Penser ses morts, panser sa vie

Penser ses morts, ça tue le temps,

J’aime penser à mes morts de temps en temps,

Je m’efforce de ne pas le faire trop souvent,

A trop penser à eux, j’en oublie les vivants,

Faudra-t-il les tuer tous pour en oublier aucun ?

Tous ces morts déjà à 43 ans, bientôt mes compagnons seront plus nombreux sous que sur terre,

Peut-être est-ce déjà le cas, mais je compte pas, je préfère pas, quand on aime, on compte pas,

De plus en plus régulièrement j’appelle leurs esprits, on en manque cruellement par ici,

Panser ses morts, bon dieu que ça passe le temps,

J’aime me souvenir de mes morts, nos pleurs, nos rires, nos conversations,

J’ai l’image, mais me manque le son, les voix se sont tuent,

Je continue bien sûr, je sais la voie sans issue bien sûr

mais je suis condamnée à l’emprunter, se retourner sur le passé révolu me tuerait,

Raviver la mémoire de mes défunts me rassure, pas de clap de fin, ils vivent encore dans mes pensées, ils vivent encore en moi à jamais changée depuis eux,

Tout meurt, tout finit mais rien n’est plus jamais comme avant et ça putain c’est rassurant, au point presque de calmer ma rage de dents, mon tumulte dedans permanent,

Les rappeler dans mon présent, leur parler c’est ma façon à moi de les honorer, mon cœur crevé autant que leurs corps, se bat pour leur survivre, et si l’eau de la vie se fait un peu moins vive sans eux, c’est tant mieux, elle n’en est que plus exquise,

Cynique comme tout bon vivant, j’aime à gueuler la phrase « des êtres irremplaçables y’en a plein les cimetières, ravale tes larmes le jour de la mise en bière »,
mais bon dieu peu importe qu’ils soient un ou qu’ils soient 100, l’être aimé enterré et notre monde se trouve à jamais dépeuplé. Arrachez-moi la langue, faites-moi taire, condamnez-moi à avaler la terre où ils sont ensevelis, mes morts, mes vers de poésie,

J’ai besoin de penser à eux, de les faire revenir à ma vie, à vrai dire je m’en veux de continuer sans eux, toujours faire comme si de rien n’était mais rien n’est plus à jamais. D’absence en résilience, « faut bien vivre, on n’a pas le choix », sur-jouer l’existence ou plutôt sous-jouer quand j’y pense, à tout supporter, nos cœurs glacés finiront bien par se briser, les tessons viendront saigner nos rêves d’enfant moribonds.

Penser aux morts mais pas trop, de toute façons ces peines-là se réparent pas, les morts c’est mortel, alors penser aux vivants, éloigner les revenants, qui ne reviendront pas, ne pas sombrer dans la folie, s’agripper à la vie.

Chaque jour rejaillir à la vie par choix, de manière délibérée, par amour de celui qui compte sur nous, lui qui demeure et persiste malgré tout, fort de nous savoir vivant, attendant nos retrouvailles, dimanche prochain certainement.
Aux morts, aux vivants, aux vivants morts, aux morts vivants, aux dimanche de retrouvaille, à la vie vaille que vaille,

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L’espoir m’a larguée

Une sueur froide m’immobilise, mes jambes se dérobent, je m’agrippe au bras de mon amie. Je pose ma main droite sur mon cœur gauche, putain je sens rien : le calme plat…l’ennui ? La mort !

Mes doigts se précipitent sur ma carotide, les battements sont comme des murmures, presque imperceptibles…
J’suis en train de crever de mon vivant !

