L’amour le vivre ou le faire.

L’amour charnel s’en est allé doucement, insidieusement, un soir ou était-ce un matin, ni lui, ni elle ne savent plus bien. Le désir les avait quittés, oups envolée l’envie, partie sans préavis, mais qui allait payer le loyer ? Car oui l’amour aussi avait un prix. Bien sûr la légèreté battait de l’aile depuis un moment, les tourtereaux malmenés avaient tenté de garder le cap. Ils avaient cru prendre de la hauteur, ils avaient pris leurs distances et s’étaient éloignés l’un de l’autre sans cri, ni heurt.
Les premières désillusions ? La maladie, le blé, une stérilité généralisée, le trop plein de gravité avait fini par les décentrer, déséquilibrés ils chancelaient…

Le récit de leurs amis sur la perte du désir des vieux amants, les amoureux transis ne s’en étaient pas émus au début, puis « plus installés » le sujet les avait fait un peu frissonner mais en vrai ils ne sentaient pas réellement concernés. Ivres des caresses faciles, celles où le corps s’embrase malgré lui sous le feu de tous les possibles, l’idée de ne plus avoir envie de baiser les faisait plutôt marrer. Comment envisager de ne plus vouloir respirer ?

Aujourd’hui grelottants ils n’osaient plus regarder leur amour en face, ils lui jetaient un œil en biais, furtivement, pour s’assurer qu’il était toujours présent, même à demi vivant. Ils remarquaient désolés les cheveux blancs sur les possibles agonisants, échoués un à un sur la banquise de la réalité. Pourtant ils s’aimaient plus, si l’on peut aimer davantage, ils s’aimaient mieux qu’avant, consciemment. Au commencement, ils s’étaient imaginés essentiellement, se connaissant à peine et surtout à joie.

C’était donc vrai, le désir idiot pouvait se volatiliser quand bien même l’amour lui demeurait et même grandissait, au point de devenir l’Amour, celui des toujours. Désarçonnés les amoureux glacés pleuraient sur la sexualité indomptable, jusqu’ici elle les avait aidés à tenir, à rester debout malgré tout, vivants en dedans, quand la mort rôdait tout autour.

La sexualité était le rocher, auquel leur amour se raccrochait, grâce à elle malgré la tempête ils tenaient bon, au présent amarrés la mort du futur ils apprenaient à l’accepter. L’un dans l’autre ils enfantaient les « peut-être », l’espoir, les sens de l’être. Enlassés les aimants étaient amants lassés désormais, car l’amour n’est pas toujours suffisant, la légèreté manquant de souffle, le feu du désir étouffait.
Blottis l’un contre l’autre, peau à peau ils entendaient leurs cœurs battants rythmer leur Amour grandissant, puis les battements se faisaient irréguliers, leurs regards sur leurs sexes inertes s’étaient posés. Peut-être des caresses, des baisers humides de tendresse, des mots brûlants de délicatesse auraient suffi à ériger l’empire du désir, mais ils étaient trop fiers ou trop bêtes pour jouir de ce « peut-être ». Et puis auparavant, ils n’avaient jamais eu besoin de préliminaires, alors en user maintenant c’était toute une affaire. Sans un mot, presque honteux ils se rhabillèrent, submergés par un sentiment de solitude inouï. Et dire que du temps de leur célibat, l’onanisme les faisait jouir à chaque fois.

Bon c’est bien gentil tout ça mais ton histoire d’amour elle bande mou ! Je te le dis sincèrement ton idylle elle est rasoir ! Mais dis-voir avant la déculottée c’était comment ?

Avant ? Avant c’était quand ? Il y a quelques mois ? Euh non plus que ça, 2-3 ans déjà. Avant ? Avant la guerre du silence et des nerfs ? Avant le temps des premiers chagrins, des premiers empêchements des âmes puis des corps, avant les failles démasquées ou avouées, avant les fissures dans les murmures ? Avant putain qu’c’était bien !

