  : « paisible… refuge… amour ». Pas non plus maison dans la prairie, mais pas loin. Cette définition assez précise à bien y réfléchir nous classait-elle en définitive parmi les « sans domicile » ?

De toutes les façons notre idée de la maison était bien loin de cette bâtisse, où la condition humaine périmée vient s’échouer, puis glisser. L’humain a donc mauvais genre incapable de respecter le encore vivant, même si bientôt mort. Mettre la vieillesse de côté, est-ce autre chose qu’un déni d’initié ?

Inutile de tourner autour de pot, la désormais visite annuelle est une corvée, aller voir « nos deux vieilles » était assez vite devenu un pensum, un jour manque de pot en somme.

Oui j’allais oublier de préciser que la visite était un doublé, un doublé perdant, où aucun participant ne s’endormirait bienheureux, mais au mieux frustrés, au pire nauséeux. Alors à quoi bon ? Pourquoi s’imposer pareille affliction ? Peut-être pour mériter sa place au paradis des athées et puis si c’est pas assez, si on s’fait j’ter, on pourra toujours essayer de filer à côté et tenir bonne place au paradis des ratés.

Ma grand-mère a une jumelle, soudain j’y pense, sans doute il vient de là son regard originel acéré sur les autres : la paire de jumelles. « Ces pauv’ gens » comme elle dit, ce n’est pas qu’ils manquent d’argent, non pas vraiment mais ils souffrent à ses yeux d’une terrible carence : leur différence.

Sa jumelle est sa voisine de purgatoire : sa chambre c’est la porte à côté. Au début, nous avions pensé que cette proximité serait un réconfort, une source de satisfaction et bien nous nous leurrions. Elles peuvent plus se voir en peinture les deux sœurs, après 90 ans de cohabitation, faire semblant de s’aimer visiblement, elles n’en peuvent plus. A croire que lorsque la fin s’entête à approcher sans daigner arriver vraiment, çà revient à crever longtemps et l’agonie c’est crever seul inéluctablement.

La porte vitrée s’ouvre devant nous. D’un pas pressé, nous nous dirigeons vers l’ascenseur, nous sommes dans un état d’urgence : celui de vouloir en avoir fini avant même que cela ne commence. Dans le couloir, le service d’accueil est là : l’odeur de rance, d’aigre sans douceur, d’aigreur et le groupe de vieux à roulettes, sourire au bec pour les plus vaillants des édentés. La bande est là du matin au soir, stationné en bataille, au même endroit, près du réfectoire, le prochain repas désespérément trop tard.

Notre allure fait l’effet d’un courant d’air, c’est celle des visiteurs en coup de vent. Et si la décrépitude des vieux c’était contagieux ? Avec p’pa, nous nous sommes mis d’accord pendant le trajet, nous resterons une heure porte à porte : de la chambre à la voiture. Ce laps de temps est discuté à chaque visite et immanquablement nous tombons d’accord sur une heure de visite. Pourquoi pas moins longtemps ? Faut pas pousser mémé dans les orties, ma visite annuelle doit marquer l’esprit de mamie. Un peu d’enfer sur terre, c’est bien une poignée de points supplémentaires pour le paradis !

Je franchis le seuil de la porte et claironne « bonjour Mamie ! ». Une arrivée en fanfare rien de tel pour faire fuir le cafard.

La mamie en question n’a pas l’air surpris, pourtant cela fait plus d’un an, que ni mon tambour, ni ma trompette ne se sont déplacés jusqu’à son chevet.

Son visage s’éclaire un peu «  oh ma petite fille ! ».

Je ne parviens pas à retenir un mouvement de recul, tout son être tremble, petit oiseau ratatiné dans son fauteuil. « Et bien dis-donc  ça fait longtemps. Au fait combien de temps exactement ?», persifle la grand-mère, entre ses dents, lesquelles manquent de s’barrer, putain de dentier.

Mon esprit fulmine « Bon mamie à ton âge on s’en fout du temps qui passe non ? Alors t’embête plus à compter, profite, savoure la présence de ta petite fille. En plus t’as de la chance aujourd’hui, c’est la sacrée qui vient te visiter, tu sais « la méchante » comme disait papi ! Tu as même repris l’expression à ton compte, manque seulement la tendresse dans l’intonation ». Mes ruminations s’envolent, quand j’entends la voix du paternel.