  • Putain Suzy ralentit, je me sens pas bien !
  • Mais t’es dingue de te mettre à beugler comme ça, tu m’as fait flipper sérieux, j’aurais pu nous envoyer dans le décor. Qu’est-ce qui t’arrive encore ?
  • Sympa la compassion, arrête la bagnole tout de suite, tu vois pas qu’j’ai les jetons, sens plus mes jambes, elles sont en coton. Sans déconner, je crois bien que je suis en train de caner.
  • Respire, calme-toi. Dis-moi ce que tu ressens exactement ?
  • Du vide, un grand vide, un trou dans le ventre, comme un précipice avec mon cœur au bord. Il bat plus, à la première palpitation c’est le saut du diable. Oh merde, je sens plus rien, il s’est arrêté pour de bon le con !
  • Mais tu délires, c’est pas possible. Tu ferais en arrêt cardiaque, tout en continuant de dégoiser, t’es malade c’est sûr ma pauv’ fille mais je t’assure c’est pas ton cœur qui déraille !
  • Tu comprends rien peau de chien. Je sais bien ce que c’est : c’est encore un sale coup de c’t’enfoiré d’espoir. Il  a foutu le camp le connard ! Ouais c’est évident maintenant : je sens bien que je sens plus rien, il s’est tiré c’est sûr ! Mais moi je préfère être cocue et mal accompagnée. Sans lui j’suis plus rien : plus de perspectives, plus de projets, le néant, immobile le vent de face…
  • Mais t’as pas pu le perdre comme ça, d’habitude il est toujours solidement attaché à ton cœur, cadenassé par ta colère.

Oui d’habitude ma colère l’étrangle, asphyxié impossible pour lui de se dérober… mais parfois les jours d’accalmie, suis moins concentrée et ma colère s’endort…
Tu sais le pire ? C’est pas la première fois qu’il m’échappe et figure-toi c’est toujours au même endroit. Tu sais là où il exulte, tu sais ce lieu magique : le climax de l’allégresse juste avant le bonheur, l’instant de liesse ! Et là, boum, abattu en plein vol le rêve s’écrase au sol, les jamais succèdent aux peut-être, Zbraaa fin de la fête.

  • Ok, ok, bon qu’est-ce qu’on fait ? On rebrousse chemin ? Tu veux ?
  • Pas la peine, tu le sais bien, aucun espoir de refaire l’histoire…Par contre, tu connais un bon bar dans ce cloaque ?

Une bonne leçon…

De l’autre côté de la porte en fer, j’entends le pépiement des oisillons du paradis. La piqûre de la sonnette « bzzz » me fait sursauter. A peine le signal a retenti, à peine ai-je foulé du pied la terre d’asile et déjà ils sont autour de moi, tout autour, mes marmots arc-en-ciel.
Je ne peux m’empêcher de caresser les têtes brunes tendrement offertes, aurais-je le temps de les frôler toutes avant qu’ils ne s’envolent. J’essaie de contrôler ma liesse, de mesurer le geste, chaque caresse est une promesse, je le sais et je souffre de ne pouvoir les honorer toutes.

S’investir, s’impliquer, donner de soi, recevoir en soi aussi, mais ne jamais rien attendre, car ici plus qu’ailleurs rien n’est jamais acquis.

Je retiens l’émotion, elle brûle les yeux, incendie mon cœur, ces enfants si réels sont si vivants, en demande d’amour tellement ! Ma joie éclate avec leurs rires.

L’un me raconte la piscine hier et imite son plongeon avec conviction. Il ferme ses yeux bridés, ses yeux sourire d’hiver en été et se pince fort le nez. Doucement je l’entoure de mes bras, doucement nous remontons à la surface : « t’as vu zé même pas bu la tasse ! ».

L’autre manque de tomber de son vélo à mes pieds, à force de dérapages incontrôlés « eh ! Regarde, je freine qu’avec les pieds ! ». Je me retiens de les serrer tous contre mon cœur, de les embrasser avec ardeur, de les prendre dans mes bras, de les porter en moi et oublier mon incapacité à engendrer autre chose que des étincelles de vie. Et de 3 depuis hier, les étoiles filantes dans mon ciel d’infortunes se multiplient. Alors je lutte pour ne surtout pas effrayer ni les enfants, ni les parents, un feu d’artifices d’effusions, ça trahit toujours l’être infécond. Je me ressaisis, je ne suis pas leur mère, peut-être un repère, nullement un parent bis.