Avant, c’était l’âge du feu, du désir impétueux, bon dieu qu’ils s’étaient réjouis d’en brûler tous deux. L’un de l’autre ils ignoraient tout et pourtant savaient l’essentiel sensationnel : le toucher, l’odorat, la vue, l’ouïe, le goût. A peine le seuil de la porte passé, déjà il la déshabillait, moite de désir, son souffle, sa langue, ses doigts avides, en elle s’engouffraient et elle frémissait. Elle se frottait délicieusement contre son ventre, son épée dressée, elle se sentait remplie comme jamais par le valeureux chevalier. Les amoureux vivaient pour faire l’amour et non l’inverse, les imbéciles heureux pénètrent mieux le monde des possibles. Niquée la mort, niqué le mauvais sort !

Avant ? Au commencement ? Il y avait eu non pas le silence mais les non-dits, la légèreté aussi. L’amour flamboyant était rebelle et sexuel absolument. L’Amour avec un grand A, parce que c’est lui, parce que c’est moi, car je ne sais rien de lui, car il ne sait rien de moi ! Les entrailles des amants se déchiraient de plaisir, le tréfonds de leurs âmes, là où logent les blessures ensevelies, jouissait lui aussi de ce répit inédit.

Et puis après avant vint le temps de la découverte spirituelle, les confidences, gages de l’amour éternel. Foutaise ! la transparence n’éclaire pas, elle nous baise, nous perce à jour et tue l’amour !

« Je t’aime tant, je veux tout te dire, surtout ne rien te cacher jamais, car tu es à n’en pas douter ma moitié, mon âme sœur ! Alors mes meurtrissures tu vas les lécher, dans mon abîme tu vas plonger sans avoir peur de t’y noyer. Je veux être aimée comme je suis exactement, sinon j’aime autant forniquer avec le vent ! »

La vérité toute crue est une viande putride, de ses fibres naît l’inquiétude et le doute. La vermine carnassière s’infiltre inexorablement dans les chairs, une fois infestées elles deviennent intouchables. L’étendard est en berne, le désir à l’agonie. L’amour fantasmagorique, la sexualité fantasque et fantastique se meurent sur l’autel de la vulnérabilité. La vie n’est plus possibilité mais danger, l’existence se fait désincarnée, les corps se meurent inhabités.

Avec l’habitude, ce qui était miracle hier était devenu normalité. L’incomplétude revenue, baiser le vide sidéral ils ne savent plus, entre l’âme et le corps trop d’interférences : le boulot, le flouze, la santé, sans parler de la bagnole et du loyer payable d’avance.

A s’aimer trop, à s’aimer en vérité, à s’aimer trop en vérité, la sensualité s’était barrée, fleur bleue elle avait besoin de rêver. Les caresses n’offraient plus, elles prenaient, exigeant un retour sur investissement, systématiques, calculées, elles devenaient des gestes prémédités, embarrassants. La sexualité n’était plus bulle d’oxygène mais un exercice préconisé dans le manuel des heureux gens, entre la méditation et le vegan. L’amour décharné est condamné, pas de réanimation sur un squelette, pour le voir encore brûler du feu sacré, une ultime solution : la crémation. Amen !

Pour aimer toujours, luttons, cultivons le désir et cultivons l’essence de son feu : l’ignorance. Désirer l’autre c’est s’offrir une part de vie rêvée, sous le joug de la réalité, le désir se meurt accablé. Alors aimons-nous follement, mentons-nous par omission.
Les remords, les empêchements, les faiblesses, les peurs, les cruautés, les abcès, les dents cariées, les lâchetés enkystées, ça fait pas bander et ça fait pas mouiller ok ! Alors demeurons jusqu’à la nuit des temps des inconnus intimes, des amants magnifiques unis dans un ailleurs autrement, dans un impossible onirique.

Heureux les ignorants, qu’ils baisent encore longtemps joyeux, intrépides et puissants !

« Fuck les dieux, fuck le vide et fuck la mort » gueulent les vieux amants, jouissant encore dans l’ultime étreinte, avant la flamme éteinte, avant le passage de la petite à la grande mort.

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