Il hurle un « salut Man ! ». Je me retourne vers lui étonné, cette voix de stentor d’habitude c’est pour les grandes occasions : celles où, excédé, il finit par aboyer. Il me regarde en bais, hausse le sourcil droit, qui veut dire « y’a un problème ».

De toute la visite, il ne cessera de crier. Au début j’ai pensé que c’était par égard pour la vieille, un peu dure de l’oreille, lui aussi je crois qu’il voulait croire à cette version.

Les minutes s’écoulent longues comme des heures, nous échangeons quelques nouvelles, mais une conversation sans répondant, c’est vite un monologue usant.

A dire vrai, la grand-mère ne vit plus vraiment, elle attend à longueur de temps. Elle attend d’aller se coucher, alors elle attend le sommeil, elle attend la fin de l’année, puis elle attend le petit-déjeuner, qui sonne l’heure du lever, elle attend d’être lavée, alors seulement elle pourra s’habiller, elle attend l’en-cas de 10 heures, le déjeuner n’est plus si loin, puis le café de 16 heures, ouf le souper est à portée de main. Bonne nuit les petits. Elle n’a plus peur quand vient le soir et que la nuit tombe toute noire. Une journée de moins à attendre la grande faucheuse. Elle devrait plus tarder car le blé y’en a plus !

Alors j’essaie de gagner du temps, je meuble pour qu’elle perde un peu du sien un peu plus vite, je fais du bruit, je répète les mêmes histoires, comme çà le râle du chagrin, on l’entend moins.

« Tu sais ma petite fille, j’en ai marre de vivre »

« Je comprends mamie, je comprends …»

Je caresse sa peau translucide maculée de taches, de bleus et d’ulcère, je caresse encore, je m’oblige à le faire. Je sens sa peau frémir, le contact lui fait plaisir. Elle n’en dit rien mais lorsque cesse le geste, elle bouge sa main subrepticement et frôle la mienne. Allez ma méchante, encore un peu de tendresse ! Je me force à la caresser, non parce qu’elle est vieille, non parce que ça transpire la mort de partout, mais parce que de la tendresse entre nous il n’y en a jamais eue. Alors mon esprit rumine, encore lui : « c’est du cirque tout çà, c’est du faux semblant, du faux-cul », Pour m’aider, j’imagine que la vieille dame à côté de moi est une inconnue et j’ai plaisir à soulager mon prochain dans la rue alors…

« Aide-moi à aller aux toilettes », elle a dit ces mots de manière précipitée, elle a dû retenir ce satané dentier. Je me lève sans plus me poser de questions, j’aide une personne vulnérable, n’est-ce pas cela être charitable ?

Mon père se lève derechef, il a la bouche pincée : « tu n’es pas obligée, je vais le faire ». J’insiste. Il reste assis. Il le fait à longueur d’année, alors merde cette fois je peux bien m’y coller. Je l’aide à soulever sa robe, à baisser sa couche-culotte, je tiens fort son avant-bras pour ne pas la laisser tomber, la pauvre femme s’agrippe à moi, comme un naufragé à une bouée.

« c’est bon », dit-elle, je regarde de biais, suis tout de même pas obligée de me fader la vérité en face, mais il est trop tard pour faire volte-face.

« j’ai fini »

Je me retourne pour l’aider à se relever,

« Est-ce je me suis souillée ?… »

« Quoi grand-mère ? », j’ai parfaitement entendu, mais c’est l’unique issue qui s’offre à moi, faire la sourde oreille et la question disparaît…

« Est-ce que ma culotte est propre ? ».

Je regarde vite fait, merde, là il va falloir appeler l’aide-soignante.

« Non Mamie elle est pas propre ».

J’appuie sur le bouton rouge, je m’éloigne des wc… les secondes s’étirent,

« mais appelle donc, appuie-donc sur le bouton »

« j’ai appelé mamie »

L’aide-soignante bienveillante arrive en s’excusant pour l’attente.

Elle me sourit tristement, « vous n’aviez pas à faire ça, vous n’aviez pas à voir ça, fallait appeler, fallait m’attendre. Vraiment désolée ».

Je souris lasse. Est-ce qu’un SMIC justifie de mériter ça, de voir ça ?

Sur le journal local posé sur la table de chevet, le gros titre en une : Neymar au PSG, un transfert de plus de 200 millions. Le prix de l’utilité, le prix de la dignité ?