Besmella arrive et me sauve de moi-même. Rasé de près, il sent bon le savon, la mèche bien peignée sur le côté, il a fière allure. Mon élève est prêt, la leçon va pouvoir commencer. Je lui rappelle quelques mots de vocabulaire, une ou deux notions de grammaire sans en avoir l’air.

Il m’interrompt, sa voix est grave, son ton solennel « t’as vu les attentats à la télé ». En moi-même, je me dis « ben oui Manchester ! Londres ! ». « Oui j’ai vu », je réponds peu loquace, le terrain est miné, son visage l’est plus encore. « Kaboul, 150 morts » murmure-t-il. Les larmes coulent sur mes lèvres, gênée je les ravale vite fait, tristesse et honte mêlées sont amères dans ma bouche. Je me mords les lèvres, tout n’est donc chez moi qu’affaire de maternité.

A dire vrai, à la radio j’avais vaguement entendu l’attentat en Afghanistan, par contre mon cerveau se souvenait parfaitement qu’une victime de Londres était un serveur, français, de Caen précisément.

J’articule doucement presque inaudible « oui c’est affreux Besmella, je comprends, je suis désolée ». Nous parlons de sa famille, grâce à son Dieu tout le monde va bien. Nous parlons de ses enfants, de sa femme, grâce à son Dieu, ils vont bien. Il me dit l’espoir d’un jour peut-être pouvoir sauver sa mère de cet enfer et de la faire venir jusqu’à lui, en France sa nouvelle patrie. Peu à peu nous retrouvons le sourire, parce que par respect des morts au moins, il faut du savoir-vivre.

« Besmella c’est fini pour aujourd’hui, Dimanche nous ferons un peu de conjugaison, tu sais : « je suis, tu es… ». Je ne peux finir, il s’écrie « qui tué, qui mort ? ».

Nous nous serrons la main fort comme d’habitude ou sans doute un peu plus. Le cours de français est terminé.

« A la semaine prochaine Besmella ! »

« A la semaine prochaine Samuelle ! »

La leçon est terminée, je l’ai reçue en plein cœur, merci Besmella !

Le sang ne coule plus, les larmes non plus.

Le sang ne coule plus, la guerre est terminée ou plus exactement sa température a chuté, elle est glaciale désormais. L’ennemi n’a plus de visage, la cause est perdue.

Les belligérants de guerre lassés n’éprouvent aucun soulagement à l’arrêt des combats.

La lutte nourrissait la guerrière, l’incarnait, la faisait femme tout à fait.

Aujourd’hui la femme enterre la mère, son amer solitaire, mis à l’index, l’éternelle fiancée n’est plus bonne à marier. La colère sourde a laissé la place à la tristesse muette, son ventre ne portera plus l’espoir embryonnaire. L’espérance avortée, plus de combat à mener, la femme reniée se recroqueville dans le berceau vide. Plus rien à bercer, ni tendres illusions, ni petit garçon, ses pensées mortifères fredonnent la douce chanson apprise en prévision. Do, do, l’enfant d’eau, l’enfant de sale eau.

Le sang ne coule plus, il faut poser les armes, ravaler les larmes, il est des combats auxquels il est difficile de renoncer, sans perdre son identité. La jamais plus mère à venir, condamne la femme à demeurer en devenir.

Pourquoi cette impossible résignation à ne savoir créer chair. Médicalement assistée, sans doute apprendra-t-elle à concevoir autrement, miraculée conception.
La création n’est-elle pas existentielle ? Être debout, vivant, n’est-ce pas sculpter sa matière afin d’habiter son existence pleinement, charnellement, spirituellement ?

Le sang hier coulait en corps, pourtant alors nul soulagement. Car ce sang versé, ce n’était pas le prix de la liberté mais une chaîne à son pied, un verdict, le couperet. Impuissante, elle regardait hébétée l’hémoglobine s’échapper de ses entrailles. Une fois avec ses mains, elle avait même tenté hystérique d’empêcher la vie de fuir. Puis une voix dans le couloir l’avait rappelée à la vie. Les mains ensanglantées, elle avait saisi le papier WC, bientôt rien ne resterait, aucune trace du rêve assassiné. Au fond elle comprenait la vie, la déserteuse, elle l’enviait en secret, s’échapper, se fuir elle l’avait souvent désiré.

Aujourd’hui, son corps ne saigne plus, et pourtant la blessure est plus béante. Les autres pensent qu’elle cicatrise, voir même qu’elle est s’en est déjà remise. Refuser la destinée, c’est comme cracher en l’air, ça finit par vous retomber dessus, alors à la colère s’ajoute l’humiliation. Prisonnière de son patrimoine biologique, la hors la loi de la nature inique a vu sa peine commuer à la perpétuité. Exclue de l’œuvre originelle à jamais, elle demeurerait au ban de la société, au ban de la création, la vie est trop courte pour rester assise et la regarder filer.
Comment avait-elle osé imaginer porter la vie, quand bien souvent elle ne savait supporter la sienne ? Son désir d’enfantement n’était-il rien d’autre qu’une tentative narcissique de réparation de l’enfant intérieur antérieur ? Un enfant pour secourir, pour guérir, une vie contre une vie. Stop ! Si elle n’aurait pas eu seule le courage, le destin lui traçait le chemin pour mettre fin à la malédiction de l’enfant médicament. La loi du talion de génération en génération stop ! Après elle, les anges demeureraient au ciel, l’arbre aux racines pourries ne voit pas ses branches bourgeonner, elles résistent un temps puis finissent par se briser. Pas de drame, elles feront du bon feu dans la cheminée et réchaufferont pour un instant les cœurs frissonnants.

Le soir sur l’oreiller, impossible de ne pas prononcer les mots assassins,  clap de fin ? A la nuit tombée, le souffle court, elle était parvenue à chuchoter « le sang ne coulera plus mon amour, je ne serai jamais mère et ne te ferai père. Vois tu mon amour, hier je te promettais des toujours et aujourd’hui je t’offre ce terrible jamais. Notre amour chaque jour plus grand ne s’incarnera pas dans un enfant ” .

Après un silence aigu, parce que de la gravité l’oiseau n’en pouvait plus, dans un bruissement d’ailes, il lui répondit «  ne t’en fais pas mon amour, la vie nous a offert l’un à l’autre, depuis la lumière dans nos vies a jailli et plus jamais je ne veux dans les ténèbres replonger. Le désir d’enfant devenu obsession aurait fini par obscurcir notre horizon ». L’oiseau embrassa la tristesse au coin de ses paupières, le souffle d’amour fît naître la joie dans ses yeux.

L’amour dans l’âme, il et elle s’enlacèrent violemment, lassés d’une lutte à vie qui aurait fini par les tuer, ils s’endormirent rassérénés, reconnaissant d’être ensemble, vivants. Non les sentiments n’étaient pas toujours suffisants. Toute la nuit, le visage niché dans son cou, elle s’enivra de lui, de son être, sans avoir.

Leur amour était l’enfant, leur œuvre originale et chaque jour il leur faudra veiller sur lui, comme une louve sur ses petits, le nourrir, le désaltérer et le protéger, en le tenant éloigné de la rancœur prédatrice.

Vivre sans enfant est une blessure incurable mais non mortelle, vivre sans amour est une mort éveillée, corps et âmes muselés.

Au petit matin chagrin, le vent souffle, la mer est agitée, elle s’arrime à la taille de son amoureux, lui vivant elle sait son combat : le rendre heureux et apprendre à le devenir à travers la mire de ses yeux.

Elle va lutter pour ne pas se laisser tenter par la facilité de tout détruire, orgueilleuse elle a toujours préféré ne pas avoir l’opportunité de, à ne pas être en capacité de…l’amour c’est aussi l’humilité, d’être aimée à l’imparfait.