Un SMIC et plus si travail de nuit. J’ai envie d’hurler ou de pleurer, les deux en fait, mais je ferme ma gueule évidement, parce que « tu confonds tout », parce qu’« arrête de comparer ce qui n’est pas comparable », parce que « tu manques de nuance franchement, grandis un peu ».

Mon père rase sa mère, en moi-même je me dis « c’est injuste car c’est tout de même pas lui le plus barbant ». J’essaie de décompresser un peu dans ma tête, il reste ½ heure, putain de cadran. Ma grand-mère a demandé à mon père de bien vouloir lui ôter les poils au menton. Fiston s’exécute avec plus ou moins de bonne grâce, depuis notre arrivée c’est bien simple tout l’agace. L’effet miroir nous rend nerveux peut-être, encore combien d’années avant d’être le visité, avant de mourir d’ennui avant de crever. L’idée est effroyable moins que le lieu, c’est la fin du désir qui fait froid dans le dos.

« Dis donc, tu as bien engraissé mon fils ». Les paroles de la grand-mère me font sortir de ma torpeur. Voici l’unique pensée d’une mère à son fils aîné, en rémission d’un cancer, je regarde l’horloge une heure passée.

« Ce n’est pas très gentil ça mamie », le son de ma voix me fait sursauter. J’ai hurlé les mots et c’est pas parce qu’elle est sourde comme un pot, je crie car la grand-mère m’exaspère !

« Tu sais ma petite fille je préférerais être morte. »

« Je comprends mamie, je comprends. Nous aussi on préférerait ! »

« Que dis-tu ? »

« Je disais, nous aussi dans la même situation. Mais au moins tu as la chance d’être croyante et pratiquante de surcroît. Prie toi qui sais, aide-toi de ta foi, à ta place c’est ce que je ferais »

Une aide-soignante entre dans la chambre « voulez-vous un café », son accent des Antilles réchauffe un instant l’atmosphère.

A peine l’infirmière partie, «  tu crois que les noirs aussi ils vont au paradis ? ».

Il est 17h34, mon père et moi nous nous croisons du regard, d’un air entendu nous nous levons de concert. En refermant la porte derrière moi, je mets un voile sur le visage austère de ma grand-mère, je ne vois plus que son corps tremblant. Face à celle qui n’est plus qu’une petite chose fragile, l’émotion manque de s’emparer de moi. Pourquoi la vulnérabilité des enfants nous touche tant, quand celle des vieux nous effraie, voir nous rebute vraiment ?

En traversant le couloir, je regarde mes pieds, je ne veux plus voir leurs regards.

« Au-revoir M’sieurs, dames ». Je me mords l’intérieur de la bouche pour ne pas céder à la facilité des larmes aux yeux.

Sur le parking, je souffle un bon coup, je me force à sourire, puis je ris finalement à pleine gorge. Je savoure ma chance, laquelle quelques années en arrière me semblait punition : ma grand-mère n’a jamais été aimante. En retour j’avoue ne jamais avoir aimé non plus, celle par laquelle ma propre mère a tant souffert. A la nuit tombée je savoure ma félicité, autant de larmes réservées à d’autres peines.

Ma grand-mère va mourir demain ou après et je m’engage à ne pas pleurer.

Sans enfants, ni neveux, je songe que personne ne s’imposera de visite annuelle à la vieille et j’en suis soulagée, encore que… D’ici là, j’espère que le droit de disposer de soi-même ne sera plus une chimère, courageuse mais pas téméraire la future grabataire.

 

 

Deux jours après avoir posé ces mots sur le papier, un drame s’est joué : nous t’avons enterré grand-mère. Je pleure sans plus pouvoir m’arrêter mais c’est pas ce que vous croyez. Je pleure sur l’absurdité de la condition humaine : une vie passée à ne savoir aimer.

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One thought on “L’hospice.

  1. Ton écrit résonne fort dans ma tête, dans mon coeur. Mon corps tremble , mon esprit est touché, appelé à méditer sur ton discours philosophique si bien articulé. Merci ma chérie pour cette belle leçon de vie, pour cette piqûre de rappel… Tu as raison, ne nous endormons pas, pas encore, pas tout de suite…poursuivons notre quête, continuons de nous aimer aujourd’hui, demain et pour l’éternité. Tes mots me caressent comme une promesse, fredonnent à mes oreilles comme une douce mélodie: l’hymne à l’amour, l’hymne à la vie.
    Je t’aime.

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