A ses côtés, elle se sent aimée et aimer en entier, son gris, son clair et même ses abysses mortifères il en fait son affaire. Alors avec lui elle veut grandir et même vieillir, accepter ses impossibles pour s’ouvrir au possible, à la vie, à l’envi. Parce que c’est lui, parce que c’est elle, et parce que le temps presse, chasser la tristesse, emplir leurs cœurs de liesse.

Maintenant elle voit la vie différemment, l’existence n’est ni plus, ni moins une aventure humaine, une succession d’expériences aux suites incertaines. Au-delà de l’échec, à distance de la divine remontrance, loin des sentiers battus, aux idées rabattues, trouver le courage de quitter le tohu-bohu du prêt-à-exister et se coudre son propre habit, en se perdant sur les chemins de traverse, le revêtir enfin et se sentir arrivée, le bon moment, la bonne adresse …

Résister à la conformité : ne jamais se retourner, ne pas céder au chant des sirènes nostalgiques d’une existence onirique.
Remercier l’existence, tortueuse et impétueuse de nous avoir fait nous deux, ventres vides et cœurs pleins, affamés d’une vie plus grande que nous-mêmes.

PS : des amoureux sans enfants que reste-t-il ?
Le battement d’ailes des papillons, ceux qui virevoltent à l’infini dans leurs ventres cocons, toutes les fois où ils s’enlacent corps et âmes en ébullition.
Vous connaissez l’effet papillon ? Il change la face du monde de belle façon.

 

3 jours à tuer, jour 3

  • Jour 3 : samedi –tuer l’enfant

Tuer l’enfant, assassiner les rêves, éteindre l’inaccessible étoile et donner naissance à la femme. La laisser vivre, l’autoriser à exister, même trop, même mal, lui permettre de se perdre sur les chemins de traverse en route vers son destin. La mère avortée, mains sur le cœur berce doucement son enfant intérieur asphyxié par son amour. Son râle lui déchire les entrailles, elle regarde tétanisée le sang couler sur ses cuisses. Soudain les pas de son père dans l’escalier la font sursauter, l’être à sauver c’est lui. Le mot stérile exhibe l’inutile, il ne guérit pas, il mutile. La douleur est un couteau à double lame, il faut la museler, épargner nos chers, au moins la taire à son père.

La terre à son père avait le goût de l’enfance trop prononcé désormais, alors ils ont semé de l’herbe dessus, l’enfance mange les pissenlits par la racine depuis. Papa déteste la nostalgie, il dit « la nostalgie est un poison mortel, qu’il faut boire seulement une fois par an et au cimetière uniquement. « joyeux Noël Maman ! ».
L’enfant enseveli dans le jardin, avec les autres animaux de compagnie, les souvenirs enfouis elle peut respirer, prendre l’air. A ciel ouvert les déchets du passé empoisonnent l’atmosphère. La femme avance, enfin, elle titube, oublier l’enfant qu’on n’a pas su porter, c’est se condamner à une existence sans innocence, à perpétuité.

Mais Papa a raison : parterre les fleurs repoussent, la vie toujours rejaillit en douce. Grandir, sortir de terre et oublier l’enfant parti à son tour en fumée. Quitter le nid les yeux rougis par la fumée et embrasser son horizon avec fougue et appréhension. La femme renaît des cendres de l’enfant, bras et cœur béants elle est prête à accueillir son père vulnérable, son héros ordinaire, car palpable.
Son petit soldat désarmé par l’ampleur du combat, vaillamment lutte à mains nus  au fond de la tranchée. Lui au moins il sait vivre, elle n’a pas cette politesse, l’effrontée manque de savoir-vivre. Un jour, sa mère a proposé ses services pour lui apprendre, et puis finalement ça s’est pas fait. « Toi sale gamine, je vais t’apprendre à vivre ! » avait-elle hurlé, mais c’était sous le coup de la colère, au fond sa mère ne le pensait guère, car de la vie elle-même ne savait que faire. Comment avait-réagi le père ? Il n’avait rien dit, absorbé à refaire ses lacets, pour la dixième fois de la journée.

Son père héros ordinaire, fantastique car réel, au garde-à-vous, il se tient prêt pour le combat dernier. La résilience c’est lui, c’est avoir le sens du compromis, c’est savoir respirer malgré la terreur et les mots noués dans la trachée. Le valeureux griffé par le crabe pisse le sang, le sang doit couler tout le temps. Le héros se tait. Il ne dit mot ni de la douleur, ni de la peur. Le silence c’est sa façon à lui de les protéger elles, de les tenir à distance de l’ennemi. Le silence est un acte inouï de résistance de l’homme de paix. Pendant ce temps Mme « j’aime dire les choses » fait ce qu’elle sait faire, elle fait du bruit. Du fond de son lit, elle gueule, hurle, crie : « putain de maladie, fille de pute tu l’emporteras pas au paradis j’te l’dis !!! ». Au petit matin, elle tremble de froid, les draps sont glacés d’effroi. La jeune femme se pisse dessus toutes les nuits et les jours aussi. Mme sincérité a le courage de ses opinions mais pas celui de la situation.

Pugnace et digne, le héros embrasse la vie, pas comme on embrasse une pute, mais comme une déesse. Jamais de guerre lasse il ne songe à cesser d’enlacer la catin, il aime la faire danser. Son dernier souffle sera je le sais pour la bouche de la traînée. L’enfant assassiné, la femme envisage de se taire car aujourd’hui elle sait le courage dans les silences. Elle voudrait comme son père trouver celui de vivre sa vie, quel qu’en soit les habits. Roxanne you don’t have to put your red dress tonight !

Aujourd’hui elle ne meurt pas encore, sa vie passe, elle attend. Lui Il meurt sans attendre, et est toujours meilleur vivant pourtant. « L’existence est une chance », dit-il. Alors la jeune femme n’a pas manqué de chance : sa vie n’a pas manqué d’existence, même si parfois elle lui a manqué en revanche. Elle ne craint pas « l’autre » monde, l’inconnu, l’un ne lui est pas si familier non plus. Cependant elle aimerait un supplément de temps, pour soigner la tendresse et caresser la beauté de leurs vulnérabilités.

« Allez Papa prends mon bras, allons- nous promener dans les bois tant que le loup ’y est pas ! ».

 

3 jours à tuer, jour 2

  • Jour 2 : vendredi – tuer le héros

Epargner le père. Se sauver soi. Mais la vie c’est le sang, la vaine existence s’en nourrit. Alors puisque le sang doit couler…saigner le héros fantastique, comme une purge inique et pourtant libératrice. Le trucider bien et vite, avant le jaillissement de la vérité, dos au mur impossible de reculer, impossible d’ignorer les faits. Faire la peau au héros, crever le rêve avec ses ongles, mais surtout ne pas l’égratigner. Préférer le soleil aux étoiles, s’aveugler à la lumière et caresser ses ailes brûlées à l’enfer de la réalité. L’extraordinaire est une chimère, mère chimique et père d’une réalité de substitution, gare à l’addiction. A confondre ciel et terre, la vague à lame aiguisée de la mer nous submerge et nous attire par le fond.

Oublier le mythe, le héros de fiction, le remercier du travail bien fait par le passé, grâce à lui les nuits de l’enfance sans sommeil finissaient. Tuer le héros fantasmagorique, pour accueillir le héros ordinaire, aimer le père au présent et bien vivant. Cracher sa peine sur la tombe du père onirique, pleurer la mort du sauveur sur la terre, comme au ciel, se consoler en goûtant l’amour imparfait, inconditionnel. Le rêve est une malédiction, quand il s’ignore et se pense réalité, une machine maléfique, la fabrique à désenchanter. Le ressenti ment souvent, joue des tours, prendre de la hauteur, vomir la rancœur, s’éloigner de soi, ou plus exactement déloger l’enfant dans son cœur battant et connaître la paix d’aimer vraiment entièrement.

L’enfant né sur le terreau de l’absence passée sous silence avait crié à la naissance, on s’en était réjoui. Mais… le cri n’avait jamais cessé depuis ! Le fruit du silence était un cri, quelle ironie !
Se taire ou hurler ? Acte désespéré dans les deux cas, la douleur laisse sans voie parfois. Un père passe sous silence, faites vos jeux, rien ne va plus pour l’enfance, née dans une impasse.

Pour survivre à la mort du héros, il faut en finir avec l’enfance devenue fardeau, en finir avec la désillusion arracheuse d’ailes, voleuse d’horizon. Ne plus fuir le réel, course folle sans ligne d’arrivée, et trouver enfin le courage de mettre fin à l’errance, ce voyage sans destination. Alors il n’est pas d’autre solution que d’achever l’enfance blessée, lui asséner l’imparfait et enfin tendre la main à l’adulte, désormais prêt à exister malgré les trous, les difformités.

3 jours à tuer, jour 1…

Jour 1 : jeudi – tuer le père.

Tuer le père avant qu’il ne la tue. Mais le père n’est-il pas déjà mort, la dépouille de ses enfants dans les bras ? Ses enfants n’ont pas vécu longtemps. Depuis il vit avec leurs fantômes, un mort, deux vivants…

Tuer le père comme une urgence, maintenant, tout de suite, d’un coup sec bang, très vite arracher le fils et cicatriser. Le tuer en premier, avant qu’il ne meurt, avant la fatalité ou la destinée, dans la balance tout juste une poignée d’années. S’en séparer de son plein grès, décider de la fin, décider au moins du jour de l’abandon, comme s’il s’agissait d’un choix, d’une dernière volonté.
Se débarrasser de l’Amour, s’en délester, car à l’usure ça pèse lourd.
Le poids de trop d’amour ?…Trop Lourd ?

Tuer le père et par la même occasion zigouiller la peur de toucher le fond. Faire disparaître la raison de vivre et ainsi démembré peut-être se réinventer qui sait ? Sous la lumière des feux follets, envisager une nouvelle possibilité : la folie d’exister par ou pour soi-même, dilemme.

Le père avec d’autres toute sa vie s’est tu. Le silence c’est vous et vous sauve peut-être, elle il la tue, après tout on ne peut pas convier tout le monde à la fête. Se taire est selon elle une lâcheté, pour lui c’est une eau de vie, dans l’oubli il se jette. L’eau trouble et le soulage, inutile de savoir qu’on n’a plus pieds, quand on est nul à la nage.

Consensus ou phallus ? Jeune fille vous vous méprenez, la vie c’est bien plus compliqué !
L’homme cultivait son jardin en silence, parterre il ensevelissait ses blessures, puis semer ses pensées. La vie repoussait bien, la chienlit ça se nourrit du rien.

Tuer le père avant que la grande faucheuse à la lame sanguinaire nous coupe l’herbe sous le pied. Décider de l’heure, impuissante choisir au moins quand devenir l’enfant sans racines, l’adulte sans branches, n’être ni au ciel, ni à la terre, à peine au milieu. Se laisser voguer ivre sur l’amer des feintes, ni jamais mère, ni plus enfant, orpheline doublement.
Être bourreau c’t’ enfant de salop, jamais victime, ne tendre ni la joue, ni le cou et frapper un bon coup. Être le couperet et décapiter le rêve fou à dormir debout, d’un bonheur possible malgré tout. Ne plus fuir, demeurée elle est, demeurer, elle reste. S’offrir à la nuit nue et entière, espérer la traînée, puis la laisser tomber sans trembler, sans suffoquer la réalité. Ne pas pleurer, se tenir prête pour le grand voyage, non plus condamnation, mais remise de peine sans condition.

Tuer le père ? Nul ne peut trucider la tendresse, la déesse est immortelle ! Autant vouloir sortir le fleuve de son lit. Un truc de fou à dormir debout !

Ce soir le roi est mort, vive papa !